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Nouvelles Causeries japonaises – Esprits vengeurs

Nouvelles Causeries japonaises

XVI – Esprits vengeurs

À Hiyoshi

« À ne regarder que la face visible de la dynastie royale, on ne verrait pas sa véritable silhouette. […] Ce livre parle d’esprits vengeurs, de diables et de satyres. Disserter sur les choses invisibles en ne se fondant que sur la méthode des sources historiques possède ses limites. C’est pourquoi je me permets d’utiliser les traditions et la culture orale, ainsi que des méthodes ethnographiques, afin de pouvoir réfléchir sur le monde invisible [1]. »

« Je ne sais pas si les esprits vengeurs existent. Il est de toute façon impossible de prouver tant leur existence que leur absence. Mais en fait peu importe de savoir s’ils existent vraiment ou pas. Il se trouve en effet que leur existence, qu’elle soit réelle ou non, était admise par tous les Japonais. C’est un fait historique que, depuis que l’idée d’esprit vengeur se précise pendant l’ère Heian, les vivants les craignent et répètent, depuis, des cérémonies d’apaisement, de façon récurrente. De cette façon, la réalité historique de ces cérémonies et de ces actes d’apaisement des esprits vengeurs rendit vraie l’existence des esprits vengeurs [2]. »

Les extraits précédents ne sont pas tirés d’un livre de troisième zone, à tendances occultes, qui chercherait à abuser le naïf. Bien au contraire, l’auteur est diplômé de la faculté de droit de l’une des meilleures universités du Japon, et entreprend très sérieusement l’étude d’un esprit vengeur royal célèbre dans l’histoire du Japon. Ce genre de livre, bien mis en évidence dans une librairie sans aucune réserve particulière, montre bien la caractéristique d’une société traditionnelle, c’est-à-dire fondamentalement humaine. Le but recherché est l’exploration de la vérité, par tous les moyens disponibles, dont l’oralité et les traces ethnographiques, dans ce cas précis. Le Japonais n’a en effet aucun scrupule à utiliser des méthodes jugées chez nous comme non conventionnelles, si elles sont bonnes et honnêtes. Cela témoigne d’une sorte d’ouverture de l’esprit à l’existence, ouverture qui accepte toute la réalité telle quelle, sans le fard de l’idéologie cherchant à plaquer une théorie, ou plutôt un rêve, sur l’ensemble du champ de l’expérience humaine.

La malédiction de la raison hybristique occidentale, raison vicieuse qui trouve son parangon dans l’idéologie et sa matérialisation dans le totalitarisme – totalitarisme qui est bien la conséquence de toute théorie, étymologiquement : une explication totale du monde –, est la négation du spirituel et de l’invisible, sous prétexte que ces composantes si essentielles et substantielles à l’homme ne rentreraient pas dans l’étroit cadre d’une pensée illuminée à en être aveugle. Plutôt que de grandir et d’affronter l’incertitude congénitale de l’homme, on préfère nier et se détourner de l’inexplicable – mais bien réelle – métaphysique. Malheur occidental que d’en être arrivé à une situation grotesque, si elle n’en était pas fatale, où la Terreur ambiante empêche le moindre discours sur l’invisible, le surnaturel et le spirituel ! Pire : aussi incroyable que celui puisse paraître, la mollesse générale a comme enivré trop d’esprits n’ayant plus même l’idée d’en parler. Il n’est d’ailleurs pas impossible que la déchéance et la superficialité de la société aient empêché de nombreuses personnes d’expérimenter et de vivre tout ce pan spirituel de l’existence humaine, faisant de l’homme une chose placée entre la bête sauvage et le robot glacial.

Le Japon, quant à lui, ne perd pas le nord et continue à parler de tout ce qui est invisible, et cela est aussi vrai chez les élites de la nation et ses têtes. Pas de pseudo-réserve scientifique qui devrait interdire de parler de la réalité de la vie et de l’esprit. Des anges et des démons. La raison est au contraire là pour aider et servir à préciser et tourner autour de la vérité afin de la partager et de l’étendre, en sachant bien qu’elle est toujours incomplète, et souvent ineffable.

À quand une histoire de saint Antoine à travers les âges, de l’effet de la prière dans les temps ou de la vie spirituelle de notre « panthéon » de héros ? Comme le dit si bien notre auteur, ce n’est pas la peine de parler d’existence ou d’inexistence : il suffit de tenter par tous les moyens d’analyser la réalité, sans jamais rejeter l’indéniable. Si certains ont cette mauvaise pudeur, ils n’ont pas besoin de se prononcer sur cette existence ou non-existence. Ils peuvent se contenter d’étudier en admettant l’existence, comme nos prédécesseurs, afin d’en arriver à une compréhension non anachronique de l’histoire.

Il est tout de même extraordinaire de nier l’invisible alors que tant de témoignages, d’écrits et d’événements témoignent au contraire de l’existence de la métaphysique. Dès lors, pourquoi se fierait-on davantage aux théories physiques qui, après tout, ne sont que des modèles tournant sans cesse autour du pot sans jamais parvenir à trouver la réalité vraie ? On ne nierait alors pourtant pas l’existence de la matière ou l’existence de ce qu’étudie la physique : on ne sait juste pas ce que c’est réellement. De la même façon, il est absurde de nier l’existence de la métaphysique, du surnaturel et de l’inexplicable ; il faut au contraire chercher et chercher encore pour tenter de mieux saisir et comprendre la réalité qui se cache derrière les mots.

Paul-Raymond du Lac
Pour Dieu, Pour le Roi, Pour la France

[1Tsuneyasu TAKEDA, Le tennô devenu esprit vengeur (怨霊になった天皇), Tokyo, Takenoma, 2009, p. 10 : « 朝廷の表の歴史だけを見ていたら、朝廷の本当の姿は見えない。 » « また、本書が扱うのは怨霊であり、天狗であり、そして鬼である。目に見えないものを論じることは文献主義の史学的な手法では限界がある。従って、伝統やロイ(口伝)などによる民俗学的な手法を活用しながら怨霊などの目に見えない世界について論じていくことを、あらかじめお断りする。 »

[2Ibid., p. 31 : « 怨霊が実在するかどうか、私には分からない。実在するとも、実在しないとも科学で証明することができない。しかし、怨霊が実在するか否か、それは実際にどうでもよいことだと思う。なぜなら、事実でないにもかかわらず、日本人にとって怨霊の存在は事実だったからだ。怨霊の概念が確立した平安時代以降、現世に残された者が怨霊に怯え、鎮魂を繰り返し、それが現在に至って続けられていることは歴史的事実である。そして鎮魂の歴史的事実は、怨霊の存在を真実に仕立て上げた。 »

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