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Nouvelles Causeries japonaises — De la stabilité des lois

29 mars 2014 Paul-Raymond du Lac

Nouvelles Causeries japonaises

X — De la stabilité des lois

À Hiyoshi

« Il est rappelé aux "sujets vertueux" que le changement des lois est profondément nuisible (mutatio legum est valde damnosa reipublicae) car, entre autres, il interfère avec le processus par lequel les lois se renforcent en entrant dans les mœurs et en devenant des coutumes [1]. »

La production légale d’un pays moderne constitue un excellent indicateur pour mesurer son degré de décadence et la profondeur de l’enracinement de principes mauvais dont les principaux symptômes sont l’expulsion du religieux et l’auto-proclamation de l’homme-dieu, l’individualisme et l’égoïsme qui s’ensuivent, la dénaturation et l’inversion de tous les principes communs, à commencer par le remplacement de la notion de devoir par celle de droit.
Il est ainsi généralement admis qu’un des grands maux de nos institutions est la multiplication des lois et des codes, fait provoquant une complexification inextricable des choses à cause d’un véritable « mille-feuille légal » et une instabilité chronique de la législation, même dans les domaines où il est pourtant admis par tous les experts que la stabilité constitue un prérequis essentiel... La fiscalité reste l’exemple récent le plus aigu et le plus dénoncé par la population, mais tous les secteurs sont touchés. De l’autre côté du monde, le Japon étonne les Occidentaux ne pouvant que constater une exception, en comparaison des autres pays avancés, qui consiste à légiférer relativement peu et à posséder des codes allégés [2].
Il faut aussi souligner que ne ce n’est pas seulement le nombre qui est en cause ici, mais aussi la nature même de ces lois qui éclairent la tendance délétère de se mêler de la vie individuelle, et de décréter le bien et le mal, et tout et n’importe quoi, en particulier l’autorisation de l’assassinat de masse et la négation institutionnalisée de la nature.

Pourquoi donc nos sociétés décadentes noient-elles la population sous un flot ininterrompu d’écrits qui arrivent actuellement en France à un seuil d’absurdité intenable ? Deux causes ressortent de l’observation. L’une réside dans le vice de la nature de la société moderne pervertissant les principes de la société ; l’autre dans la forme même des institutions qui, alignées en cela sur le fond, jouent un véritable rôle de catalyseur sur la production des lois. Le Japon, s’il résiste mieux aux effluves mortifères de l’idéologie et aux ambitions de démiurges d’une nouvelle humanité, reste tout de même affaibli par la forme de son gouvernement, imposée de l’extérieur par les Européens puis les Américains, et inadaptée à son fond. Malgré cela, le pays du Soleil levant constitue peut-être le seul exemple d’un pays à forme parlementaire mais ne virant pas vers la décadence, et présente une extraordinaire force d’inertie grâce à ses vieilles habitudes faisant fi de principes pourtant écrits, et bien révolutionnaires comme les droits de l’homme, dans la constitution.
Prenons d’abord la cause, plus facile à observer, de la forme du gouvernement parlementaire qui, par lui-même, entraîne l’instabilité et l’inflation de la production légale, tout en laissant béantes d’énormes fissures. Un premier élément ressort particulièrement au Japon et beaucoup moins ailleurs, non parce qu’il est moins important, mais parce qu’il est noyé dans le degré de dégénérescence avancée de nos sociétés. C’est le danger irréfragable de porter dans le système légal écrit les notions de droits de l’homme, d’exclusion de la religion et de souveraineté populaire. Un pays comme le Japon — qui nie explicitement ces objets étranges dans ses traditions et dans les pratiques habituelles, dont une des meilleures illustrations s’incarne dans la rareté du recours à la justice, par exemple — est tout de même victime de l’obsession des acharnés qui n’auront de repos que quand ces mensonges modernes seront officiellement reconnus. Alors même que la notion détournée de notre expression « les droits » n’existe pour ainsi dire pas en japonais [3], certains convertis au fanatisme moderniste exploitent le système formel pour essayer de forcer, par des décisions de justice, par des procédures rappelant ce qui est écrit dans les textes mais qui n’est jamais appliqué, voire par des lois, le retournement des principes.
Un autre élément, qui semble assez intuitif, réside dans le penchant du parlementarisme à encourager la production, pour tout et n’importe quoi, des lois : l’instabilité chronique due aux élections régulières pousse les partis à justifier leur existence par le vote incessant de lois. Le mal entraînant le mal, plus il y a de lois, et plus les gouvernants sont incapables, et plus les lois s’occupent de détails administratifs, totalitaires, en tyrannisant d’autant plus les personnes.

Tout cela suffirait déjà à condamner catégoriquement la modernité, mais ce n’est pourtant pas l’arnaque principal dont nous sommes victimes. Les sociétés modernes dénaturent en effet la notion même de loi. Comme le rappelle notre auteur du XVe siècle, la loi, qui est censée être le reflet du bon, de ce qui est droit et juste, doit réellement peser sur les actions, non par la contrainte tyrannique, mais par l’intériorisation voulue de chaque personne. Elle peut bien sûr interdire, et punir celui qui contrevient aux lois éternelles, raison de plus pour en restreindre le nombre, car on ne décide pas sur un coup de tête ce qui peut être punissable ou non : il faut réellement que cela encourage au bien. Par conséquent, une loi n’est jamais décidée. Elle est plutôt découverte et, parfois, formalisée par un écrit, quand l’histoire et l’expérience auront démontré la nécessité de la porter à l’écrit. Les lois ne peuvent être, de surcroît, qu’en nombre très restreint, puisque les lois immuables pouvant avoir un effet vertueux sur l’homme ne sauraient pas être nombreuses, sous peine de nier la nature et de se tromper gravement, et de faire croire à la divinité humaine. Les lois doivent ainsi faire sentir l’esprit derrière la lettre, et doivent indiquer la voie du bien et du juste, en exigeant ce qui doit être exigé, et en protégeant ce qui doit être protégé.
Mais, me direz-vous, ce genre de lois est si rare que la société ne peut devenir qu’anarchique et ingérable... Cela serait vrai, si je considérais que seules les lois pouvaient réguler les sociétés. Car là se trouve la grande arnaque de notre temps : sous le couvert de lois, nos gouvernements ne promulguent jamais de véritables lois qui sont, par définition, découvertes par les hommes et intouchables dans leur nature. Les êtres humains ne votent que des règlements administratifs ayant ceci de terrifiant qu’ils se veulent totalisants. Comme l’homme se prend pour Dieu, le pauvre règlement se prend pour une loi.

Si l’on admet cette usurpation, tout devient simple : la loi, phénomène extrêmement rare et naturel, ne peut jamais être votée ; le règlement, lui, le peut, mais certainement ni par la majorité tyrannique ni par les usurpateurs des personnes individuelles. La coutume incarne ces règlements non écrits, ancrés dans les localités ainsi que dansles comportements et, par conséquent, acceptés, consentis — au moins inconsciemment — et épousant la multiplicité des situations particulières. L’unique démocratie possible réside dans la simple reconnaissance de pouvoir adopter, ou plutôt améliorer, ce qui nous est transmis, par la discussion et par l’incarnation dans le quotidien. Une démocratie ne peut en fait être que locale, et ce terme ne signifie jamais que la souveraineté se trouve dans le peuple. Il était possible, avant la modernité, d’être moins précis sur les termes, car la souveraineté, quelle que fût la forme décisionnelle entre les hommes pour des besoins immédiats et locaux, était toujours placée au Ciel, d’une façon si naturelle que la question ne se posait même pas.
Le poison instillé par les illuminés, véritable attrape-nigaud du millénaire, fait croire à la souveraineté d’en-bas, d’où la nécessité de redéfinir à sa juste valeur la loi véritable.

Notre société décadente est ainsi, à proprement parler, sans aucune loi. Bienvenue en France, société...

...Sans foi ni loi.

Paul-Raymond du Lac
Pour Dieu, Pour la France, Pour le Roi

[1J. H. BURNS, Lordship, Kingship and Empire, New York, Clarendon Press Oxford, 1992, p. 90, citant Rodrigo Sánchez de Arévalo, diplomate espagnol du XVe siècle : « "Virtuous subjects" are reminded that changing the laws is profoundly harmful (mutatio legum est valde damnosa reipublicae) because, among other things, it interferes with the process whereby laws are strengthened by becoming customary and habituals. »

[2Par exemple : « Le professeur Ichiro KITAMURA fait observer, à juste titre, que "les principaux codes japonais comptent souvent moins d’articles que leurs homologues français. Ainsi, le code civil japonais ne comprend que 1044 articles pour 2283 pour le code civil français, et il en est souvent de même en ce qui concerne les autres codes. Le législateur français produit chaque année 1000 à 1500 lois et décrets normatifs, tandis qu’au Japon, ce nombre se limite à seulement 500 en moyenne." » Jacques DUPOUEY, Passeport pour le Japon des affaires, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 15.

[3Le mot japonais équivalent fut inventé à la fin du XIXe siècle afin de pouvoir transposer la législation occidentale. 権利 — Kenri est la composition des idéogrammes « autorité » et « profit ». Étymologiquement, il pourrait ainsi se traduire par quelque chose comme « profit du bien commun », ou « de l’autorité ». En fait, Ken signifie historiquement : « règles édictées dans le palais impérial de l’ancienne Chine ». Vous aurez compris que la notion de droits de l’homme ne peut même pas s’exprimer dans la langue...

29 mars 2014 Paul-Raymond du Lac

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