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Nouvelles Causeries japonaises — Crise du patriotisme au Japon et crise du patriotisme en France

Nouvelles Causeries japonaises

II — Crise du patriotisme au Japon et crise du patriotisme en France

À Hiyoshi

« Cependant [malgré l’augmentation des gestes patriotiques et de la littérature sur ce sujet], suite au changement de tennô [en 1991], c’est plutôt l’affaiblissement du sentiment nationaliste dans la société japonaise qui progresse. Rika Kaori remarque dans son Syndrome du petit-nationalisme (2002) le penchant dangereux qu’illustrent ces jeunes spectateurs de football qui crient avec nonchalance ’’J’aime le Japon’’ et agitent naïvement le drapeau national. Malgré les apparences, si l’on considère que ce genre de comportements n’est pas un simple exemple d’attaque dirigée contre l’équipe adverse, n’est-il pas plus juste de dire que c’est un témoignage de l’affaiblissement du sentiment de nationalisme et d’appartenance à une même tradition et à une culture commune ? Plus qu’une saillie identitaire en tant que peuple national, on perçoit l’expression d’un simple sentiment en tant que mêmes Japonais, qui est du même degré que le sentiment d’appartenance à son groupe d’ami ou à son groupe familial. Par conséquent, les cas d’adulation de la maison royale et de l’armée d’autodéfense, sauf rares cas, sont inexistants. Le problème réside plutôt ainsi dans la conscience de l’autre et dans la relation avec la société, dont témoigne ce vague sentiment nationaliste qui étend au pays tout entier un sentiment de même nature que le ’’nous’’ ressenti avec ses camarades [1]. »

Voici un bel exemple de la teneur du discours ambiant au Japon sur la crise de nationalisme que traverse le pays. Les auteurs déplorent que, malgré une réflexion renouvelée et une impression de patriotisme semblable à celle d’autrefois, les choses soient de beaucoup changées. Le patriotisme d’antan se traduisait dans le rassemblement de tout le peuple japonais au sein d’une même grande famille dont le père était le tennô, et il avait un aspect grave et sérieux. Ce peuple était conscient de sa culture et de ses traditions dans une harmonie nationale.
Les jeunes générations, en revanche, ont une simple conception intuitive et naïve du nationalisme, ne dépassant pas la simple transposition du sentiment d’appartenance à un groupe d’amis, sans réflexion sur le bien commun ou la cohésion nationale, dont la partie de « balle au pied » retranscrit bien le niveau qui ne dépasse pas celui du fanatique d’une équipe nationale.
Quelque part, ceux qui constatent ce nationalisme naïf regrettent la perte de mémoire et de conscience de ce qu’un Yukio Mishima pouvait représenter, jusqu’à s’être rituellement suicidé afin de dénoncer la décadence de l’esprit japonais dans l’après-guerre. Nous avons récemment constaté une analogie déconcertante avec un Français [2] sacrifié pour protester devant l’extinction de la France, s’étant peut-être inspiré de son prédécesseur japonais. Seule la portée diffère : l’un défendait les valeurs chevaleresques du bushidô et la force de l’honneur, l’autre a tenté un ultime avertissement afin d’éviter la destruction de la France. Cet avertissement est passé terriblement inaperçu... Comme la destruction de la France, d’ailleurs !
Vous goûterez amèrement le fossé creusé entre des conceptions différentes d’un bout à l’autre du monde : là-bas, on s’inquiète et on s’affole devant l’affaiblissement d’un sentiment que l’on considère chez nous comme ultra-nationaliste. Leur problème est de comprendre comment le sentiment national peut être à ce point dégradé (en agitant par exemple un drapeau dit « national ») ; chez nous, on évite de se demander pourquoi des Français agitent des drapeaux étrangers – ou marqués de la faucille et du marteau, mais c’est la même chose – et brûlent le drapeau tricolore... Miroir inversé qui glace l’échine, car nous sommes du mauvais côté. Du moins, là-bas, le fondement de la patrie et la saine conception de la société sont intacts, et les Japonais travaillent à parfaire l’héritage de leurs ancêtres.

Deux enseignements peuvent être tirés de ce petit exemple tout simple. Il est d’abord plus qu’évident, pour ceux qui hésiteraient encore à protester et qui fermeraient les yeux sur la haine de la France par des Français, qu’il y a un réel problème, nécessitant une résolution au plus vite, sous peine d’extermination complète de notre patrie.
Le cas japonais nous presse ensuite avec insistance à réfléchir sérieusement au patriotisme, thème qui ne se réduit pas simplement à dire que l’on aime la France et à agiter un drapeau. La France passe par son histoire, sa langue, ses traditions, ses légendes dont le roi incarne le lien de concorde entre tous ses enfants, instituait un ordre et une harmonie, heurtés parfois, mais jamais fondamentalement remis en cause : ce qui nous rassemblait était toujours plus fort que les différences.
Le roi, d’ailleurs, permettait de désamorcer cette idée nauséabonde de nation moderne où l’idéal est l’uniformité de tous : l’incarnation et la personnification du pouvoir rappelle sans cesse que l’idée n’est rien à côté de la vie. Chaque vie, dans son unicité première, a tendance à créer une multitude d’identités qui se croisent et s’entrecroisent, avec de multiples traditions et langues, et de multiples spiritualités – dont je refuse de fixer la frontière car, de tous temps, même avant les guerres de religion, le nombre de sensibilités et d’ordres religieux montraient la vivacité et la diversité des expériences métaphysiques. Et le roi incarne l’harmonie et l’ordre nécessaire pour que cette vraie diversité permette à toute personne de faire sa vie et de s’enrichir, à sa façon.

À la vue de l’inquiétante situation de notre pays, je me contenterai amplement de ce sentiment « naïf » qui consiste à voir la nation comme une grande famille suscitant les même sentiments de sécurité, d’harmonie et de bien-être que son groupe d’amis. Ce faisant, nous éviterons la haine de l’autre et la diabolisation systématique, d’une violence inouïe qui, à ce rythme, ne peut que déboucher sur le même genre de violence totalitaire que le vingtième siècle a déjà manifesté, ou, au mieux, de violence tout court... Pourquoi ne retirons-nous jamais aucune leçon de l’histoire passée, et pourquoi se fatiguer à se haïr quand notre humanité nous invite à aimer ?
Une tradition confucéenne illustre cette obsession asiatique de l’harmonie [3] : il était habituel, dans un conflit ouvert entre deux personnes, de punir les deux parties, indifféremment par rapport au différend, dans l’idée que la faute sanctionnée était d’avoir brisé l’harmonie sociale par l’instabilité et la violence provoquées par un conflit ouvert, public.

Prions pour que nous pensions plus à l’harmonie, qui ne peut pas exister dans un système soumettant tout à une idée désincarnée, et qui fait toujours violence à la personne humaine.

Paul-Raymond du Lac
Pour Dieu, Pour la France, Pour le Roi

[1Tadashi KARUBE, L’Histoire qui émerge – Les tennô-ron de la décennie 1990 (浮遊する歴史 1990年代の天皇論), université de Tokyo, Shakai Kakyûgaku, volume 8, numéro 1, 2006, p. 43 : « だが、天皇の代替りののち、日本社会に進んでいったのは、むしろナショナリズム感情の希薄化であった。香山リカは、『ぶちナショナリズム症候群』(2002年)で、サッカーの国際試合で無邪気に日の丸の旗をうちふり、「屈託なく」日本が好きと口にする若者たちに、危険な傾向を見いだしている。しかし、それがたとえば試合の相手国チームに対する攻撃にむかわなかったことを見れば、むしろ文化と伝統を共通する一体感としてのナショナリズムの感情が、薄まった現われとも言えるではないか。「国民」としてにアイデンティティが突出するのではなく、同じ友人、同じ家族といった集団への一体感とまったく同じ温度で、「同じ日本人」と感じているのである。したがって、それが皇室や自衛隊といった象徴への傾倒にむかうことは、少数の突発現象を除けば、あまりない。問題はむしろ、広く人間関係一般において、同質な「われわれ」を、仲間から日本全体まで伸縮自在な形で、漠然と想定してしまうような、他社感覚の摩滅であろう。 »

[2Il s’agit de Dominique Venner.

[3Ce sentiment est à ce point puissant que le kanji 和 désignant les choses japonaises signifie « harmonie ».

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