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Le pèlerinage perpétuel de la Chrétienté missionnaire

« Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée »
Charles Péguy, Œuvres en prose, 1909-1914, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1959, p. 1397

Le hasard, parfois, nous comble de paradoxes. On croit saisir une logique, apercevoir une tendance et, sans prévenir, un phénomène contraire se produit. L’observateur en est alors désemparé. Tel était le cas à l’occasion de la Pentecôte. Jugez plutôt.

Samedi, si tôt dans la matinée que le soleil n’avait pas cru bon de percer tout à fait le rideau de nuages, une foule s’élançait du parvis de Notre-Dame. A l’appel du Sauveur, sous le regard de la Sainte Vierge et à la suite du vieux lieutenant Péguy, leur cohorte était joyeuse. Dans leurs cœurs, deux buts : Chartres et le Ciel. Dans leurs jambes, des crampes en puissance, mais aussi une grande vigueur. Ils étaient dix-mille, leur moyenne d’âge dépassait timidement les vingt-et-un an. De l’île de la Cité, ils partaient en mission pour trois jours.
A deux heures d’avion de là, tout autre spectacle. Voici Dublin, capitale nationale à l’échelle d’une ville de province, s’égayant autour du fleuve Liffey. La veille, la grand-messe était électorale : les fils de St Patrick venaient de se prononcer, par voie référendaire, sur l’ouverture de l’institution du mariage aux couples de même sexe. Agissant de concert, les hommes de verbe, de loi et de plume du pays avaient fait du « oui » la seule option politique acceptable. Ce jour-là, sans surprise, le mariage homosexuel était adopté en République d’Irlande. Bienvenue dans l’Île des saints et des savants, version 2015. La veille de la Pentecôte, les catholiques français pouvaient se lamenter et le Salon Beige titrer : « L’Irlande catholique c’est fini […] Le dernier bastion catholique en Europe vient de tomber ».

Oui. Le dernier bastion catholique en Europe vient de tomber. En dehors du Saint-Siège et de la Hongrie, mise au ban du concert des nations européennes, la chrétienté occidentale peut sembler morne plaine. Une défaite de plus. Encore une victoire des autres, à nouveau un triomphe du monde. Alors, lamentons-nous, pleurons et râlons ensemble : « cette fois, c’est bien fichu ! ». Il n’y a plus rien à faire, sinon nous regrouper, entre nous, face à la modernité qui gangrène la société, nos nations, nos familles et, à en croire certains, notre Église. Plaisant schéma. Avouons-le : les vertes prairies d’un catholand français, réserve naturelle entourée d’aimables haies de bois blanc, cela nous fait parfois envie. Un bantoustan gaulois pour catholiques de souche, bulle close, embaumée d’encens, imperméable à la puanteur d’un dehors pestilentiel, où s’ébattent nos contemporains et où règne le Prince de ce monde. Un « bastion », en somme, où nous serions enfermés à perpétuité dans notre condition de « minorité » parmi d’autres. Nous y coulerions sans doute des jours heureux. Ayant déserté la πόλις, nous ne connaitrions plus de déceptions politiques.

Peut-être, un dimanche de Pentecôte, les cloches viendraient-elles perturber notre sommeil. Si elles pouvaient parler, elles nous diraient de quitter nos retraites et de suivre l’exemple de nos aïeux : bâtir une Chrétienté missionnaire. Une Chrétienté vive, vivante, vivifiée par l’Esprit Saint. Une Chrétienté dont le pouls se mesurerait au rythme des conversions et des sacrements. Ces vénérables cloches de Pentecôte nous glisseraient sans doute un bon conseil : la Chrétienté commence en bas. Se nourrissant par la racine, elle est d’abord une chrétienté intérieure, pétrie d’oraisons, soutenue par les sacrements. Elle est ensuite une chrétienté familiale, premier lieu de charité et d’évangélisation, base avancée de la chrétienté militante, ferment de conversions.

Pèlerins de Chartres, en repliant ce soir vos bannières frappées du Sacré Cœur, ne fermez pas vos propres cœurs. Votre pèlerinage ne s’est pas achevé dans la Beauce. Il y débute. À vous de le poursuivre, malgré fatigues et contradictions, en commençant par les exploits les plus invisibles : prière du soir, chapelet, confession, Communion, combat spirituel quotidien, exemplarité, intimité de la vie de famille. Alors, vous aurez commencé de construire une Chrétienté pérenne et rayonnante, une Chrétienté debout.

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