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L’urgence de la pauvreté

Ces jours-ci, les français se rendent aux urnes pour élire leur futur Président. Partout cette même interrogation, devenant presque angoissante alors que beaucoup ne se reconnaissent dans aucun candidat : pour qui voter ? Pour quel candidat donnerai-je ma voix ? Avec quel candidat suis-je d’accord ? Ou encore, quel est le candidat représentant le « moindre mal » ?

Cessons un instant de nous poser ce type de question qui ne nous permet pas de prendre le recul nécessaire à un discernement fécond et honnête. La question de fond n’est pas d’abord de savoir pour qui voter, à l’heure ou l’hermétique partition politique empêche toute recherche véritable du bien commun, mais plutôt de savoir pourquoi voter. Si au dire de tous cette élection est décisive et cruciale à ce point, quelles sont les raisons qui nous amènent à donner tant d’importance à cet événement ? Quelle mouche a piqué le peuple français pour qu’il soit à ce point préoccupé d’élire le futur locataire de l’Elysée alors qu’il a toujours été dépassé, voire agacé, par les chamailleries de la sphère politique ?

La raison fondamentale partagée par tous, qu’ils soient « de gauche » comme « de droite », est la prise de conscience de l’état de notre pays. Certes « gens de gauche » et « gens de droite » ne voient certainement pas la crise au même niveau et ne partagent pas les mêmes priorités politiques, mais le constat fondamental reste le même tant il est devenu pour tous une évidence : la France va mal. Crise monétaire, crise économique, crise écologique, crise intellectuelle, crise morale, crise relationnelle,… tout cela est devant nous comme un mur devenu infranchissable.
Avec la mondialisation, ces crises ne sont plus seulement nationales mais également internationales ou du moins tendent à l’être, comme l’est déjà la crise économique et monétaire. La crise morale, intellectuelle et relationnelle dans laquelle se trouvent notre pays et l’ensemble des « pays du Nord » soit disant « développés » s’étendra également à la sphère internationale si nous n’agissons pas tout de suite. Oui, ces crises qui certes n’intéressent pas les traders et autres banquiers assoiffés de profit mais ne sont pas moins dramatiques suivront l’extension de la crise économique et monétaire, car tout cela est lié et forme un cercle terriblement vicieux.

Mais, me direz-vous, en quoi une élection présidentielle peut-elle bien influencer la résolution de problèmes aussi vastes ? En quoi la prise de conscience de l’état du monde et plus directement de notre pays peut-elle être pour nous l’occasion de participer à la résolution de telles crises ? N’est-ce pas un travail bien trop gigantesque pour que de simples citoyens de tous les jours comme vous et moi puissent y apporter leur contribution ?

Si j’écris ces lignes, ce n’est pas pour faire croire que notre vote aura une influence directe sur ces terribles crises, surtout lorsque la politique devient davantage une course au pouvoir qu’une recherche du bien commun. Si j’écris ces lignes, c’est simplement pour tenter d’éveiller une prise de conscience collective sur la cause de ces crises. Et cette prise de conscience est urgente, absolument urgente.
Pourquoi parler de la présidentielle ? Justement parce que cet événement est l’occasion pour chacun d’une telle prise de conscience. A l’heure où nous voyons notre civilisation rentrer inévitablement dans un mur qu’elle a elle-même construit et où nous voulons par les urnes faire confiance à nos politiques afin qu’ils nous sortent de là, c’est le moment où jamais de prendre conscience du réel problème de fond qui nous a mené jusque là : la course effrénée au profit et à la surabondance des plaisirs, se traduisant concrètement par une sur-consommation. Je ne suis pas économiste ni expert en politique, et je ne prétends pas que cet élément soit la seule cause des impasses dans lesquelles nous avons plongé l’humanité entière. Néanmoins la cause fondamentale qui elle-même a entrainé d’autres facteurs que je serais bien incapable d’analyser est effectivement la suivante : le manque de pauvreté.

Depuis des années nous voyons les crises se succéder sans relâche, et c’est sans cesse le même refrain qui est repris par nos dirigeants et par les instances internationales : création de plans de relance, réformes, ré-organisation des emplois, etc. Or la crise revient à chaque fois, malgré tous ces efforts… L’objectif n’est pas de critiquer absolument ces bonnes volontés, mais de reposer le véritable problème : au lieu de vouloir à tout prix sortir de la crise tout en garantissant à tous le même « niveau de vie » qu’avant, ne faudrait-il pas changer radicalement nos modes de vie ?

Ce changement de vie doit venir de nous ; il ne verra pas le jour s’il reste au niveau des idées. Ce changement doit se traduire par des actes concrets et singuliers, ou il n’aura pas lieu. Or l’avenir de notre pays en dépend, et bien plus, l’avenir de l’humanité…

Il nous faut donc de toute urgence redécouvrir le sens et la beauté de la pauvreté. Il nous faut être pauvre dans notre façon de consommer, dans notre façon de vivre en société, bref dans notre façon d’être. Il ne suffit pas d’agir pauvrement, il nous faut être pauvre. Etre pauvre, c’est d’abord avoir un esprit de pauvre duquel jaillira tout le reste. Cette pauvreté spirituelle sera dès lors le terreau de notre agir : elle nous fera être pauvre, afin de pouvoir ensuite agir pauvrement.
Cette pauvreté spirituelle est avant tout l’émerveillement devant chaque chose, devant tout ce qui se présente à moi. Bien plus fondamentalement encore, elle est émerveillement devant l’essentiel, devant l’être même. Seul l’esprit de pauvreté peut nous faire redécouvrir cette capacité d’émerveillement que la société de consommation et de surabondance a effacé. Or l’émerveillement est fondement de la joie et du bonheur, que tous recherchent. Il ne peut y avoir émerveillement sans qu’il y ait d’abord esprit de pauvreté, car être pauvre c’est prendre conscience que je ne possède pas tout, que tout ce qui m’entoure est autre que moi. Oui, la pauvreté spirituelle est la reconnaissance d’un manque présent en l’homme. Mais ce manque est lieu d’extrême fécondité dès lors qu’il est reconnu et devient l’occasion de contempler ce qui est autre. C’est à cela que nous mène l’émerveillement : contempler chaque chose comme étant autre, se réjouir du fait même qu’elle soit et qu’elle me soit donnée. En cela la pauvreté permet cette attitude première indispensable au véritable bonheur : recevoir l’autre et me comprendre moi-même comme quelque chose d’ontologiquement bon, beau et vrai ; recevoir l’autre comme un don, et non comme un dû. Saisir la beauté de mon être, de ma personne, et ainsi comprendre l’existence d’une transcendance étant cause de tout ce dont je m’émerveille.

Par là-même, alors que la sur-consommation nous projette sans cesse vers l’imaginaire du prochain objet à consommer et nous rend toujours nostalgiques du passé, la pauvreté permet de vivre pleinement l’instant présent, puisqu’elle rend l’instant présent lieu d’émerveillement et de contemplation.

Voyons maintenant en quoi la pauvreté est le remède premier aux différentes crises que nous traversons.

Contrairement aux lois des marchés et aux plans de relances économiques, seule la pauvreté est cause première d’une sortie de crise monétaire et financière. En effet, en tant que prise de conscience du manque intrinsèque à l’homme, la pauvreté est lieu de discernement entre le nécessaire et le superflu. Lorsque je suis pauvre, je m’émerveille de l’essentiel et du nécessaire en sachant trouver un bonheur déjà parfait en eux. La pauvreté n’est pas par soi un rejet de tout superflu, mais un discernement de ce qui est nécessaire et de ce qui ne l’est pas. Notre sur-consommation et notre course aux plaisirs a effacé cette barrière pourtant cruciale ; l’exacerbation des désirs et la recherche absolue de leur satisfaction par le plaisir à tout prix ont supprimé de nos consciences cette distinction. Par ce processus engagé depuis des années, tout superflu est devenu nécessaire et essentiel à la vie, et donc au bonheur. L’idéologie de la consommation massive est bien celle-ci : stimuler toujours davantage les désirs par nature infinis de l’homme pour rendre nécessaire tout bien et service « proposé » par les marchés. Et nous constatons aujourd’hui face aux crises financières les conséquences de ce système.
Cette soif du « tout, tout de suite » est également la cause des misères du monde, car elle créé entre les pays « riches » et les pays subissant la misère un fossé devenu infranchissable. Seule la pauvreté peut réguler ces deux types d’excès et ainsi réduire le gouffre qui nous sépare. Oui, la pauvreté appliquée à l’économie est au fondement de toute solution durable, car en tant que prise de conscience honnête du nécessaire et du superflu, et donc des besoins véritables de l’homme, elle est une médiété entre ces deux extrêmes que sont la surabondance et la misère. La pauvreté économique est certes une solution qui demande une certaine radicalité et un changement profond du système mondial et beaucoup affirmeront l’impossibilité d’un tel changement, mais nous ne devons pas avoir peur de la radicalité si elle est seule voie de bonheur profond et durable pour tous et seule solution véritable aux crises successives.

La deuxième déclinaison fondamentale de la pauvreté intimement liée à l’agir économique et à tout autre agir est la pauvreté intellectuelle. Elle peut même être considérée comme principe de ce que nous avons développé plus haut. La pauvreté intellectuelle reste, en tant que pauvreté, la prise de conscience d’un manque intrinsèque à notre nature. Mais en tant qu’intellectuelle, elle est prise de conscience d’un manque spécifique : celui de ne pas posséder la vérité. Etre pauvre intellectuellement, c’est donc réaliser à quel point la vérité est autre, n’est pas ma propriété ni ma production et est donc à contempler comme quelque chose dépassant les limites de mon intelligence. Seule la pauvreté intellectuelle peut nous permettre d’être à chaque instant des chercheurs de vérité, car la recherche de la vérité pour elle-même sous-entend l’émerveillement fondamental devant Celle qui est infiniment Belle et infiniment transcendante, tout en nous étant à la fois partiellement accessible grâce aux merveilles de notre intelligence pourtant limitée. La pauvreté intellectuelle est donc le fondement de tout cheminement honnête de connaissance, car elle permet au chercheur de vérité de rester humble devant l’Infini qui s’offre à lui comme un don, malgré sa condition de finitude. En ce sens elle est garante de tout relativisme et autre dérive philosophique, car elle interdit toute appropriation de la vérité.

Concrètement, cette pauvreté est source de solutions à nos crises morales, spirituelles et relationnelles.

En effet, comment pouvons-nous agir correctement en matière d’écologie si nous ne reconnaissons pas le monde et la nature qui nous entoure comme un don à respecter et à faire fructifier ?
Comment pouvons-nous respecter la vie de sa conception à sa fin naturelle si nous croyons pouvoir la dominer et la posséder par les progrès infinis de la technique ?
Comment pouvons-nous promouvoir et sauvegarder le mariage entre un homme et une femme si notre manque de pauvreté nous fait oublier que la nature humaine existe objectivement et ne nous appartient pas ?
Comment pouvons-nous garantir le bonheur de l’homme et restaurer les relations interpersonnelles si notre consommation comble notre manque intrinsèque par des objets artificiels, au lieu de combler ce manque par la présence féconde de l’autre ?

Oui, la pauvreté est une urgence pour notre temps. Nous ne pourrons sortir des différentes crises mondiales que nous traversons sans retrouver le sens et la beauté de la pauvreté. L’homme est fait pour être pauvre, car l’homme est fait pour être heureux. Or notre joie ne se trouve pas directement en nous-mêmes, notre joie ne peut être trouvée qu’en nous reconnaissant comme des êtres ayant besoin de l’autre, ayant besoin de s’émerveiller de tout ce qui nous entoure, ayant besoin de reconnaitre que tout est don avant d’être dû. Seule la pauvreté est l’attitude fondamentale pouvant nous mener à la joie profonde et véritable, car seule la pauvreté peut nous faire redécouvrir la beauté de notre nature humaine. Seule la pauvreté peut nous faire prendre conscience du caractère intrinsèque de la soif d’Absolu qui nous habite. Seule la pauvreté peut nous mener à Dieu et faire de Lui le seul bien essentiel de nos vies.

Mais pour cela, il nous faut nous libérer de tout ce superflu devenu nécessaire qui nous empêche de trouver notre bonheur dans la simplicité.

Oui, le chemin de la pauvreté est un chemin ardu et exigeant tant il est radical aux yeux du monde contemporain. Mais la joie n’a pas de prix, et notre mission est bien de participer à l’avènement du Royaume. Si la difficulté nous fait peur, nous n’avons rien à faire sur cette Terre. Relevons les manches de façon personnelle, ici et maintenant, en osant revêtir la pauvreté dans toute les dimensions de notre être. L’avenir proche de l’humanité en dépend. Alors en avant !

Soyons pauvres, et nous serons heureux !

Théophile

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