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[FSSPX] L’abbé Schmidberger répond au journal allemand ’Die Welt’

21 février 2012 Tancrède

Traduction d’un entretien en allemand publié le 13 février 2012, accordé à Die Welt par l’abbé Franz Schmidberger, supérieur du district d’Allemagne de la FSSPX et ancien supérieur général de la FSSPX (1982-1994).

Article & entretien : Paul Badde

Traduction : Tancrède

« Ce n’est pas à n’importe quel prix que la Fraternité Saint-Pie X a l’intention de se réconcilier avec le pape. Le supérieur du district d’Allemagne déplore l’effondrement de la pratique religieuse.

Engagée par le Vatican, la procédure de réconciliation avec la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X entre dans une phase décisive. Il y a trois ans, cette procédure avait fait la Une des journaux. Alors que l’excommunication des quatre évêques de la Fraternité venait d’être levée, l’un d’entre eux, l’évêque britannique Mgr Williamson, avait nié l’holocauste.

À l’heure actuelle, la question s’apprête à être tranchée : ou bien l’effort du pape pour continuer à garder à bord les catholiques ultra-conservateurs peut être considéré comme un succès, ou bien il y aura une scission définitive des rebelles avec l’Église catholique romaine dans son ensemble. Dernièrement, le supérieur général de la Fraternité, Mgr Bernard Fellay, expliquait en Amérique que la dernière proposition de Rome était irrecevable.

Pour le père Franz Schmidberger, supérieur du district de la Fraternité en Allemagne, cela ne signifie pas du tout que les négociations en cours ont cessé ou qu’elles ont échoué. »

Die Welt
À Rome, une pleine réconciliation avec la FSSPX pourrait enfin avoir lieu, étant donné la multiplication des signaux favorables ; la FSSPX pourrait incessamment obtenir un statut particulier de prélature personnelle en tout point similaire à celui déjà obtenu par l’Opus Dei. Mais il se murmure également que les audiences avec la FSSPX ont avorté. Pouvez-vous préciser ?

Père Franz Schmidberger
Je ne demande que ça. Le 14 septembre 2011, le Cardinal Levada a remis à Mgr Fellay, notre supérieur général, un « préambule doctrinal » dont l’acceptation est la condition pour une reconnaissance canonique de la FSSPX. Nous avons discuté de ce texte de manière approfondie et nous sommes arrivés à la conclusion que ce texte, dans son état d’alors, était inacceptable.

Enfin, j’ai moi-même apporté à Rome, le 1er décembre dernier, la réponse du supérieur général ; par ailleurs, et sur la demande de Rome, il a ultérieurement été invité à préciser une nouvelle fois cette réponse. Aujourd’hui, nous attendons avec impatience l’issue des délibérations de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

Die Welt
Le pape a déclaré qu’il n’aurait pas approuvé la levée de l’excommunication de vos quatre évêques, s’il avait été préalablement informé des propos de Mgr Williamson. Quel sera l’avenir de Mgr Williamson après une éventuelle réintégration de la Fraternité ?

Père Franz Schmidberger
Je ne suis pas prophète, mais dans un contexte aussi important que la mise en place d’une structure canonique pour notre Fraternité, je pense que les conversations se prolongeront très sûrement sur plusieurs séances et qu’on parlera de Mgr Williamson. Du reste, on devra aussi pouvoir attendre de lui qu’il respecte les décisions du supérieur général.

Die Welt
Cette phrase est attribuée à l’archevêque Mgr Lefevbre, fondateur de la Fraternité sacerdotale : « Je tiens de tout mon cœur à la Rome éternelle ». Ne se serait-il pas depuis longtemps déjà réconcilié avec le pape ? N’aurait-il pas déjà saisi sa politique de la main tendue ?

Père Franz Schmidberger
Les choses ne sont pas si simples. À l’occasion de la visite du cardinal Gagnon en 1987, venu inspecter notre œuvre, Mgr Lefebvre écrivit une lettre à ce cardinal et fit des suggestions en vue d’un accord canonique pour notre Fraternité. Il fit alors clairement comprendre que l’œcuménisme contemporain, placé sous le signe du relativisme religieux, que la liberté religieuse, mère de la sécularisation, et que la collégialité, qui paralyse la vie de l’Église tout entière, sont, pour nous, inacceptables. Sur certains points malheureusement, des désaccords persistent aujourd’hui encore avec le pape régnant.

Die Welt
Quels arguments sensés la FSSPX peut-elle à vrai dire encore avoir contre la liberté religieuse, dont la mise en œuvre joue aujourd’hui pour ainsi dire un rôle-clef pour la paix dans le monde ?

Père Franz Schmidberger
En premier ressort, la liberté religieuse n’est pas d’ordre pratique, mais d’ordre doctrinal : la condamnation de la liberté religieuse par les papes n’a jamais signifié qu’il fallait forcer d’autres gens à adopter la religion catholique, mais qu’un État dont la majorité de la population est catholique doit reconnaître la religion catholique en sa qualité de religion révélée par Dieu.

En même temps, l’État peut parfaitement accorder un statut à d’autres religions et croyances dans l’espace public, et même leur réserver une place légale. Bien évidemment, à l’époque actuelle, âge du pluralisme, cette tolérance exigerait de s’appliquer largement.

D’un autre côté, l’erreur n’a jamais eu droit de cité. Mais quand il s’agit de faire en sorte que l’homme, assisté par la lumière de la raison, puisse s’approcher de Dieu et prendre connaissance de la vraie religion, alors cela vaut aussi pour l’homme d’État ; et c’est précisément ce à quoi les papes jusqu’à Pie XII inclus se sont fermement attachés en condamnant la liberté religieuse. Tout le reste, en fin de compte, c’est tout simplement de l’agnosticisme.

Die Welt
Les tout derniers papes se sont consacrés à promouvoir l’œcuménisme voire la réunion des confessions comme l’a demandé Jésus (Jean, 17:21) d’après cette parole : « afin que tous soient un ». Que voulez-vous objecter à cela ?

Père Franz Schmidberger
Chaque dimanche, les croyants chantent : « Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique » ; autrement dit, la demande du Christ ne repose pas sur l’idée que l’Église devrait se contenter d’être unifiée, mais qu’elle doit être une. En effet, au cours de l’histoire, des groupes n’ont jamais cessé de se séparer de cette Église « une », tels les Grecs au XIe siècle ou Luther et tout son train de suiveurs au XVIe siècle. Pour tout chrétien qui se respecte, c’est là une grande douleur, et c’est pourquoi nous prions quotidiennement, afin que reviennent dans le giron natal ceux qui se sont séparés de l’Église.

Die Welt
Mais quand même, jusqu’à présent, toutes les sectes ont revendiqué avec suffisance incarner la rectitude, et ce avec une bonne part d’arrogance pour la masse qui restait fidèle. Mais pour l’archevêque Mgr Lefebvre, ce n’était pas ainsi. Il a précisément beaucoup souffert de la menace d’être condamné comme schismatique et du statut problématique de la Fraternité dans un tel état d’urgence. La FSSPX s’est-elle entre-temps habituée à cet état d’exception – ou bien la conscience du danger d’un schisme durable reste-t-elle aujourd’hui encore ressentie comme un problème à résoudre ?

Père Franz Schmidberger
Un état d’urgence est un état d’urgence, il est hors-normes et aspire à la normalisation. Mais comment voulez-vous que nous parvenions à régler cette situation alors qu’à la rencontre d’Assises il a été affirmé implicitement, ou plutôt non explicitement, que toutes les religions conduisent au paradis [1] ? Bien sûr, nous souffrons de la situation actuelle ; mais nous souffrons encore mille fois davantage du fait que le relativisme religieux conduit en dernière analyse à l’indifférence et à l’athéisme, et qu’il précipite à leur perte des âmes innombrables.


Mgr Lefebvre et le jeune abbé Schmidberger.

Die Welt
Depuis trois ans, le pape a mis en jeu sa réputation et l’unité de l’Église universelle en cherchant une réconciliation avec la FSSPX. Qu’est-ce que la FSSPX est-elle prête à mettre en jeu dans l’optique d’une réconciliation avec Sa Sainteté et avec l’Église ?

Père Franz Schmidberger
La FSSPX apportera, à la condition qu’elle soit reconnue canoniquement, un immense potentiel et une immense puissance en terme de Foi au cœur de l’Église. Je vois peu de communautés ecclésiastiques ayant inscrit sur leurs drapeaux cet accord parfait entre le dogme, la spiritualité et la liturgie, et qui le vivent. Nous apportons un grand trésor, car dès l’origine nous avons exclusivement honoré l’antique et belle liturgie avec son éclat de Foi et de Sainteté.

En outre, la FSSPX sera pour le pape un grand levier de pouvoir pour surmonter le schisme des forces centrifuges – voyez l’Autriche – qui, à l’état latent, sont à l’œuvre partout en Europe. Il y a peu de temps de cela, un archevêque allemand me disait que l’on s’attendait, en Allemagne aussi, au schisme de communautés complètes.

Die Welt
Ce n’était pas toutefois ma question. Je me souviens les risques que le pape a pris en favorisant cette réconciliation, et je voudrais, encore une fois, savoir ce que vous seriez prêts à risquer pour l’obtenir ?

Père Franz Schmidberger
Nous renonçons à la relative liberté à laquelle nous avons eu recours jusque-là pour le rayonnement international de notre œuvre, et nous la remettons entre les mains du pape. Au demeurant, il ne s’agit pas d’un accord diplomatique, mais du bien de l’Église et du salut des âmes. Le problème, pour l’Église, ce n’est pas la FSSPX, mais les théologiens modernistes et l’effondrement progressif de la pratique religieuse depuis le concile.

Die Welt
Même les anglicans trouvent désormais refuge dans l’Église catholique. Qu’est-ce qui a exactement empêché que vous n’ayez pas pu vous sentir dans l’Église comme chez vous pendant des dizaines d’années ?

Père Franz Schmidberger
Au fond, les tendances qui, aujourd’hui, font fuir les Anglicans de leur Église pour rejoindre la nôtre sont les mêmes que celles qui se sont répandues après le concile Vatican II au sein même de l’Église catholique, et qui ont conduit à une régression dévastatrice de la foi, au déclin moral, et à des ravages dans la liturgie : pensez seulement aux « messes des fous » qui pénètrent aujourd’hui un peu partout dans les églises pendant le carnaval ...

Regardez, j’ai ici sous les yeux l’allocution du pape aux représentants du Comité central des Catholiques allemands en date du 24 septembre 2011. Voici ce qu’il dit : « La véritable crise de l’Église dans le monde catholique est une crise de la Foi. Si nous ne trouvons pas les moyens d’une réelle Restauration de la Foi, toutes les réformes structurelles resteront sans effet. » C’est justement à cause du concile que l’esprit de l’Église n’a pas réussi à pénétrer le monde, mais c’est à l’inverse l’esprit du monde qui s’est introduit dans l’Église.

Die Welt
Je ne vous apprends rien de nouveau si je dis qu’au sein votre Fraternité (ou à sa marge) il existe une fraction de prêtres qui ne voudra participer à aucune sort d’accord avec le pape. Seriez-vous prêts, pour l’amour de cette fraction de prêtres, à laisser avorter la réconciliation, ou bien êtes-vous prêts à vous séparer de ces prêtres ?

Père Franz Schmidberger
Quand, pour une reconnaissance canonique de la FSSPX, les autorités romaines n’exigeront plus quoi que ce soit que la doctrine et la pratique traditionnelles réprouvent, alors il n’y aura plus vraiment de grand obstacle à notre régularisation. Si cependant Rome devait exiger de nous que nous reconnaissions sans réserve l’ensemble du concile Vatican II, alors je ne vois aucune possibilité de trouver une solution.

Die Welt
À supposer qu’un accord soit trouvé, comment entendez-vous vous distinguer à l’avenir des autres groupes qui, au sein de l’Église en l’occurrence, tiennent également à la Tradition ? À la suite d’un éventuel accord, quel serait, qu’est-ce qui resterait propre à la FSSPX ? Que pourrez-vous encore être les seuls à posséder que les autres n’auraient pas ?

Père Franz Schmidberger
Notre charisme caractéristique, c’est la formation des prêtres et notre attention pour les prêtres. À côté de cela, nous nous sommes chez nous, à la FSSPX, spécialisés dans la prédication d’exercices spirituels, la direction d’écoles, mais aussi, ce qui va de soi, dans la direction de conscience qui, en général, est aujourd’hui bien délaissée. Pensez seulement au sacrement de pénitence, qui par exemple ici à Stuttgart, hormis quelques glorieuses exceptions, n’est plus aujourd’hui délivré dans les paroisses. Ainsi la conscience du péché et l’aspiration au salut s’évanouissent-elles dans le peuple, de même que s’évanouissent la prière, la pratique des sacrements, et l’esprit de sacrifice.

Die Welt
Il y se dit que l’œuvre de réconciliation à laquelle le pape s’essaie avec vous est en réalité un projet interne à l’Église à portée œcuménique totale. Vous associez-vous ou craignez-vous cette proposition ?

Père Franz Schmidberger
Si je comprends bien, cela peut tout au plus valoir pour l’orthodoxie, en aucun cas cependant pour les différents groupes du protestantisme ; car pour les premiers, le problème porte surtout sur la reconnaissance de la primauté papale en matière de juridiction, mais pour ce qui est des derniers, il y a, bien au-delà de ce premier problème, encore des divergences essentielles par rapport à la rectitude de la foi catholique et la doctrine et la pratique de l’administration des sacrements. Nous n’avons pas voulu supporter, ni dans un sens ni dans l’autre, la culpabilité d’avoir consenti à quelques arrangements pour des raisons religieuses, telles que l’adoption de la nouvelle liturgie.

Die Welt
Aucun pape ne vous a autant favorisés que Benoît XVI. Maintenant il approche de son quatre-vingt-cinquième anniversaire. Ne redoutez-vous pas que le temps puisse travailler contre vous ?

Père Franz Schmidberger
Il est vrai que le pape régnant a fait preuve d’une certaine bienveillance envers nous, et j’espère que nous pourrons encore trouver une solution pendant son pontificat. D’un autre côté, l’état de l’Église prend de jour en jour des formes plus dramatiques, le pape lui-même évoque la régression de la foi dans des régions immenses. Et on voudrait nous faire croire que ces effets ne sont pas liés à des dispositions repérées du concile et à des réformes post-conciliaires ? Chez quelques prélats, une lueur semble apparaître sur ces questions, et plus longtemps la crise durera, plus vivement brillera cette lumière, et c’est en ce sens que le temps travaille aussi pour nous.

Die Welt
Qu’est-ce qui permet d’espérer que le danger d’un nouveau schisme entre Rome et la FSSPX puisse être conjuré dès avant Pâques ?

Père Franz Schmidberger
La FSSPX a connu beaucoup de crises et, de toutes ces crises, elle est toujours sortie plutôt renforcée qu’affaiblie. Au-delà, avec tous les membres de tous les districts, le 8 décembre 1984, notre Fraternité s’est consacrée et offerte à la Vierge Marie. Je pense difficilement que Dieu puisse laisser tomber une œuvre consacrée à Sa propre mère.


[1"Highways to Paradise ?"

21 février 2012 Tancrède

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