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[EX LIBRIS] Alexandre del Valle : Les vrais ennemis de l’Occident

Recension de l’ouvrage d’Alexandre del Valle, Les Vrais Ennemis de l’Occident, publié en octobre 2016 aux éditions du Toucan/L’Artilleur. 500 pages.

« D’un point de vue géopolitique réaliste, l’ennemi n’est donc pas celui qui ne partage pas les mêmes valeurs (universalistes-occidentalistes, libérales et démocratiques) que nous. Ceux qui nous menacent ne sont pas les régimes politiques souverains que « l’on n’aime pas » ou qui développent dans leur pré carré géopolitique des modèles différents […], mais seulement ceux qui menacent de façon concrète notre société dans ses fondements et qui sapent ses valeurs et règles de l’intérieur ou de l’extérieur dans un but de conquête et de nuisance. » [1]

Alexandre del Valle est docteur en Histoire contemporaine, consultant chercheur associé au Center of Political Studies and Foreign Affairs, professeur de géopolitique et de relations internationales. Il fut l’un des premiers à introduire et dénoncer le concept de totalitarisme islamique. Il a notamment écrit Le Complexe occidental en 2014.

La façade des grandes oppositions de ce monde s’effrite à la lecture du dernier ouvrage d’Alexandre del Valle. La chute du mur de Berlin en 1989 n’a pas fait tomber les alliances nées pendant la guerre froide, pas plus que le 11 septembre 2001 n’a bousculé la stratégie et la lecture du monde imposées par les Etats-Unis et ses alliés. La Russie reste l’ennemi à abattre, selon les théories américaines « d’endiguement du Heartland russe » mises en cause dans le dernier chapitre, et les grands promoteurs de l’islamisme sont toujours les alliés de l’Occident. En réalité, les intérêts liés à la répartition des ressources pétrolifères et des bailleurs de fonds distribuant les pétrodollars à l’envie, occultent les antagonismes civilisationnels et aveuglent les gouvernements et élites mondialistes, se complaisant dans un establishment consenti. D’où résulte le problème de la définition de l’ennemi, trop souvent compris comme celui qui « déteste » plutôt que celui qui est « hostile ». Il ne m’aime pas mais il me paie. C’est le résultat de deux causes. La première cause est intérieure à l’Occident et à l’islamisme. Elle est intérieure aux « sociétés ouvertes » dont les politiques et élites qui gouvernent les pays occidentaux nient les dangers de l’Islam et sont emprunts d’idéologie et d’absence de connaissance voire rejet de soi : dilution des identités dans le mondialisme, promotion de valeurs creuses (Droits de l’Homme, xénophobie…), déficit démographique et immigration, le tout favorisant le déracinement généralisé. Elle est aussi « endogène » à l’islamisme sunnite qu’Alexandre del Valle considère comme le totalitarisme du XXIe siècle, et qui ne cache pas son universalisme conquérant puisque « la spécificité de l’islamisme radical est qu’il vise la conquête totale du pouvoir et des territoires autant que celle des âmes en s’appuyant sur une lecture littérale de la jurisprudence islamique classique, le but étant ni plus, ni moins que la domination universelle » (p.210). Est-il besoin de rappeler la différence entre la « demeure de l’islam (dar-al-islam) », et la « demeure de la guerre (dar-al-harb) » où les non-musulmans, où qu’ils se trouvent, subissent tôt ou tard les lois « chariatiques » ? Ce nouveau totalitarisme est promu à l’échelle mondiale par des pôles islamistes qui trompent l’Occident et alimentent l’erreur de jugement occidental face à l’islamisme. L’auteur distingue « cinq grands pôles internationaux » qui « se partagent ou se disputent selon les cas le marché de l’islamisation et de la réislamisation radicale ». Les 5 pôles comprennent eux-mêmes d’un côté les États et de l’autre des organisations internationales islamiques, les ONG d’Allah. Les deux principaux financeurs de l’islamisme sont paradoxalement ceux qui trouvent en Occident le plus de bienveillance à leur égard : l’Arabie Saoudite qui finance principalement le wahhabisme et a par exemple dépensé depuis 1980 « 75 milliards pour la propagation du wahhabisme, le financement des mosquées et des organismes de bienfaisance partout dans le monde islamique », ce qui représente plus que tout le budget de l’URSS consacré à l’expansion du communisme pendant toute la guerre froide, aime à rappeler l’auteur à ses interlocuteurs. Et le Qatar, « roi du double jeu », qui a financé « des analyses qui dédouanent l’émirat et pointent du doigt les voisins saoudiens et koweïtiens alors qu’il a été le premier bailleur de la rébellion islamiste syrienne ». Reste ensuite à approfondir grâce à cet ouvrage les talibans et la Jamaà pakistanais, le pôle turco-ottoman « moins connu que les pôles saoudiens, qatari, koweïtien, pakistanais ou Frères musulmans », sans oublier l’importance grandissante des organisations islamiques mondiales comme la Ligue islamique mondiale « qui a pour tâche de coordonner et de financer les activités des centres islamiques à travers le monde » ou l’Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane, « ONG accréditée auprès de l’ONU ». De même, le système bancaire islamique suit de près l’expansion de l’islamisme et veille à s’ouvrir de nouveaux marchés…

Et s’il existe quelques différences, elles ne sont pas divergentes, et les quelques disputes de territoire idéologique n’empêchent pas qu’ils œuvrent à l’expansion de la « demeure » de l’Islam avec tous ses concepts qui n’hésitent pas à aller puiser au cœur d’idéologies occidentales pour s’imposer. Qu’on parle d’islamo-nazisme, islamo-fascisme ou plus récemment d’islamo-gauchisme, l’histoire occidentale est riches d’idées qui peuvent inspirer les penseurs islamistes et constitue les « sources exogènes » répondant ainsi à plusieurs critères du totalitarisme.

Alexandre del Valle y tient et le démontre : le paradigme de la guerre froide a changé : l’islamisme radical a remplacé le totalitarisme soviétique. Et l’erreur de nos dirigeants occidentaux a consisté à suivre la stratégie impulsée par les États-Unis après la Guerre froide qui isolait la Russie pour éviter son émergence en tant que grande puissance, en la ceinturant de pays musulmans (muslim belt) et en contrôlant les révolutions oranges de l’Europe post-soviétique. Cette politique s’est vérifiée au moment de la guerre du Kosovo en 1999, puis en Ukraine plus récemment. L’auteur en rappelle les faits. On l’aura compris, l’Occident comme un seul bloc, doit faire face à ceux de ses ennemis qui mettent le plus en danger ses valeurs. Et si la démonstration n’en pâtit pas tant les faits sont révélateurs, il y a probablement quelques limites à cette lecture monolithique des grands ensembles géopolitiques. La question d’Israël n’apparaît pas, ni celle de l’islam chiite et de l’Iran.

En conclusion de ce tableau mondial nouvellement éclairé, Alexandre Del Valle propose quelques remèdes et solutions. Et si « le premier front doit être intérieur » en relançant la machine à intégrer tout en neutralisant les relais de nos ennemis sur le territoire, la politique extérieure, souvent perçue comme « néocoloniale » ne peut être justifiée qu’en appui des États existants et non pour les renverser au nom des droits de l’homme comme en Syrie ou en Libye. Mais tout cela ne sera possible qu’en renouant des alliances géopolitiques réalistes, comprenant les intérêts tant que les enjeux de civilisation.


[1p.35.

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