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De la démocratie en France

Dans son livre Valeurs pour un temps de crise, le cardinal Joseph Ratzinger évoque en quelques lignes la démocratie de la manière suivante :

« La notion de démocratie s’est forgée dans la modernité en suivant deux voies, elle repose donc sur des fondements très différents. Dans la sphère anglo-saxonne, la démocratie a été conçue et s’est réalisée, au moins en partie, sur la base de traditions de droit naturel et d’un consensus fondamentalement chrétien obtenu très pragmatiquement. Chez Rousseau par contre, la démocratie s’oppose à la tradition chrétienne. C’est à partir de lui que va se constituer le courant d’une conception de la démocratie conçue en opposition au christianisme. »

Il ajoute que « Jacques Maritain avait essayé de déconnecter la notion de démocratie de la conception rousseauiste ». De ce constat, il reprend le raisonnement du philosophe français qui soulignait que « le gouvernement pour le peuple était inséparable du gouvernement du peuple ».

À notre tour, et dans la ligne de l’analyse de Benoît XVI, nous pourrions, à partir de ces quelques lignes, poursuivre la réflexion hors de la route de Maritain mais selon les difficultés actuelles de la société politique française. C’est de l’évolution des institutions françaises dont nous pourrions d’abord discuter, puis de la démocratie en général, et finir par une réflexion sur l’action à mener.

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Tentons de nous frayer un chemin pour éclairer ce que nous pourrions comprendre par démocratie. Pour cela, approfondissons la compréhension des expressions de gouvernement pour le peuple et de gouvernement du peuple. Trois remarques jalonnent notre réflexion. Premièrement, cet équilibre n’est pas le fait seulement des institutions républicaines mais aussi celui de la monarchie française d’ancien régime. Hors la société d’ordres, le conseil royal, les parlements, les État généraux, les coutumes sont autant de réalités qui pèsent en faveur d’un « gouvernement du peuple » plus étendu dans la monarchie d’alors que dans la république d’aujourd’hui.

Paradoxalement, la démocratie ne serait donc pas strictement liée à la nature d’un régime.

Deuxièmement, la dignité personnelle de chaque citoyen est de prendre part à la responsabilité du gouvernement de la nation. À ce titre, chacun doit pouvoir exercer ce privilège anthropologique de liberté-responsabilité dans une forme politique qui, aujourd’hui, est réduite, disons-le rapidement, au bulletin de vote ou à la vie des partis. La vie communale elle-même tend à renforcer le pouvoir du maire aux dépends du collège des élus municipaux. Dans les faits, c’est le maire que l’on élit, alors que selon la loi, c’est le conseil. La démocratie supposerait donc des lieux d’exercice de la citoyenneté qui aujourd’hui font défaut !

Troisièmement, la décision politique actuelle épouse une dynamique qui, partant du plus haut de la pyramide, se répand vers la base de la nation. Cette dynamique est vraie au niveau national comme au niveau européen. L’absence de principe référendaire voire de saisine référendaire systématique en France concourt donc à rendre impossible la réalité d’un gouvernement du peuple. Les efforts de déconcentration ou de décentralisation n’ont été, en réalité, qu’une simple manière de renforcer au plus près des personnes la tutelle de l’État. L’ignorance du principe de subsidiarité, remplacé par une simple délégation, ne permet donc pas d’enclencher un mouvement de décision qui, partant des personnes, remonterait vers un gouvernement cherchant le bien commun.

Jacques Maritain

De ces trois remarques, nous pourrions faire deux constats importants.

Premièrement, la démocratie ne se réduit pas à un petit groupe d’hommes éclairés qui se donne à lui-même ses propres loi, décidant même de la vie et de la mort de ses semblables, et sous couvert d’une absolutisation de la liberté telle qu’un courant de bien-pensants l’impose à tous les Français.

Deuxièmement, il n’y a de démocratie qu’à la mesure de la reconnaissance et de la possible mise en œuvre de la dignité de tous les citoyens. À la lumière de ces deux points, ne pouvons-nous pas affirmer que la démocratie, loin d’être un fait de régime, revêt seulement un caractère anthropologique ? L’harmonie entre « le gouvernement pour le peuple » et « le gouvernement du peuple », telle que la doctrine sociale de l’Église nous y engage, articule la dignité de la personne, le bien commun et la subsidiarité. Trois principes systémiques, mais sans lien particulier avec la notion de régime.

Il reste donc à envisager la manière d’exercer la vie politique pour l’avenir. Certes, on ne met pas le vin neuf dans des outres vieilles. Cependant, les outres neuves sont moins de nouvelles structures que de nouvelles mentalités. Or l’homme est plus que des structures : il est un être de relation. De ce point de vue le Français se considère appartenir à un peuple de chefs qui attend tantôt Jeanne d’Arc, tantôt Bonaparte ou de Gaulle, en quête du chef providentiel qui le libérera. C’est aussi une conception universaliste de la pensée française qui normalise et centralise, deux talents qui peuvent être terribles pour l’altérité des personnes et des peuples quand ces talents servent un absolutisme royal ou républicain.

C’est pourquoi l’État est certainement le nœud gordien car le vider de son extraordinaire embonpoint, le recentrer sur ses fonctions régaliennes et son rôle arbitral paraît impossible sans l’exercice d’une forte autorité. Mais ce totalitarisme d’État en cache bien d’autres, plus discrets, ceux des médias, des lobbies, des banques, ou de quelques institutions consuméristes telles les enseignes des grandes distributions. Pour nous, l’avenir de la démocratie personnelle et familiale semble fermé ! À vues humaines, seul un grand séisme pourrait rompre ce cercle, ouvrir cette forteresse aux multiples verrous ! Si les solutions techniques et éducatives sont assez faciles à imaginer sans pour autant changer radicalement les structures politiques, on ne voit pas, aujourd’hui, comment elles seraient mise en œuvre.

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Hors de ces solutions humaines qui nous paraissent impossibles reste le chemin de l’Église, ou plutôt celui du Christ. Ce dernier n’a pas visité Hérode, « ce renard », ni l’occupant romain. Il a appelé des disciples et les a fait entrer dans une vie nouvelle. C’est d’elle que de siècle en siècle, lentement, sont nées une culture, une politique et une espérance de vie démocratique dans l’Église avec le Christ. Il ne peut en être autrement. Aujourd’hui, sans dédaigner les responsabilités politiques qui répondent aux besoins quotidiens des personnes, l’essentiel est de préparer l’avenir des nations par une ouverture franche au Royaume de Dieu, et non pas selon ces faux-semblants sécularisés tels qu’on a pu les voir fleurir ces cinquante dernières années.

— Jean Soubrier, président de l’Institut politique Léon-Harmel & contributeur du club « Le Temps de la France »

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