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À la recherche d’une perception plus authentique de la guerre en Syrie

Sept heures du matin, frontière syrienne : après une arrivée tardive à l’aéroport de Beyrouth, la délégation d’étudiants appelée à assister au Congrès International pour la jeunesse de Damas pose un pied sur la terre où les premières civilisations organisées virent le jour. L’attente est longue : vêtu à l’occidental, le groupe est dévisagé avec curiosité. Étonnante atmosphère, où les militaires, armés de lourdes mitraillettes prennent la route, installés sur des chars massifs, où de jeunes bambins joyeux saluent, désinvoltes, les troupes avant de courir attraper la main de leur mère… Une fois le visa délivré, le groupe reprend la route : à bord du bus, le paysage aride défile trois heures durant, alors que le soleil fait une apparition timide. A l’entrée de Damas, un épais nuage de fumée s’élève du ciel : un jeune homme de la délégation interroge Rawad, le guide syrien : l’ambassade de Russie a fait ce dimanche 20 septembre 2015 l’objet d’une attaque, aperçu encore lointain du climat de guerre qui s’abat sur le pays depuis cinq ans déjà, accéléré par l’entrée contestée avec véhémence par la Coalition Internationale des troupes russes sur la scène. Décision d’un adjuvant précieux ou simple reflet d’une politique intéressée d’un Vladimir Poutine conscient que les résolutions court-termistes de l’Occident touchent à leur fin ?

Harassés par près de seize heures de voyage, le groupe fait son entrée au Damas Rose, prestigieux hôtel de la capitale, où ils sont accueillis par une foule d’étudiants syriens ; sourires aux lèvres, présentations joyeuses où les sourcils se froncent à la découverte des prénoms singuliers des nombreux membres des délégations étrangères : hospitalité chaleureuse, les jeunes gens semblent d’une sincérité non feinte déconcertante. Représentants de la jeunesse française, russe, comorienne, sénégalaise ou croate, … : le congrès promet de rassembler de nombreuses nations, pied-de-nez visible fait aux diplomaties étrangères hostiles à la politique syrienne relevé par la presse locale.

Le soir venu, on leur souhaite la bienvenue dans un ancien souk de Damas, à proximité de la mosquée des Umayyades. Sous les hautes coupoles, aux pendentifs liserés, les convives s’installent autour des larges tables rondes dressées de nappes blanches : et tandis que retentit l’hymne national syrien, le silence se fait et la salle bondée se lève respectueusement. Puis certaines délégations prennent la parole, expliquent la raison de leur venue. Pour beaucoup, il en va du même élan : désir de saisir les réalités d’une situation martiale méconnue. Sensation quasi-unanime qu’elle échappe (voire qu’elle est volontairement dissimulée) par les relais d’information occidentaux. Alors même qu’en Europe, la déferlante migratoire semble se faire l’écho des prises de décisions des organismes internationaux, c’est poussés par la curiosité qu’ils se sont déplacés en Syrie. Et de fait : comment condamner ou encourager ce phénomène sans comprendre la nature même de ces mouvements massifs ? Chants interprétés en de multiples langages, danses nationales en costume local, déclarations d’ouverture du Grand Mufti Ahmad Badr-Aldeed Hassoun et de l’évêque Luka Al-Khouri : le congrès peut débuter, sous les auspices des attachements nationaux respectifs et d’un œcuménisme revendiqué.

Alors que point l’aube du deuxième jour, le muezzin de la mosquée trônant en face du Damas Rose entame son chant matinal. Quelques heures plus tard, les hôtes sont embarqués : ils s’apprêtent deux jours durant à écouter des intervenants commenter des questions d’actualité nationale : le terrorisme, ses effets, le jeu de l’information sur la scène politique, les attentes des autorités syriennes vis-à-vis de la communauté occidentale rassemblée, dont elles espèrent qu’elle ouvrira d’autres perspectives sur une image jugée falsifiée de l’antique civilisation. Issus du monde religieux (Mufti Ahmad Badr-Aldeed Hassoun), politique (géopolitologues, docteurs, députés du Parlement), les interventions s’enchaînent, ponctuée de questions d’un auditoire attentif, exprimant librement leur opinion sans craindre le joug de la censure [1]. Des déclarations laissent sceptiques quelques auditeurs : ainsi le Grand Mufti de déclarer qu’il est en chaque croyant une part de musulman (abordé à l’aune du sentiment de la charité), de chrétien (pour l’Amour du Christ), de juif,… Posture d’un homme qui a vécu l’horreur ? Son fils, confie-t-il, lui a été arraché et magnanime, il s’en est allé visiter son assassin pour pardonner le geste criminel. Reflet d’une énonciation qu’il semble revendiquer comme doctrine : « La croyance est dans nos cœurs  » ?

Une approbation unanime semble en revanche saisir l’auditoire quand surgit la question du traitement médiatique de la guerre : « La qualification des membres du Jabhat al-Nosra comme des ‘’rebelles modérés’’ répond-t-elle aux valeurs de notre civilisation ? », s’étonne Frédéric Pichon, géopolitologue français. Jeu sémantique insidieux, le vocabulaire systématique des outils d’information peut indigner : en ne dénommant pas l’assassin [2] ou en soulignant le caractère révolutionnaire de celui-ci, ils confèrent une image de rebelles aux terroristes, couronnés d’un côté ‘’un peu cool’’ car opposés au régime baasiste. Quoi qu’élu légitimement, ce dernier inspire le dégoût moralisant d’un Occident « humaniste », plus soucieux du respect des droits de l’Homme en Syrie que dans les pays du Golfe dont ils sont les partenaires économiques. Indignation à deux vitesses : qui parmi les membres de la « Communauté internationale » s’élèvera contre la présidence toute récente de l’Arabie Saoudite à la tête de l’une des commissions consultatives du Conseil des Droits de l’Homme - alors même que le pays vient de battre son record de condamnation annuelle [3] ?

Vidéos décrivant les horreurs du conflit, témoignages poignant d’un soldat estropié, ou d’un petit garçon dont les frères et le père ont été assassinés sous ses yeux : l’organisation n’est pas exempte d’un certain parti-pris. Après avoir condamné l’instrumentalisation médiatique faite autour de l’image du jeune Aylan, retrouvé mort sur une plage turque, certains auditeurs ont l’étrange sensation d’être pris en otage par une tactique similaire. Sans atténuer le malheur touchant ces familles, comment ne pas redouter une implication passionnée - qu’elle qu’en soit la provenance, dans ce conflit désastreux ? L’auditoire européen, dé-familiarisé de toute forme de violence, semble de plus en plus incapable de se saisir d’une telle question de manière objective. Et si l’Occident est l’un des grands responsables de la guerre, une division bipartite de la question alimente une perspective simpliste, réduction manichéenne qui ne saurait s’ériger en postulat politique valable.

Après les sessions de conférences, c’est soucieuse de faire découvrir le patrimoine brillant de son pays que l’association directrice du congrès conduit ses hôtes à l’Opéra de Damas. A l’entrée d’un bâtiment de facture moderne, une grande banderole indique la présence des délégations : la discrétion n’est pas de mise et la réception annoncée avec vigueur ; à l’échelle locale, les médias s’en font l’écho bruyant et les images des excursions sont filmées à loisir. Les voyageurs apprennent au détour d’une conversation que l’hôtel vient de faire l’objet d’une attaque : deux roquettes ont été envoyées à son encontre. Attaque ciblée, la présence d’instances diplomatiques étrangères dérange les opposants au régime, sans que ses auteurs ne puissent être authentifiés sûrement par les invités. Ils n’en sauront pas davantage et déjà se pressent pour écouter l’orchestre qui leur fait partager un moment de grâce, résonance mélodieuse d’une civilisation qui, devant les vestiges matériels a encore foi en son patrimoine, reflet de son identité millénaire.

C’est dans cette même perspective que le séjour s’achève, avec la visite de deux villages emblématiques de l’Histoire de la Syrie. Creusé au flanc d’une montagne rocailleuse, la statue de la Vierge de Maaloula fraîchement réinstallée [4] accueille les visiteurs à bras ouverts. Pénétrant dans le monastère de Mar Takla (Sainte-Thècle) [5], les visiteurs découvrent les dommages perpétrés par l’État Islamique : sanctuaire brûlé, visages des icônes violemment bûchés, …. : de jeunes syriennes ne peuvent cacher leur désarroi : « Impossible de reconstruire ces lieux tant que l’État Islamique n’a pas été définitivement chassé de Syrie », s’émeut Maria. Digne, l’un des dignitaires ecclésiastiques du monastère se tient coi aux côtés du gouverneur présentant les lieux : louable stoïcisme, il scrute d’un regard triste les visiteurs de passage : prennent-ils toute la mesure de la gravité de la profanation qu’ont subi ces saints lieux ? Puis, c’est la découverte de Seidnaya : le Monastère se dresse, intact, sur son haut mont, refuge estival des Chrétiens d’Orient. Fièrement, un jeune syrien originaire du village explique : « Seidnaya est un fief de résistants. Les civils défendent eux-mêmes les lieux. Leur bravoure est telle que l’armée n’y intervient pas…l’écho de leur renommée s’est déployé dans tout le pays ! ». Les deux églises du Monastère, les mosaïques rappelant les illustres représentations byzantines du temps de Justinien : le complexe architectural étincelle, splendeur imposante qui affirme avec force l’immanence du Christianisme oriental blessé mais non vaincu. Entièrement vêtues de noires, les sœurs confient de petits bracelets fait de fils blancs bénis : « tu l’attaches autour de ton poignet en faisant un vœu ; le jour où il se rompt, ton vœu se réalisera », explique une syrienne à une française.

Le voyage s’achève sur ces perspectives majestueuses : le soir venu, le Président de l’association ferme la session et confie espérer avoir donné une image plus authentique de la situation en Syrie. Convaincu ou sceptique, l’auditoire doit prendre un parti : devant l’expansion du conflit en Occident, la politique de Bachar al-Assad doit-elle être l’objet de l’attention d’un Occident dont il faut souligner, à défaut d’une culpabilité populaire (mais bien institutionnelle), la prétention dans ses exigences [6] de départ d’un gouvernement plongé dans les tribulations d’une guerre barbare ? Conception étonnante de la part de « tenants de la démocratie éclairée », qui semble tout à coup douter de la capacité de l’état syrien à disposer de sa pleine et entière faculté à disposer de sa souveraineté, de son auto-détermination. Alors que le muezzin célèbre de son chant l’Aïd el-Kebir, les invités s’apprêtent à quitter la Syrie : ils font leurs adieux aux jeunes syriens. Certains se sont liés d’amitié, malgré des positions politiques parfois opposées. Désormais, ces délégations étrangères n’auront plus la même vision de cette guerre qui les concerne directement…

Aloysia Biessy

[1L’intervention à la tribune de membres de l’opposition au parti en place (Tarek Al-Ahmad) ou de parlementaires non attaché au régime (Maria Saadeh, député au statut indépendant) convaincra peut-être le lecteur dubitatif.

[2En remplaçant la mention du groupe terroriste État Islamique par Daesh, les médias occidentaux, au nom du « pas d’amalgame », s’échinent à ne pas souligner le caractère religieux d’une organisation considérée sous son seul abord politique.

[4Démantelée à la prise de la ville par l’État Islamique en décembre 2013, la sculpture monumentale de la Vierge a été réinstallée à la reprise de la ville en 2014.

[5Le Monastère de Sainte-Thècle a été construit autour du tombeau de la sainte, dont la fête est célébrée le 24 septembre.

[6Après avoir longuement indiqué la nécessité de déchoir le Président syrien, Laurent Fabius revient aujourd’hui sur ses propos. Cette inversion de la tendance indique-t-elle un revirement (particulièrement tardif) des organismes internationaux ?

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