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Vincent Rouyer, pédopsychiatre, au sujet du « mariage pour tous »

Paysan breton : M. Rouyer, un argument très en vogue chez les partisans du « mariage pour tous » est qu’un enfant est aussi bien élevé par un couple homme-femme que par un couple homosexuel. Quelle est votre position sur ce sujet ? Quelle différence entre un couple homosexuel et un couple homme-femme sur le développement de l’enfant ? En définitive, la différence des sexes est-elle capitale pour l’éducation d’un enfant ?

Vincent Rouyer : C’est une question à laquelle il est difficile d’apporter une réponse simple tant la situation des enfants actuellement élevés par des couples de même sexe relève de réalités diverses et parfois difficilement comparables, allant d’enfants issus d’un couple homme-femme initial et donc clairement repérés du point de vue de la filiation (c’est encore aujourd’hui le cas le plus fréquent ) aux enfants issus de procréation médicalement assistée ou de gestation pour autrui (donc privés de leur origine paternelle ou maternelle, sachant que dans le cas de la GPA, la mère porteuse peut être ou non différente de celle qui fournit l’ovocyte, ce qui complexifie encore la situation), en passant par les adoptions par un des membres d’un couple de même sexe au titre de célibataire ou les projets de coparentalité ou des couples homme-homme s’entendent avec des couples femme-femme pour un projet partagé d’enfant et dont tous les membres peuvent intervenir à un titre ou à un autre dans l’éducation de l’enfant.

Cela montre également toute la difficulté d’analyser des études dont on ne sait pas très bien ce qu’elles comparent et avec quoi. L’argument maintes fois entendu des partisans du « mariage pour tous » comme quoi il vaut mieux être élevé par un couple homosexuel aimant que par un couple homme-femme pervers et maltraitant est ici particulièrement démonstratif du niveau de réflexion dans lequel nous sommes tombés.

Que sait-on en définitive de l’impact sur un enfant du fait d’être éduqué par un couple de même sexe ? Malgré de très nombreuses études sur le sujet, à peu près pas grand-chose. Un très grand nombre de ses études souffrent de nombreux biais et rares sont celles qui sont méthodologiquement sérieuses - j’y reviendrai plus tard [ndlr : dans la quatrième question]. Il faut également préciser que certains mal-être ne sont pas toujours faciles à évaluer dans des études et que nombre d’entre elles n’évaluent pas les enfants en dehors de la présence de leurs parents (lire le témoignage éloquent de Robert Oscar Lopez, américain élevé par deux lesbiennes ). L’étude américaine de Marc Regnerus parue en juillet 2012 dans Social Science Research (l’une des seules à avoir été réalisée sur un très large échantillon de population générale) nous donne une idée de l’impact sur l’enfant du fait d’avoir eu un parent entretenant une liaison homosexuelle et d’avoir dans un certain nombre de cas passé une période plus ou moins longue de son enfance avec ce parent et son compagnon ou sa compagne de même sexe.

Ce que l’on sait en revanche c’est qu’un père et une mère ont un comportement très clairement différencié, ce que l’on a tout particulièrement mis en évidence sur des microanalyses audiovisuelles concernant les interactions de jeunes enfants avec leurs parents. Les pères sont plus volontiers dans un échange dit « phasique » plus physique et plus stimulant tourné vers le jeu et encourageant la prise de risque, mais également plus discontinu, alors que le dialogue mère – enfant est davantage lié à l’expression des émotions et se situe plus dans le registre du soin, de la tendresse et du réconfort. Pour le pédopsychiatre français Jean le Camus : un père « impliqué et différencié » stimule et renforce les processus primaires d’autonomisation, de sexuation et de socialisation. D’autres expériences menées en Scandinavie dans des familles où le père au foyer passait plus de temps à s’occuper de ses enfants que la mère qui travaillait, montraient que mis dans une situation de détresse, ces enfants jusqu’à 18 mois appelaient leur mère et non leur père pourtant référent parental principal. Il semble donc que l’homme ne soit pas une mère comme les autres…

Est-ce à dire que la différence homme-femme est indispensable pour le bien-être et l’équilibre d’un enfant ? Là encore il n’y a pas de réponse simple. De nombreuses personnes privées d’un père ou d’une mère par les circonstances accidentelles de la vie se sont pourtant construites de façon équilibrée ce qui ne veut pas dire (à écouter le témoignage de nombre d’entre elles) qu’elles n’ont pas souffert de ce manque. Il faut introduire à ce stade la notion de « résilience » développée par Boris Cyrulnik et qui caractérise la capacité à « rebondir » sur les difficultés de la vie, souvent à travers la rencontre de personnes qualifiées de « soutien » ou « support de résilience » qui peuvent combler en partie (mais toujours en partie seulement) le vide laissé par le parent manquant.

Mais la résilience elle-même est très inégalement répartie selon les individus, et il existe des êtres constitutionnellement plus vulnérables que d’autres. Ce que certains vivent comme un simple souci peut être appréhendé comme un drame par d’autres.

Pour tenter de répondre à la question posée, on peut dire avec certitude que la différence des sexes constitue une richesse incontestable pour l’éducation. Que cette richesse soit indispensable à l’équilibre de tous les enfants, l’expérience prouve que non. Que tous les enfants sans exception puissent s’en passer, là encore je dirais à travers de nombreux cas que l’expérience prouve aussi que non.

Paysan breton : Nous avons à l’esprit de nombreuses personnes ayant perdu un de leurs parents, et ayant été élevés uniquement par l’un d’entre eux. De fait, ils avaient ce manque, parfois dès leur plus tendre enfance. Ces gens sont pour la plupart d’entre eux équilibrés, et n’ont pas forcément de désordres affectifs majeurs. Si le manque d’un parent a certes provoqué une souffrance, il ne les a pas forcément entravés dans leur développent. Par conséquent, une question se pose : la différence des sexes est-elle absolument nécessaire au développement de l’enfant ? Dans le cas d’enfants élevés par un seul parent, qu’il s’agisse d’un décès ou d’une séparation, y a-t-il des différences avec des enfants issus de familles père-mère-enfant ? Peut-on comparer une famille homoparentale et une famille où l’un des parents homme/femme fait défaut ?

Vincent Rouyer : Pour ce qui concerne le rôle de la différence des sexes dans le développement de l’enfant et la situation des personnes ayant perdu un parent, je pense y avoir répondu dans ma réponse à la question précédente en faisant appel à la notion de résilience.

Pour répondre à la seconde partie de la question l’étude de Mark Regnerus que j’évoquais précédemment et qui compare l’impact de différents types de structures familiales sur des enfants devenus adultes comparait justement un groupe d’enfants élevés par des parents seuls à un groupe contrôle d’enfants élevés par leurs deux parents biologiques. Cette partie de l’étude montrait sur l’analyse d’une quarantaine de critères sociaux, sociétaux et économiques que les enfants élevés par un parent seul allaient globalement moins bien que ceux qui avaient été élevés dans une famille d’origine intacte. Dans cette même étude Regnerus comparait également ce même groupe avec des enfants dont l’un des parents avait eu une liaison homosexuelle plus ou moins longue, tous ces cas ne correspondaient pas toujours exactement à la définition d’une famille homoparentale, l’auteur le reconnait lui-même. Quoiqu’il en soit, c’est dans le groupe des enfants dont la mère avait eu une liaison homosexuelle que l’on retrouve le plus de difficultés à l’âge adulte. Le groupe d’enfants dont le père a eu une liaison homosexuelle semble s’en tirer mieux et montre moins d’écart avec les enfants élevés par un parent seul, mais tout de même loin derrière les enfants élevés par leurs parents biologiques.

Si on considère les choses sous un autre angle que celui d’une étude sociologique, on peut dire qu’une famille homoparentale est très différente d’une famille où l’un des parents fait défaut. La comparaison se limite à l’absence de représentation d’un des deux sexes dans la structure familiale mais cette absence ne survient pas pour les mêmes raisons. Dans un cas elle sera marquée par un manque qui pourra être vécu diversement si ce manque est la résultante d’un décès (et dans ce cas la figure du parent manquant sera souvent fantasmée de façon positive, voire parfois idéalisée) ou d’un abandon ou d’une séparation (dans lequel cas elle sera fantasmée de façon souvent bien plus ambivalente), dans l’autre cas elle est la résultante d’un refus délibéré de l’autre sexe (ou du moins dit d’une façon différente d’une absence de désir). On voit clairement que ces deux situations n’ont pas le même impact sur l’enfant.

Paysan breton : Au sujet de la filiation, quel impact la PMA, voire même la GPA, peut-elle avoir sur le développement de l’enfant ? La question peut paraître abrupte, mais un enfant a-t-il forcément besoin de savoir d’où il vient ? Et pourquoi, finalement ?

Vincent Rouyer : Je ne suis pas personnellement un spécialiste de procréatique, mais un de mes collègues [1] qui travaille dans mon service et spécialiste de périnatalité a écrit plusieurs ouvrages sur la question des nouvelles techniques de procréation. Il semble qu’un grand nombre de ces techniques ne soient pas sans impact psychologique sur l’enfant indépendamment même de la question de l’homoparentalité. Plusieurs questions importantes se posent concernant la GPA en dehors même des graves considérations d’ordre éthique liées à l’exploitation des femmes. On sait par exemple que de nombreuses hormones et neuromédiateurs franchissent la barrière placentaire, notamment celles et ceux qui sont liés aux émotions et donc qu’un dialogue émotionnel s’établit dès la vie intra-utérine entre la mère et l’enfant. On sait aussi que la grossesse est un processus psychique autant que physiologique (les cas de déni de grossesse sont là pour rappeler ce qu’il advient d’une grossesse physiologique qui n’est pas accompagnée d’une grossesse psychique). Dans quel état psychique et émotionnel peut se trouver une femme qui porte l’enfant d’un autre vis-à-vis de cet enfant , surtout quand celle-ci est rémunérée pour cela, surtout si elle le fait pour vivre ou pour survivre ? Quel message émotionnel (ou peut-être quelle privation d’émotions) fait elle passer à cet enfant ? Cela aura-t-il des conséquences plus tard ?

Il est souvent difficile de faire la part entre les conséquences directes sur l’enfant des techniques procréatives utilisées et l’impact du récit qui lui est restitué sur ses origines, mais avant d’aborder ce dernier point, je souhaiterais dire quelques mots au sujet du concept d’enfant désiré, souvent trop désiré, parfois désiré à tout prix et dans ce cas rarement désiré pour lui-même. J’ai lu ces deniers temps de magnifiques témoignages de personnes homosexuelles qui disaient avoir renoncé à un désir d’enfant parce que selon elles cet enfant méritait le meilleur à savoir un père et une mère. Même si toutes ne l’exprimaient pas de manière explicite, elles avaient finalement compris qu’elles ne désiraient pas cet enfant pour lui-même mais pour combler un manque ou un vide existentiel que l’enfant serait venu remplir, même si leur renoncement même prouve à quel point elles auraient su l’aimer. J’ai entendu un jour le philosophe Fabrice Hadjadj dire qu’il craignait davantage les enfants trop désirés que ceux qui ne l’avaient pas été assez. Mon expérience de pédopsychiatre rejoint pleinement cette opinion. Un enfant trop désiré n’est généralement pas désiré pour ce qu’il est. Ses parents risquent fort de projeter sur lui leurs propres désirs, leurs propres frustrations au risque de le rejeter s’il ne s’avère pas capable de réaliser leur projet ou d’entrainer chez lui une dissimulation derrière une image apparente d’enfant modèle. D’autres fois, l’enfant trop désiré devient un enfant-tyran à qui on cède tout caprice et qui finit à l’adolescence par tabasser ses parents à la moindre frustration (le cas existe, je l’ai hélas plusieurs fois rencontré).
La question des origines est une question propre à l’humanité (il faut reconnaître que les animaux ne se la posent pas). L’être humain a besoin de savoir d’où il vient pour construire son identité, inscrire sa place dans la société et pouvoir à son tour s’inscrire dans la chaîne des générations. Cette question se pose d’ailleurs de façon particulièrement aiguë chez les enfants adoptés, tout particulièrement ceux dont les conditions de la naissance ne permettent pas d’y accéder (enfants nés sous x). Elle commence à se poser pour les enfants conçus par dons anonymes de gamètes (voir le livre d’Arthur Kermalvezen : Né de spermatozoïde inconnu). A l’heure où l’on découvre l’importance du rôle des gènes dans certaines maladies, voire leur implication dans certaines formes de comportements, cette revendication apparaît de plus en plus légitime. Néanmoins, elle est loin de se limiter à son simple aspect génétique.

Paysan breton : De nombreux psychiatres se prononcèrent sur ce sujet, et il apparaît que personne n’est vraiment d’accord sur ce sujet, les camp étant à peu près équilibrés. Qu’avez-vous à répondre à vos confrères affirmant que les enfants issus de familles homoparentales s’en trouvent aussi bien que ceux issus de familles père-mère-enfant ? Existe-t-il des enquêtes vraiment sérieuses et scientifiquement irréfutables sur ce sujet ? Sinon, comment expliquez-vous cette division entre experts ?

Vincent Rouyer : Jusqu’à présent, il faut l’avouer, le phénomène de l’homoparentalité est encore très marginal. Une enquête menée auprès de pédopsychiatre parisiens (ce qui constitue déjà un biais) montreraient qu’ils auraient seulement affaire à moins de 3 cas par an relevant de ce type de structure familiale. Les expériences sont donc extrêmement limitées et des expériences isolées ne permettent pas de se faire une opinion sur le cas général. Il est probable qu’un certain nombre d’enfants n’iront pas trop mal (parfois, en apparence seulement) : tout dépend de leurs capacités de résilience. Personnellement, pour les quelques rares cas que j’ai pu voir, c’est dans leurs capacités à établir des relations affectives « sécures » que ces enfants m’ont semblé le plus en difficulté. Ce constat rejoint la conclusion d’une étude réalisée en 2009 par Théodora Sirota où l’auteur comparait un groupe de 68 femmes élevées par des pères homosexuels à un groupe appariés de 68 femmes élevées par leurs parents biologiques, mais également le témoignage de Robert Oscar Lopez cité précédemment.

Lors d’une récente conférence à Lyon, le Pr Maurice Berger, du CHU de saint Etienne, faisait une excellente analyse des trois documents cités comme arguments absolus dans Le Monde par Martine Gros, ex-présidente de l’APGL, je cite :

  • Le premier est la thèse de médecine de Stéphane Nadaud qui a consisté à demander à des parents homosexuels si les enfants qu’ils élevaient allaient bien. La réponse fut évidemment positive. Il est difficile d’imaginer moins d’objectivité […].
  • Le deuxième est la publication d’un professeur de psychologie, Suzanne Golombock qui compare les enfants élevés par 24 couples homosexuels femmes à ceux élevés par 24 couples hétérosexuels. Il apparaît que dans le groupe homoparental, 6 enfants sur 24 débutent à l’adolescence leur vie par des relations homosexuelles, et aucun dans l’autre groupe. Conclusion de l’auteur : « il n’y a pas de différence significative ».
  • Le troisième est le travail d’Olivier Vecho et Benoit Schneider en 2005 sur homoparentalité et développement de l’enfant. Ce travail montre que sur 311 publications analysées, très peu sont sérieuses, certaines ont un aspect clairement militant avec un recrutement biaisé. 25% ne précisent pas la discipline dans laquelle elle s’inscrivent (psychiatrie, philosophie, sociologie…). 9 sur 10 n’étudient que l’homosexualité féminine dont on extrapole les résultats sur l’homosexualité masculine. Sur les 35 restantes considérées comme les plus valables, 22 ne précisent pas le mode de filiation, or ce n’es pas la même chose si l’enfant est issu de ce qu’on appelle une UHA c’est-à-dire une union hétérosexuelle antérieure (…) (parce que ces enfants ont été élevés à un moment par leurs deux parents biologiques) ou s’il est issu d’une insémination artificielle avec donneur. Il n’y a qu’une seule étude qui porte sur les mères porteuses. Si on continue, seulement 12 études comportent un groupe de comparaison et sur ces 12, seule la moitié indique si les parents ont divorcé ou pas, ce qui ne permet pas de distinguer les effets sur l’enfant du divorce (qui est toujours traumatique) ou de l’homoparentalité. Les auteurs soulignent que les quelques études valables montrent qu’apparemment les enfants ont peu de troubles dits externalisés (c-à-d agressivité, délinquance, échec scolaire, inhibition majeure) mais qu’on a peu accès au point de vue de l’enfant dans ces travaux, l’enfant n’ayant pas été acteur de la recherche et selon les auteurs « le principe même de la recherche peut être interrogé ».

Encore, une psychanalyste a récemment écrit dans plusieurs articles que pour elle, l’homoparentalité n’aura aucun impact sur les enfants, ni dans l’actuel, ni dans le futur et que nous sommes des Cassandre…Sauf qu’il s’agit d’une psychanalyste d’adultes.
J’avais moi-même, il y a quelques temps, dénoncé l’imposture des études dites « no difference » qui avaient servi à appuyer la position de la très célèbre American Psychological Association sur l’homoparentalité

Je ne sais pas si les camps sont réellement si équilibrés qu’on veut bien le dire ou si c’est simplement la médiatisation de quelques uns qui donne cette impression (Il faut reconnaître que les pédopsychiatres qui se sont déclarés favorables à l’homoparentalité sont tous particulièrement liés au monde des médias dont on connait assez les influences). Autour de moi ceux qui étaient au départ plutôt indécis me semblent, après réflexion, basculer du côté des opposants.


[1(1)Dr Benoit Bayle, son dernier ouvrage : A la poursuite de l’enfant parfait chez Robert Laffont

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