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Sur la route des migrants entre Belgrade et Budapest : entretien avec Pierre Jova

Pierre Jova est journaliste. Il collabore notamment à Causeur, et tient le blog Jovabien. De retour d’un reportage de deux semaines en Serbie et en Hongrie, il donne au Rouge & Le Noir un éclaircissement de terrain sur la réalité des migrants et des réfugiés.

R&N : Pourquoi partent-ils ? Avec quels espoirs ?

Pierre Jova : Il est difficile de quantifier, mais je ne pense pas me tromper en estimant que la grande majorité des migrants prenant la route des Balkans sont des Syriens. Ils sont issus des classes moyennes (médecins, ingénieurs, instituteurs, étudiants), et sont essentiellement musulmans sunnites. Ce qui est nouveau, c’est leur déplacement par familles entières, souvent les deux parents avec trois ou quatre enfants, et quelques cousins, nièces ou voisins. Beaucoup proviennent des villes touchées par le conflit, comme Alep ou Kobané, et fuient donc la guerre. D’autres, notamment des étudiants et des jeunes, s’échappent des zones gouvernementales, pour échapper à l’enrôlement obligatoire dans l’armée. D’autres, enfin, fuient Damas en pensant que les jours du régime sont comptés : parmi eux, on trouve quelques chrétiens. Ces migrants syriens veulent gagner l’Allemagne ou l’Europe du Nord, et y refaire leur vie. Leur niveau de qualification, leur maîtrise assez bonne de l’anglais et leur argent leur donnent cet espoir.

S’ajoutent aux Syriens des Irakiens sunnites, qui cherchent à quitter la guerre civile qui oppose les chiites à leur communauté, suspectée de soutenir l’Etat islamique. Il y a également un certain nombre d’Afghans, qui disent n’avoir aucune perspective d’avenir dans leur pays en guerre. Ceux-là sont plus pauvres, et généralement plus « solitaires » : il y a moins de familles que chez les Syriens. Il y a de nombreux anciens employés de l’armée américaine en leur sein, qui fuient la vengeance des Talibans.

Outre les Syriens, Irakiens et Afghans, certains migrants, quoique minoritaires sur ce trajet balkanique, sont Africains : les Erythréens fuient la misère et la folie totalitaire de leur gouvernement. Les Nigérians et les Soudanais, eux, disent chercher du travail et un avenir meilleur. Comme beaucoup sont musulmans, ils sympathisent avec les Syriens.

R&N : Quelle est la réalité quotidienne des migrants ?

Pierre Jova : Il faut d’abord comprendre que, dans les Balkans, les migrants sont en transit. Leur mobilité est continuelle. Ayant traversé au plus vite la Grèce et la Macédoine, ils marquent un arrêt en Serbie, avant de se déplacer vers la Hongrie. Trois étapes serbes jalonnent leur déplacement : Presevo, ville-frontalière avec la Macédoine, Belgrade, la capitale, et la région de Subotica, à une quarantaine de kilomètres de la Hongrie.

A chaque étape, les migrants ne restent pas plus d’une semaine. Parfois, ils repartent dès le lendemain de leur arrivée, mais en moyenne, ils y demeurent trois jours, le temps de se reposer, de s’organiser, et de recevoir de l’argent de leurs familles restées au pays, principalement via Western Union.

Le temps de leur transit, les migrants se regroupent fréquemment par nationalités : Arabes syriens et irakiens, Afghans, etc. Ils vivent dans des camps improvisés, dans les parcs, les terrains vagues, les usines désaffectées (comme à Subotica), et à proximité des gares (comme à Belgrade et Budapest). Certains s’offrent des nuits à l’hôtel. Leur prise en charge sanitaire, alimentaire et logistique est variable : à Presevo et à Belgrade, le gouvernement serbe et les ONG se sont organisés pour leur offrir un minimum d’encadrement. Autour de Subotica, en revanche, il n’y a guère de structure mise en place, sauf à Kanjiža, ville voisine où un camp avec des tentes a été installé par l’ONU et Caritas. Le fait est que, dans cette région de la Serbie proche de la Hongrie, beaucoup de migrants sont pressés de traverser la frontière, et affirment n’avoir besoin de rien : « on part tout de suite », disent-ils souvent.

Une fois la frontière hongroise franchie, c’est de nouveau la course effrénée vers l’Ouest. Les migrants ne s’arrêtent pas, et filent vers Budapest, puis vers l’Autriche et l’Allemagne.

R&N : Comment le débat qui fait rage dans les pays d’Europe du Nord et de l’Ouest est-il vu depuis là-bas ?

Pierre Jova : Les migrants et les réfugiés se tiennent au courant des débats politiques occidentaux. Les informations circulent vite : n’oublions pas que la plupart disposent de smartphones, et se connectent à Internet dès qu’ils le peuvent. Ils savent que les Hongrois tentent de s’opposer à leur venue, et cela ne fait que renforcer leur détermination d’atteindre l’Europe occidentale au plus vite.

Même s’ils sentent que les opinions ne leur sont pas spontanément favorables, ils distinguent les pays « accueillants », des pays « intolérants ». L’Allemagne est généralement perçue parmi les migrants comme un pays prospère, qui a pris des dispositions pour faciliter leur venue et leur insertion. La chancelière Angela Merkel suscite des commentaires à la fois apeurés, certains migrants craignant sa réputation de femme d’Etat à poigne, susceptible de sévir contre eux, et enthousiastes, suite à son annonce d’accueillir un maximum de demandeurs d’asile. L’Autriche, la Suède, les Pays-Bas et la Belgique sont également cités comme destinations privilégiés, parce que « multiculturels ». Certains migrants y ont de la famille, qu’ils espèrent retrouver.

En revanche, la France n’est guère évoquée, sauf occasionnellement, comme « le pays des droits de l’homme ». De nombreux migrants, notamment Syriens, estiment que la France est devenue hostile aux musulmans, et citent confusément Nicolas Sarkozy, la guerre au Mali, l’interdiction du voile et… Charlie-Hebdo.

R&N : Comment les populations locales vivent-elles le transit des migrants sur leur sol ?

Pierre Jova : On l’aura compris, les Hongrois sont assez hostiles à ces arrivées massives à leur frontière avec la Serbie (même s’il y a des exceptions, comme ces paysans qui apportent de l’eau et de la nourriture aux migrants qui traversent leurs champs). Le nationalisme exacerbé des Hongrois, le souvenir des invasions turques et le sentiment d’être isolés en Europe, lâchés par les Occidentaux, les poussent à essayer d’endiguer le flot. Dans la pratique, la police hongroise n’est pas aussi répressive qu’on le dit, et laisse passer certains migrants, pourvu qu’ils quittent vite le pays.

En Serbie, les sentiments sont plus complexes. Les Serbes cultivent une forte méfiance envers l’islam, nourrie par l’occupation turque, et les guerres civiles en Bosnie et au Kosovo. Mais la compassion envers les migrants est pour le moment plus forte. Cela s’explique notamment par le fait que les Serbes ont vécu des guerres civiles dans les années 1990, et qu’ils comprennent la situation des réfugiés. Surtout ceux d’entre eux qui ont dû fuir la Croatie par centaines de milliers à l’été 1995, lors de l’opération militaire croate « Tempête ». Les Serbes tolèrent également les migrants, parce qu’ils sont de passage. S’ils devaient rester, ils seraient certainement moins compréhensifs.

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