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Richard Bastien : « Les plus grands apologètes du catholicisme sont presque tous des convertis »

Journaliste, économiste et ancien haut fonctionnaire, Richard Bastien est l’un des membres fondateurs de la revue canadienne Égards et le directeur de la Ligue catholique pour les droits de l’homme (Ottawa). Il vient de publier Cinq défenseurs de la foi et de la raison (Éditions Salvator, août 2018). Il a bien voulu accorder au Rouge & le Noir un entretien-fleuve à ce sujet.

R&N : Pouvez-vous présenter votre parcours à nos lecteurs ?

Richard Bastien : Je suis né en 1944 dans la ville de Québec, j’ai grandi à Montréal et après avoir terminé mes études à l’Université de Montréal, je suis passé à Ottawa où l’on m’avait offert un poste au ministère des Finances. Je devais y rester deux ans, j’y suis resté trente-et-un et mes enfants ayant grandi à Ottawa, j’y ai planté mes racines. Ottawa n’est pas seulement anglophone, c’est une ville bilingue en réalité. L’Université d’Ottawa, par exemple, est une université vraiment bilingue. Il y a également un collège universitaire, dirigé par les dominicains, qui est lui aussi bilingue. Il y a donc une activité, une culture française, qui n’est pas négligeable, profondément influencée bien entendu par toute la culture nord-américaine, ce qui a des avantages mais des inconvénients également. Après ma première carrière au ministère des Finances, j’ai commencé une deuxième carrière il y a une vingtaine d’année avec une petite entreprise de traduction, ce qui avait l’avantage de me laisser un meilleur contrôle de mon temps et m’a permis de consacrer plus de temps à la lecture et à l’écriture. J’ai participé par exemple à la fondation de la revue Égards, et j’ai pu collaborer à plusieurs revues de langue anglaise, canadiennes ou américaines. Enfin, j’ai trois enfants qui sont eux-mêmes mariés et huit petits-enfants, à qui j’ai dédié ce livre.

R&N : Pourquoi publier ce livre en français sur cinq auteurs de langue anglaise ? Pourquoi ce choix, spécifique, de cinq convertis ?

Richard Bastien : Les exposés qui sont à l’origine de ce livre avaient été tenus en français. C’est un ami, Benoit Patar (paléographe et traducteur de Jean Buridan, célèbre philosophe du XIVe siècle) qui m’a poussé à rassembler ces textes et à les publier. Il y a une cause accidentelle, matérielle en quelque sorte, pour employer la terminologie thomiste : des amis, professeurs de Lycée à la retraite, se réunissent une fois tous les deux ou trois mois à Montréal et l’un d’entre eux fait un exposé, sur un philosophe généralement, avant de discuter en buvant du vin ou de la bière. J’avais parlé à deux amis qui faisaient partie de ce groupe de Chesterton, de Peter Kreeft et de quelques autres. Ce sont des noms qui leur disaient quelque chose mais ils ne les connaissaient pas. Ils m’ont invité à venir faire des exposés sur ces auteurs, une fois sur Chesterton, une autre fois sur Kreeft, une autre fois sur Newman, … Ce qui m’a obligé d’abord à relire ces auteurs en français (je les avais lus en anglais). Ce fut une heureuse découverte, car il y a de très bonnes traductions de ces auteurs.

La cause fondamentale, c’est qu’il y a un fil d’Ariane entre ces cinq personnes : ce sont cinq auteurs convertis au catholicisme (à l’anglicanisme pour Lewis) qui étaient conscients de vivre dans une culture laïcisée, sécularisée. Ils avaient la ferme conviction qu’il y a un gouffre entre cette culture sécularisée et la culture religieuse. Ils ont voulu jeter des passerelles, des ponts entre ces deux cultures, et en même temps montrer que la culture sécularisée reposait en partie sur un certain nombre de mythes et de préjugés au sujet du christianisme. Par ailleurs, ils parlent tous un langage éminemment accessible (McIntyre un peu moins peut-être, mais on peut tout de même le lire sans avoir besoin de diplôme en philosophie). Les plus grands apologètes du catholicisme sont presque tous des convertis. Dans le monde anglo-américain en tout cas, les vrais apôtres, les apologètes, sont à 90% des convertis. Il y a ceux que je présente dans mon livre, mais il y en a bien d’autres, comme Scott Hahn par exemple.

R&N : Commençons par McIntyre. Le premier élément que vous soulevez est la disparition totale des vertus, ou plutôt l’inversion entre morale et vertus.

Richard Bastien : En effet. L’apport de McIntyre à la philosophie morale de notre époque, c’est de dire que, premièrement, elle est complètement éclatée, qu’il n’y a aucun dialogue possible entre les différents courants de pensée de philosophie morale, parce que leurs prémices sont complètement différentes et même incompatibles entre elles. Il dit que les différentes morales sont incommensurables. C’est-à-dire qu’il n’y a aucun critère rationnel à partir duquel on peut juger comment l’une se situe par rapport à l’autre. Ce sont donc des vases complètement séparés, et il n’y a aucune communication entre ces vases, aucun lien possible. McIntyre s’interroge ensuite sur le pourquoi de ce phénomène. Il dit essentiellement que, si l’on méprise la morale aujourd’hui, c’est parce qu’elle est conduite essentiellement par un ensemble d’interdictions. Nous avons oublié que, au moins dans la tradition aristotélico-thomiste, la morale était d’abord une morale de vertus. C’est, à mon avis, le point le plus important : la morale chrétienne n’est pas une morale de valeurs, c’est une morale de vertus avant tout. Un certain clergé catholique n’a pas toujours été conscient de cela.

R&N : On a l’impression qu’il n’y a plus de morale que dans l’Eglise et que la question de la morale devient alors une question religieuse qui n’a plus aucun rapport avec la raison.

Richard Bastien : Tout à fait. L’apport de McIntyre est de nous rappeler que la morale est d’abord et avant tout affaire de vertus. Et, bien entendu, si on cultive les vertus, cela a comme corollaire d’éviter certains comportements. Mais ça, c’est le corollaire, c’est secondaire. Ce qui prime c’est le positif, la recherche d’une vie vertueuse. Le mot vertu vient du latin virtus, la force ; du reste, il ne faut pas oublier que certains philosophes païens dans l’Antiquité soutenaient et pratiquaient les vertus. Le péché, dans cette optique-là, est au fond une privation de la vertu. Il n’est pas un acte positif, mais une violation de l’ordre naturel des choses. Ce qui présuppose que l’on admette qu’il y a dans la nature un ordre et donc une loi naturelle. Or vous savez sans doute qu’aujourd’hui, on se moque de la notion de loi naturelle ; pour le monde universitaire, c’est une hérésie.

R&N : Comment remettre en avant la notion de loi naturelle et remettre la morale à l’endroit ?

Richard Bastien : Il faut d’une certaine manière dépasser la morale et parler aussi d’anthropologie philosophique et de métaphysique. La morale est en aval de l’anthropologie. Les conceptions morales que l’on a sont fonction des conceptions que l’on se fait de la nature humaine, et la conception que l’on se fait de la nature humaine est elle-même conditionnée, influencée, par nos conceptions métaphysiques (entre autres, l’admission de l’existence de Dieu). Il y un ordre qui va de la métaphysique à l’anthropologie et de l’anthropologie à la morale. Or que se passe-t-il aujourd’hui ? Qu’est ce qui se passe depuis la révolution sexuelle des années 60 ? C’est que l’on ne parle plus d’anthropologie, et encore moins de métaphysique. C’est ce que je dis d’une certaine manière dans mon chapitre d’introduction. À vrai dire, la philosophie, sérieuse a mauvaise presse, hélas. On nie la possibilité d’avoir une pensée rationnelle et rigoureuse sur des questions autre qu’empiriques ou scientifiques. C’est le grand malheur de l’époque. Il faut repenser les fondements de la philosophie de la connaissance.

Il faut d’abord réintroduire la notion de nature humaine. Car le nihilisme postmoderniste va jusqu’à nier la possibilité même d’une nature humaine. Aujourd’hui, on dit que tout est culture. Un homme peut être une femme, et inversement. Cela va jusqu’à des absurdités pareilles, comme le prouve la théorie du genre. Il y a donc une négation totale non seulement de la nature humaine, mais de la notion même de nature. C’est du nihilisme radical. Il est difficile d’imaginer qu’on puisse aller plus loin que cela. Il faut donc revenir à cette notion, il faut relégitimer la notion de nature. Comment alors y parvenir ? Il faut redécouvrir Aristote, et saint Thomas bien entendu. Mais comment le faire concrètement ? Jusqu’à tout récemment, je n’aurais pas su vous répondre. Mais un recueil de textes (Neo-Aristotelian Perspectives on Contemporary Science) vient d’être publié par Routledge (un éditeur britannique), qui montre que de plus en plus de scientifiques disent que le mécanicisme qui est implicite à la pensée scientifique moderne ne semble finalement plus convenir, tout au moins, dans certaines disciplines scientifiques. En fait, on voit aujourd’hui des hommes de science qui disent qu’il y a peut-être quelque chose chez Aristote. Je ne veux pas dire que le monde scientifique est en train de nous ramener à Aristote, mais c’est une possibilité qu’Étienne Gilson avait peut-être entrevue dans un livre qui s’intitule D’Aristote à Darwin… et retour. Je pense que l’on peut espérer un retour à Aristote, car le nihilisme ne durera qu’un temps.

R&N : Étienne Gilson est cité à plusieurs reprises dans votre livre.

Richard Bastien : Je suis un grand admirateur de Gilson. Je le défends et le promeut. Mon sentiment est qu’on l’avait mis en veilleuse après sa mort. Gilson est un maître à penser pour beaucoup d’intellectuels américains et quelques intellectuels canadiens, mais de langue anglaise. La pensée de Gilson rayonne aux Etats-Unis, plus que partout ailleurs, aussi étonnant que cela puisse paraître. Et il vieillit mieux relativement que Maritain. J’ai beaucoup lu Gilson et, à mon avis, ses meilleurs ouvrages sont ceux qu’il a rédigés en anglais (The Unity of Philosophical Experience, Reason and Revelation in the Middle Ages, et God and Philosophy). Le biographe officiel, si l’on peut dire, d’Étienne Gilson est d’ailleurs un Canadien, Lawrence K. Shook ; il est regrettable que cette biographie n’ait été publiée qu’en langue anglaise. Peu après sa parution – je venais alors une fois par mois en France à titre de représentant du Canada au Club de Paris –, j’étais allé chez Vrin et je les avais informés qu’une biographie du maître venait de paraître au Canada. Je leur avais demandé s’ils étaient intéressés par une traduction française, mais cela ne s’est pas fait. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a une renaissance gilsonienne. C’est un plaisir de lire Gilson, ça coule de source, c’est limpide, c’est vivant. Gilson avait un petit côté chestertonien avec un humour un peu piquant ; il aimait la bonne chair, c’était un bon vivant.

R&N : Vous dites que le nihilisme ne peut faire qu’un temps, mais vous écrivez pourtant dans votre livre que Nietzsche est parmi les auteurs les plus lus par les étudiants en philosophie.

Richard Bastien : C’est vrai. La culture actuelle est essentiellement nihiliste : le post-modernisme est une forme radicale de nihilisme. Mais il ne peut faire qu’un temps. Le rationalisme n’a fait que 200 ans. Il a été remplacé par pire certes, mais parce que ce post-modernisme est pire, cela pourrait être moins long. Je l’espère du moins. C’est à nous, catholiques, de dire ces choses, d’accélérer le mouvement, de se former, et de prier aussi. Nous avons quand même fait des avancées assez importantes avec des Papes comme Jean-Paul II et Benoit XVI. Pensez à Fides et Ratio ou à la conférence de Ratisbonne. Si on prend la foi au sérieux, que l’on cherche à établir les liens entre foi et raison, on ne peut pas échapper au cadre aristotélico-thomiste que j’évoque un peu plus haut. On a dit que saint Augustin était plutôt influencé par Platon. On peut effectivement, comme lui, avoir un cadre platonicien, mais jusqu’à un certain point. Toutefois, avec des limites, comme le dit si bien Chesterton. Platon était spiritualiste, mais il tendait à minimiser la chair, le corps, tandis qu’Aristote, non. Aristote parle de l’unité substantielle de l’être humain.

Des gens me demandent parfois quel est finalement le rapport entre foi et raison. Je leur réponds en une phrase (il faut être bref avec ces gens-là !), à savoir la première phrase de Fides et Ratio : « La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. » C’est une belle image parce que pour voler, pour s’élever, il faut deux ailes ; une aile, ça ne marche pas. Il faut ensuite expliquer qu’il y a des vérités qui peuvent être démontrées par la raison seule et que d’autres doivent être acceptées par un acte de foi pur, où la raison ne peut intervenir qu’après coup, comme c’est le cas pour la Trinité ou l’Incarnation par exemple. Par ailleurs, beaucoup d’autres vérités de foi sont démontrables à la fois par la raison et par la foi. Les explications les plus lumineuses à ce sujet se retrouvent chez Peter Kreeft.

R&N : Plus que chez Newman ?

Richard Bastien : A mon avis oui. Je n’ai pas tout lu de Newman, mais j’en retiens surtout ce qui porte sur le développement de la doctrine et sur sa notion de conscience. La conscience, au fond, c’est la raison appliquée aux questions morales. Et il le montre en disant que la conscience est la même chez tous les hommes, pas seulement chez les croyants. Il y a une conscience universelle, pas dans le sens moderne du mot conscience, mais dans le sens classique. Et puis il fait la distinction entre syndérèse (la conscience de soi) et raison pratique, c’est-à-dire l’application à des cas particuliers.

R&N : Vous évoquez à travers Lewis l’importance du rôle de l’imaginaire. Pourquoi le préférer à Tolkien ?

Richard Bastien : Tolkien est à mon sens plus littéraire. Il y a toute une symbolique chrétienne chez lui, mais les païens peuvent le lire ; s’ils le lisent avec sérieux et qu’ils réfléchissent, ils vont peut-être commencer à évoluer, mais ce n’est pas ce qui se passe dans la plupart des cas. C’est une épopée, pas un essai philosophique. Chez Lewis, c’est différent. J’ai fait lire Les Chroniques de Narnia à mes enfants. C’est une façon d’immuniser les jeunes contre certaines idées un peu folles, et c’est une façon peut-être aussi de préparer leur esprit à recevoir le contenu de la révélation chrétienne. J’ai mes romanciers favoris : j’aime Tolkien, j’ai eu ma période Bernanos ; Michael O’Brien est un ami personnel (il habite tout près d’Ottawa). Quelqu’un m’avait proposé de faire un ouvrage en anglais sur les grands romanciers catholiques français, mais je n’ai pas la formation ni la sensibilité pour le faire, je peux parler de philosophes ou d’essayistes, mais pas des littéraires. C’est pour ça que je parle surtout de l’œuvre philosophique de C.S. Lewis : je lui donne la parole quand il parle du rôle de l’imagination, mais quand je parle de son œuvre, je parle surtout de L’Abolition de l’homme, où il fait œuvre de prophète. Celui qui m’a fait le plus aimer C.S.Lewis, c’est Peter Kreeft. Il le considère presque comme un modèle, il en parle constamment, il renvoie souvent à ses ouvrages.

R&N : Vous écrivez que, selon Lewis, ce qui distingue l’homme moderne de cet homme créé à l’image de Dieu et en qui le Christ se cache, c’est d’abord qu’il a cessé de croire au surnaturel. Vous parlez de l’imaginaire dans la pensée de Lewis comme un mode de transmission, et vous parlez juste après de surnaturel. N’y a-t-il pas un risque de rapprocher le surnaturel de l’imaginaire ? Le monde contemporain fait souvent l’amalgame entre les deux.

Richard Bastien : Oui, il y a peut-être un risque, je vous l’accorde. Je ne suis pas un spécialiste des œuvres romanesques de C.S. Lewis. Ce sont plutôt ses essais qui m’intéressent. Les Chronique de Narnia, c’est au fond l’expression imagée, symbolique, métaphorique de la révélation chrétienne, de l’histoire de la révélation. Pour ma part, je crois que Narnia prépare les esprits des jeunes à mieux recevoir la révélation chrétienne, c’est comme ça que je le comprends.

R&N : Vous dites que Lewis est très lu mais paradoxalement pas tant chez les anglicans mais chez les catholiques et les évangélistes.

Richard Bastien : Oui, ce sont même des catholiques qui publient ses ouvrages. Il y a là quelque chose de vraiment paradoxal. C’est peut-être le travail de la Providence.

R&N : Vous avez une bonne opinion de l’anglicanisme classique ?

Richard Bastien : Oui, de la High Church. Ils sont très proches des catholiques. Ce qui les sépare finalement des catholiques, ce n’est même pas la dévotion à Marie. J’ai connu un évêque anglican qui m’a dit prier la Sainte Vierge, Ce bon évêque anglican a été le premier évêque à devenir catholique dans le cadre de l’accord sous Benoit XVI. Au fond, l’obstacle réel, pour eux, c’est le pape. Et si on leur demande : « Mais pourquoi le pape ? », ils sont un peu embêtés. Ils vont remonter à Henri VIII. On rend maintenant hommage à Henri VIII parce qu’il a contribué à la formation de l’Angleterre, mais on sait qu’il était à demi fou. Le problème, c’est que, pendant des siècles, on a entretenu l’idée qu’il est impossible d’être catholique et loyal envers la couronne britannique ; cette idée a été entretenue aussi par le fait qu’il y a eu des tentatives de réinstaurer une monarchie catholique en Angleterre. Il y a des martyrs catholiques anglais. Mais si on fait abstraction de cette question de la papauté, la High Church est très proche du catholicisme : ils ont une très belle liturgie, qu’ils ont préservée. Si vous avez l’occasion d’assister à des cérémonies anglicanes, surtout à Oxford, dont les membres sont un peu les défenseurs de la tradition anglicane, vous pourrez le constater. Leur spiritualité aussi est très proche. Le pape Benoit XVI leur a permis de conserver le fameux Book of Prayers. C’est l’une des choses qui a facilité le passage de ces groupes anglicans vers le catholicisme. Le Book of Prayers est très beau, tout comme d’ailleurs l’anglais de la King James Bible.

Qu’est ce qui se passe en ce moment dans l’Eglise Anglicane ? Elle est en train de mourir. Les vrais anglicans, les gens qui ont vraiment la foi, deviennent catholiques. Les anglicans qui restent sont très âgés, c’est peut-être la dernière génération. Le roi ou la reine est officiellement Defender of the faith parce qu’il est le chef de l’Église anglicane, mais le prince Charles, qui va succéder à la reine Elisabeth, a déclaré qu’il aimerait mieux être defender of faith plutôt que defender of the faith (traduction libre : défenseur du principe de la foi religieuse plutôt que défenseur de la foi anglicane). Au fond Charles est un agnostique. Joseph Pearce qui est peut-être l’un des meilleurs exégètes de C.S. Lewis dit que, si C.S. Lewis vivait aujourd’hui, il serait sans doute catholique. Joseph Pearce est lui-même d’Irlande du Nord et est devenu catholique. Je l’ai rencontré à deux reprises, il est très attachant et aussi très intéressant à lire (je conseille Literary Converts). Il a eu une jeunesse assez troublée. Punk, il a donné dans la violence et a abouti en prison. C’est là, qu’en cherchant de quoi lire qu’il est tombé sur des ouvrages de Chesterton. C’a été le début de sa conversion.

R&N : Chesterton dit que le christianisme peut paraître déprimant vu de l’extérieur, mais est joyeux à l’intérieur, alors que le paganisme est l’inverse. La culture canadienne contemporaine est-elle néo-païenne ?

Richard Bastien : Chesterton est l’un des plus grands apologètes du XXe siècle. Toute son œuvre est destinée justement à montrer que la santé mentale exige une tradition chrétienne, une foi chrétienne. Pour lui, le catholicisme est l’expression la plus parfaite du christianisme. Chesterton était lu en France dès les débuts du XXe siècle, avant même le début de la Première Guerre mondiale. Il a été très lu au début du XXe, mais beaucoup moins ensuite. Il y a eu une éclipse à partir de la Seconde Guerre mondiale, mais, depuis 15/20 ans, il est de nouveau traduit. Lisez sa biographie de saint Thomas d’Aquin, vous allez vous régaler, il y a une très bonne traduction française qui en a été faite.

On peut définir le néopaganisme comme le nihilisme postmoderniste, comme la négation aussi bien de la valeur de la raison que de la foi. Cela me paraît justifié de parler de néopaganisme, car il y a des païens que l’on peut admirer : Cicéron était païen, mais il croyait à la loi naturelle et aux vertus, de même pour Sénèque, par exemple. Mais pour les païens modernes, c’est une tout autre chose. Pour répondre à votre question, le Canada actuel est le royaume du néopaganisme, tout particulièrement au Québec. Nous sommes plus avancés que les Américains sur ce point, plus païens qu’eux. Aux États-Unis, la culture dominante est païenne, néopaïenne, mais il y a au moins des centres de résistance.

R&N : Le titre de votre conclusion est assez provocateur : « Mahomet, Descartes, Nietzsche ou le Christ, il faut choisir. » Ne pas choisir peut-il être une cinquième option ?

Richard Bastien : Je voulais être provocateur. J’avais publié ce chapitre de conclusion sous forme d’article en anglais. Et il n’avait pas été contesté. Je m’attendais à ce qu’il le soit, mais il ne l’a pas été. Pourquoi ce titre ? Mahomet, c’est le fidéisme. L’expression actuelle du fidéisme, c’est l’islam. Descartes c’est le rationalisme ; Nietzsche, le nihilisme, le post-modernisme : ni la foi ni la raison. Le Christianisme, c’est l’inverse. Ce sont les quatre grandes conceptions du monde ou de la pensée entre lesquelles il faut bien faire un choix. Refuser de choisir, ou ne pas avoir la volonté de choisir, c’est le post-modernisme, c’est le nihilisme. Je ne pense pas que l’on puisse distinguer et ajouter cette absence de choix à cette liste d’options possibles.

R&N : Pour conclure sur les cinq auteurs que vous présentez, quel est l’ordre ou l’articulation entre les vertus, la morale, la conscience, la raison et la foi ? Dans quel ordre faut-il prendre ces auteurs ?

Richard Bastien : Tous en même temps. Si vous vous mettez à lire l’un de ces auteurs, vous allez être porté vers les autres, et vers certains auteurs que je ne présente pas dans mon livre, comme Gilson.

Mais je n’ai pas de réponse à votre première question. Le seul ordre auquel je peux faire allusion et vous proposer, c’est celui dont j’ai parlé plus haut : il y a d’abord la métaphysique, et ça, ça détermine tout. Puis il y a l’anthropologie, qui est elle-même tributaire de la métaphysique. Et, ensuite, il y a la morale. Il faut donc d’abord rétablir la métaphysique. Dans son livre The Last superstition, Edward Feser démontre vraiment avec beaucoup de rigueur et, en même temps, beaucoup d’humour, l’insuffisance de la philosophie mécaniciste. Alors prions pour qu’il y ait plus d’hommes de science qui se rendent compte que la philosophie mécaniciste qu’ils ont hérité des Lumières et de la tradition empirique ne suffit pas.

R&N : Vous avez évoqué au cours de cet entretien plusieurs auteurs contemporains qui ne sont pas dans votre livre. Les Français sont généralement un peu éloignés des auteurs nord-américains (ceux-ci ne sont d’ailleurs pas forcément traduits en français). Avez-vous des revues ou auteurs contemporains canadiens ou américains à conseiller à nos lecteurs ?

Richard Bastien : Les États-Unis sont probablement le seul pays au monde aujourd’hui qui possède encore ce que l’on pourrait appeler une intelligentsia catholique. Une des revues les plus importantes pour cette intelligentsia s’appelle First Things. Elle a été fondée par Richard Neuhaus, un pasteur luthérien canadien, converti au catholicisme, qui a su s’associer certains des meilleurs esprits, des meilleurs intellectuels catholiques aux États-Unis. Ils ne cherchent pas nécessairement à faire de l’analyse sur les résultats des prochaines élections, mais ils vont partir des données politiques du moment pour faire une réflexion et se poser des questions fondamentales. Regardez les gens qui collaborent à First Things, il y de nombreux auteurs américains à découvrir.

National Review fait également du bon travail, mais c’est moins intellectuel et plus près de l’actualité. Il y a aussi Catholic World Report, qui est aussi plus centré sur l’actualité, mais où l’on trouve de très bons textes et de bonnes recensions parfois.

Pour le Canada, il y a, en français, la revue Égards. Consultez le site de la revue Égards, vous y trouverez la liste des gens qui y collaborent, c’est du solide.

Pour mettre les Français en appétit, je vous conseille particulièrement trois noms : Edward Feser, George Weigel et Scott Hahn. Edward Feser, qu’il faudrait traduire en français, est un jeune philosophe américain qui enseigne en Californie. Il est au cœur de l’action, de la résistance à ce néo-paganisme que nous évoquions. Il tient un blog que je vous conseille et a publié plusieurs ouvrages ces dernières années, dont une introduction à la philosophie scolastique qui est vraiment très bien faite. Mais son ouvrage le plus intéressant est The Last Superstition : A Refutation of the New Atheism. C’est excellent, parce que Feser, en plus d’être un bon philosophe, a une plume superbe. Il écrit avec une certaine verve et la même clarté que Gilson et démontre justement comment le nihilisme dans lequel nous baignons actuellement ne peut faire qu’un temps. Il y a aussi George Weigel. C’est un théologien qui a écrit la biographie autorisée de Jean-Paul II. Il faut lire The Courage to Be Catholic. Enfin, Scott Hahn, qui, lui, est plus théologien, mais avec une saveur philosophique. En fait, il y en aurait beaucoup d’autres à conseiller.

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