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R.P de Blignières : « Dans l’Église, il faut qu’il y ait des personnes qui renoncent au temporel »

Le Révérend Père (R.P.) Louis-Marie de Blignières est le Prieur de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier. Cet entretien résume un riche numéro spécial de la revue Sedes Sapientiæ, publié par la Fraternité Saint-Vincent Ferrier. Il s’agit du n° 149 de septembre 2019, intitulé : « La vie religieuse, entre ruptures et continuité »

R&N : Comment expliquez-vous le déficit de vocations depuis au moins un demi-siècle ? Y voyez-vous un rapport avec le Concile Vatican II ?

R.P. de BLIGNIÈRES : Par la perte du sens de la vie éternelle et du sacrifice. La modernité est fermée à ce qui transcende le cadre du monde présent. Depuis mai 68, elle est prise dans la spirale sans fin de l’hédonisme et du pan-sexualisme. La fascination du socialisme, le triomphe de l’Éros selon Marcuse, joints à la « vis sans fin » de la technocratie, ont fait de l’Occident une société dépressive. Malheureusement, beaucoup de clercs se sont mis à la remorque de cet esprit du monde. Réussir sa vie, épanouir son ego, et aussi « construire le monde meilleur », ont occupé le champ mental de beaucoup de chrétiens et estompé la perspective du salut éternel et de la participation (dans la joie certaine de la résurrection espérée) à la Croix du Christ, qui est constitutive d’une vie chrétienne véritable. Dès lors, le don de soi, par l’imitation radicale du Christ pauvre, chaste et obéissant, est apparu comme dérisoire.

Le Concile Vatican II, sur la vie religieuse, a rappelé les grandes lignes de la doctrine classique et il a appelé à un retour à l’esprit des fondateurs et aux saines traditions (Perfectæ caritatis, n° 2, b). On peut lui reprocher de ne pas avoir été assez explicite sur le fait que la vie religieuse est de droit divin dans l’Église. Mais Jean-Paul II, à notre avis, a levé l’ambiguïté : « Cela signifie – écrit-il en commentant Lumen Gentium, n° 44 – que la vie consacrée, présente dès les origines, ne pourra jamais faire défaut à l’Eglise, en tant qu’élément constituant et irremplaçable qui en exprime la nature même » (Vita Consecrata, 1996, n° 29).

Par ailleurs, l’abandon de la terminologie de « l’état de perfection » (la vie religieuse est un ensemble de moyens pour tendre à la perfection de la charité) et l’introduction de la notion floue de « vie consacrée » n’ont pas été heureux. Dans certains textes du Concile comme Gaudium et spes, une exaltation un peu naïve de la sécularité et l’atténuation du thème fondamental de la « fuite du monde », envahissant la théologie et la praxis post-conciliaire, ont aussi contribué à ruiner la vie religieuse en Occident.

R&N ; L’attitude du Saint-Siège vis-à-vis des religieux a-t-elle changé depuis le Concile ?

R.P. de BLIGNIÈRES : Jusqu’au début du pontificat actuel, on peut dire que l’enseignement des souverains pontifes et les directives des dicastères compétents étaient marqués du souci d’une continuité sur les fondamentaux de la vie religieuse, avec l’incitation à un renouvellement prudent, pour tenir compte des conditions de la société actuelle. Cette incitation a assez rapidement été accompagnée de mises en garde contre les dérives qui se produisaient un peu partout. Mais sur le plan pratique, le Saint-Siège a approuvé un peu rapidement les Constitutions issues des « Chapitres généraux d’aggiornamento » de la fin des années soixante. Ceux-ci ont été caractérisés bien souvent par un abandon injustifié de nombre de pédagogies traditionnelles. Un père prémontré revenant d’un de ces Chapitres disait à un confrère : « C’était très augustinien : “aime, et fais ce que tu veux” ».

La promulgation en 1983 du Code de droit canonique, qui regroupe les instituts de vie religieuse et les instituts séculiers sous la notion (qui est un être de raison) d’« Institut de vie consacrée », a contribué à la perte d’identité de la vie religieuse. Celle-ci comporte un caractère de renoncement (visible et public) à la gestion des affaires séculières, à la suite du Christ qui n’a pas exercé de profession ni d’activité politique. On peut dire que ce sont davantage les instituts séculiers engagés dans le monde qui, depuis le Concile, ont eu la faveur du Saint-Siège. Ceci s’est fait au détriment d’une grande vérité : dans l’Église, il faut qu’il y ait des personnes qui renoncent au temporel, non pas précisément pour fuir, mais pour montrer, comme le fit le Christ, la nature propre de la rédemption, et pour vivre, aussi comme lui, en étant vouées directement et complètement aux « choses du Père » (Lc 2, 49). Celles-ci sont distinctes des choses temporelles, lesquelles, bien qu’elles soient bonnes en elles-mêmes, ne sont pas de soi rédemptrices. La rédemption ne jaillit pas du temporel ; il faut l’introduire dans le temporel, en ayant bien clair dans son esprit qu’elle-même n’est pas temporelle, parce qu’elle n’a pas sa pleine réalisation ici-bas, mais dans la maison du Père (cf. Jn 14, 2). Pour montrer que la rédemption n’est pas temporelle, les religieux renoncent au temporel.

Depuis 2013, il y a eu au contraire un emballement de la tendance à rejeter toute « fuite du monde », avec un changement de paradigme dans les impulsions données par le Saint-Siège. Celles-ci manifestent une pensée théologique et une pratique pastorale épousant les contours de la postmodernité. Il ne s’agit plus d’hériter une manière de vivre l’évangile initiée par un fondateur, reconnue par l’Église, enrichie par l’apport d’une foule de disciples à travers le temps, mais de se construire soi-même une identité à partir de ce que l’on perçoit de la réalité et de ce qui nous « correspond » dans la révélation chrétienne pour établir un projet de changement de la société.

R&N : Les anciens ordres monastiques et religieux ont-ils réussi à conserver leur identité propre ? Que pensez-vous des nouveaux ordres créés plus récemment ?

R.P. de BLIGNIÈRES : Je vais parler seulement pour l’Europe et pour le monde occidental. Il est difficile de donner une réponse générale, d’autant que la crise de la vie religieuse se combine avec une crise de la liturgie, toutes les deux ayant un aspect commun : un certain effacement de la vertu de religion, qui (imprégnée par la charité) règle les actes de culte par rapport à Dieu. Un exemple, à la croisée des deux crises, est la généralisation de la concélébration conventuelle, nullement imposée par Vatican II, dans les monastères. Le « signe de communion » du groupe prend le pas sur la multiplication des messes et la dévotion sacerdotale des célébrants.

Il semble que les ordres contemplatifs, notamment les Chartreux et les Bénédictins, aient mieux résisté, pour leur vie régulière, que les ordres voués à l’apostolat. Les grands ordres intellectuels des jésuites et des dominicains ont connu les crises les plus spectaculaires, dont l’impact a été destructeur pour tout le peuple chrétien. Dans la vie religieuse féminine, ce sont les moniales et les carmélites qui ont souvent préservé l’esprit de leur ordre, alors que les congrégations actives se recyclaient jusqu’à la métamorphose et qu’elles entraient dans une crise gravissime des vocations, qui compromet leur survie.

On peut remarquer que Rome n’a guère soutenu ceux qui, au sein des Ordres anciens en crise, souhaitaient fonder des provinces ou des maisons d’observance. Par exemple, la demande de plusieurs centaines de jésuites pour fonder une Province observante dans les années 80 est restée sans suite. C’est l’une des raisons de la création d’instituts nouveaux, comme la Congrégation Saint-Jean, à la suite du refus opposé au fondateur de créer une branche plus classique chez les dominicains. Une autre raison est une « atténuation de paternité » chez les évêques et une désorientation des fidèles face à un enseignement catéchétique débile. Des jeunes en perte de repères se sont attachés à des personnalités sacerdotales fortes, qui avaient une profondeur spirituelle et un projet évangélique attrayant, contrastant avec l’insignifiance de ceux que proposaient les séminaires. Malheureusement, les médiations d’une solide formation doctrinale (notamment en théologie morale), de traditions ascétiques éprouvées, et de vertus naturelles, ont fait défaut dans plusieurs cas. L’excès du « ressenti » spirituel (qu’aurait évité la connaissance de saint Jean de la Croix par exemple) et un rapport fusionnel au fondateur ont eu, pour certains de ces nouveaux instituts, des conséquences négatives, jusqu’à des scandales effroyables. Mais ce n’a pas été le cas de tout ce qui a été fondé ou s’est développé dans les années 70-80, grâce à Dieu ! Il suffit de penser aux Sœurs de la Charité de Mère Teresa, par exemple. Et il faut avoir présent à l’esprit la lourde responsabilité des théologiens qui ont « déconstruit » la théologie de la vie religieuse, sans rien bâtir de solide, et des Prélats qui souvent n’ont pas assisté leurs ouailles en danger.

R&N : Qu’est-ce que modifie la récente instruction Cor Orans ?

R.P. de BLIGNIÈRES : Cor Orans est une instruction publiée par la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique en 2018, et qui a pour objet la vie contemplative féminine. Sous bien des aspects, elle bouleverse les normes qui régissaient jusqu’à présent les moniales cloîtrées. En obligeant chaque monastère à adhérer à une fédération, laquelle est présentée comme une « structure de communion », mais s’apparente en fait à une vraie structure de gouvernement, l’Instruction met à mal l’autonomie des monastères. La formation fédérale obligatoire qu’elle introduit va de pair avec le relâchement de la clôture, et elle aura pour conséquence quasi inéluctable le nivellement par le bas de l’observance régulière, ainsi que la perte de l’esprit de prière et de pénitence. Le législateur semble avant tout préoccupé par une sorte de fuite en avant dans la « communion » (perçue comme une fin en soi) et une gestion très prosaïque de la pénurie : par manque de vocations – une question cruciale qui n’est jamais abordée par le document – beaucoup de monastères n’ont de fait plus les moyens de survivre. Enfin, on ne peut qu’être frappé par la fermeté, pour ne pas dire l’autoritarisme, avec laquelle le Dicastère entend faire appliquer ces nouvelles dispositions.

R&N : Quelles sont les spécificités de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier qui les distinguent des dominicains, notamment ?

R.P. de BLIGNIÈRES : Nous sommes nés en contexte de crise. On dépréciait, chez les religieux eux-mêmes, la vertu surnaturelle de religion, qui doit structurer leur vie. Les provinces dominicaines étaient atteintes par les remises en cause : interprétations hétérodoxes du concile, crise liturgique, sécularisation, doutes sur la doctrine de saint Thomas… Nous avons donc tenté, en 1979, une fondation nouvelle. Mais nous avions conscience du statut provisoire de notre entreprise. Dans l’attente d’une régularisation, nous n’avons pas prononcé de vœux perpétuels.

Les intuitions fondatrices de notre Fraternité ont été la force de la consécration religieuse, la pertinence du charisme dominicain vécu dans une tonalité mariale, et un faisceau de trois points saillants dont l’ensemble constitue notre spécificité. Selon le décret de son érection canonique en 1988, notre Fraternité conjugue « la vie régulière selon l’usage traditionnel parmi les fils de saint Dominique » et « la liturgie dominicaine selon les livres en vigueur jusqu’en 1962 », avec « un programme des études intimement thomiste ». Cela répond à un souci de cohérence entre les trois branches du trépied indestructible qui porte une vie d’apôtre : une spiritualité éprouvée, une vie liturgique contemplative, une doctrine rigoureuse et féconde.

Cela répond aussi au désir de tirer le neuf de l’ancien, dans la piété filiale à l’égard de l’être historique de l’Église et de la sage tradition des fils de saint Dominique. Nuance de consolante beauté : la lumière de Notre Dame est l’air que nous respirons, le climat de grâce qui enveloppe toute notre vie, au couvent et dans les sorties apostoliques, qui doivent être marquées, comme le précisera notre décret d’érection, par « une attention aimante au rôle de Marie dans le plan du salut ».

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