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Pr. Pichot-Bravard : « La bataille ne fait que commencer » (2/3)

Historien des institutions, des idées politiques ainsi que de l’Eglise, le professeur Philippe Pichot-Bravard (enseignant à l’ICES et au séminaire du Christ-Roi) s’entretient avec Corsaire, administrateur du R&N.
Voici le second volet de cette inquisitoriale (qui en comptera trois).
Aujourd’hui : peut-on concilier notre Foi et les lois iniques de la République ? Quel avenir pour le régime ?

Enfin, retrouvez ici le premier volet de l’inquisitoriale.

Corsaire : Comment peut-on concilier aujourd’hui le respect des lois françaises et la fidélité à nos valeurs catholiques et à notre Foi ? Sommes-nous voués à la dissidence ?

Pr. Pichot-Bravard  : Cette question est essentielle. Elle a été soulevée dès les commencements du christianisme. D’un côté, tout pouvoir venant de Dieu, comme l’enseigne S. Paul, le chrétien doit à l’autorité légitime une obéissance de principe. De l’autre, lorsque le détenteur du pouvoir donne un ordre contraire aux commandements de Dieu, le chrétien a le devoir d’obéir « à Dieu plutôt qu’aux hommes », selon l’expression utilisée par S. Pierre lui-même. Dieu est, en effet, au dessus du prince. « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t’avait été donné d’en haut », explique le Christ à Ponce Pilate.

Le chrétien est dans le Monde, mais il n’appartient pas au Monde. Il est, pour reprendre l’expression célébrissime de S. Augustin, citoyen de la cité de Dieu. Vivant dans le Monde, il doit témoigner de la Vérité du Christ et travailler à établir la royauté sociale du Christ, laquelle consiste principalement dans le respect du droit naturel. N’appartenant pas au Monde, il se trouve nécessairement, face à l’Etat et à ses exigences, dans une situation de dissidence potentielle, qui devient bien réelle lorsque cet Etat, non seulement n’est pas un Etat chrétien, mais manifeste une hostilité plus ou moins ouverte à l’égard des principes du christianisme, ce qui est le cas actuellement.

Guidé par la volonté de procéder à une régénération idéologique de la société et de l’homme, comme le rappelle Vincent Peillon, l’Etat post-révolutionnaire a la prétention de s’emparer de tous les aspects de la vie humaine, y compris les plus intimes. Avec la loi Taubira, et l’idéologie du genre qui la nourrit, l’Etat prétend changer la définition des choses. Il prétend imposer l’idée que les choses ne sont pas ce qu’elles sont mais ce que l’on dit qu’elles sont. Ceci est extrêmement grave. Face à une telle prétention, que Pie XI, visant alors le fascisme italien, avait condamnée en employant le terme de « statolâtrie », il est du devoir des catholiques, comme l’y ont exhorté le bienheureux Jean-Paul II et le bien-aimé pape Benoît XVI, de mettre tout en œuvre pour défendre « la culture de vie » (Jean-Paul II). Il est de leur devoir ne jamais transiger avec « les principes non négociables », à savoir le respect de la vie, la famille fondée sur le mariage traditionnel et la liberté des parents d’éduquer leurs enfants (Benoît XVI). Cela implique, notamment, de continuer à manifester contre des lois promulguées afin d’en dénoncer l’injustice et de préparer leur abrogation, comme nous y invitait au mois de juin dernier le cardinal Burke, préfet du tribunal suprême de la Signature apostolique, alors qu’il sortait d’un entretien avec le pape François 1er.

Corsaire  : Vote à main levée à l’Assemblée, navette législative d’une rapidité déconcertante, mépris des pétitions adressées au CESE, tyrannie médiatique, gazage de familles et garde-à-vues massives de manifestants pacifiques : l’addition est salée et le pays réel gronde. « La République gouverne mal mais elle se défend bien ». Le régime républicain est-il à bout de souffle ?

Pr. Pichot-Bravard  : La Ve République est, effectivement, très affaiblie. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer.
La fonction présidentielle, qui en est le pilier principal, a perdu beaucoup de son prestige depuis le milieu des années 1990. Les trois dernières présidences se sont caractérisées par un décalage grandissant entre les exigences de la fonction et le comportement de celui qui l’assumait.

Par ailleurs, les gouvernements successifs ont, principalement depuis 1992, démantelé le cadre dans lequel s’exerçaient, depuis le troisième quart du XIXe siècle, les libertés républicaines. Maëstricht, Amsterdam et Lisbonne ont privé le pays de l’essentiel de sa souveraineté, réduisant comme peau de chagrin la marge de manœuvre du gouvernement ; le quinquennat a tué l’élection législative qui n’est plus, depuis 2002, qu’un scrutin sans intérêt et sans débat confirmant le résultat des élections présidentielles ; le nouveau mode de scrutin des élections régionales, adopté en 2003, a confisqué la représentation dans les conseils régionaux au profit des deux grandes écuries présidentielles ; les lois sur la parité ont entravé le libre choix des électeurs ; la mise en place de l’intercommunalité a privé les conseils municipaux élus d’une part importante de leurs prérogatives au profit d’une organisation complexe et opaque ; enfin, les électeurs ont été petit à petit dépouillés de la liberté de choisir leurs conseillers municipaux par la suppression progressive du vote préférentiel au profit du vote bloqué, d’abord dans les villes de plus de trente mille habitants (1977), puis dans les villes de plus de trois mille cinq cents habitants (1983) et bientôt, semble-t-il, dans les communes de plus de mille habitants.

Tous ces changements ont miné la République. Le système électoral est désormais complètement verrouillé par une oligarchie constituée des grands partis, de cercles d’influence, de groupes d’intérêt, de la télévision, des radios, des grands journaux, et de ceux qui, les finançant, leur donnent des consignes. La rétraction croissante, depuis le milieu des années 90, du cercle des opinions permises et l’emprise, dans le débat public, d’une pensée officielle servie par une langue piégée et conceptuelle, apanage d’une oligarchie idéologique, joue là un rôle très important. Une majorité de Français se sentent aujourd’hui exclus du jeu politique, ce qui tarit la source de sa légitimité.

En outre, le mépris que manifeste cette oligarchie à l’égard de la population est de plus en plus manifeste, comme l’ont montré l’affaire du Syndicat de la Magistrature ou encore le sort réservé à la pétition envoyée au CESE. Ce mépris contribue au mécontentement d’une part importante de la population, et en particulier de la partie de la population qui est habituellement la plus disciplinée, la plus travailleuse, la plus respectueuse des règles : celle qui a manifesté les 24 mars et 26 mai derniers.

Sans doute, quand on y regarde de près, le système représentatif institué à partir de 1789, a toujours été un édifice de stuc bâti en trompe l’œil. La confusion entretenue entre l’affirmation du caractère démocratique des institutions et leur réalité représentative n’est pas le moindre de ces artifices. Les apparences, soigneusement sauvegardées, ont, pendant longtemps, garanti la pérennité du système. Tout se passe aujourd’hui comme si, le stuc s’effritant, la réalité apparaissait aux yeux d’un grand nombre de nos compatriotes, révélant les nombreuses impostures d’un système qui prétend être démocratique alors qu’il ne l’est pas, et qu’il ne l’a jamais été, ayant toujours été représentatif, c’est-à-dire par essence oligarchique ; un système qui assure, concrètement, beaucoup moins de libertés qu’il en promet. S’insinue alors, de plus en plus, la conviction que les « valeurs de la République » n’ont peut-être pas la consistance qu’on leur prêtait, qu’elles seraient, au mieux des concepts abstraits sans réelle portée concrète, au pire un instrument de manipulation de l’opinion aux vertus narcotiques. Cette conviction nourrit la crise de régime que nous connaissons aujourd’hui.

Pourtant, l’existence d’une crise de régime n’entraîne pas nécessairement la chute de celui-ci. Quoiqu’affaibli, le régime conserve la capacité de se défendre, notamment en changeant, ne serait-ce qu’apparence, ce qui doit être changé pour lui permettre de survivre. Notre histoire constitutionnelle, et notamment les changements de régime survenus en 1789, en 1792, en 1799, en 1814, en 1815, en 1830, en 1848, en 1851 ou en 1958, nous montre, en outre, qu’un régime conserve toujours cette capacité tant qu’il n’est pas abandonné par une partie, au moins, de ceux qui ont pour mission de le défendre.

A chaque fois que la République s’est sentie menacée, elle a su se défendre énergiquement en n’hésitant pas à écarter l’application des règles juridiques, à détourner ou à méconnaître ses propres lois pour réprimer l’opposition dont elle se sentait menacée, même lorsque celle-ci s’exprimait pacifiquement. La violence policière, le harcèlement administratif et la persécution fiscale étant les moyens les plus courants. Nous en faisons actuellement l’expérience, au moment même où plusieurs membres du gouvernement n’hésitent pas à renouer publiquement avec les grands ancêtres de 1793 et à se réapproprier leur projet totalitaire de régénération de l’homme. On peut craindre, à cet égard, que la répression s’accentue dans les prochains mois, visant plus directement les mouvements de jeunesse, les écoles hors contrat, et même, qui sait, certaines congrégations religieuses. La bataille ne fait que commencer. Et cette bataille est d’abord celle du Droit et de la Justice contre l’arbitraire du pouvoir.

Chers lecteurs, à très vite pour le dernier volet de cette inquisitoriale exceptionnelle avec le professeur Philippe Pichot-Bravard ! Dieu vous garde.

Corsaire

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