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Philippe Pichot-Bravard : « Les Français sont des orphelins de Saint Louis » (2/3)

Docteur en droit, Philippe Pichot-Bravard est spécialiste de l’Histoire du droit public et de l’Histoire des idées politiques. Il enseigne notamment à l’Université de Bretagne occidentale (Brest) et à l’Institut catholique d’études supérieures (ICES, La Roche-sur-Yon).
À l’approche de la campagne présidentielle, il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.
Voici la seconde partie de cet entretien en trois volets.

R&N : La pensée unique interdit de débattre des grandes questions…

Philippe Pichot-Bravard : Aujourd’hui, il est permis de débattre sur les questions secondaires, sur les questions purement techniques, sur les aspects accessoires des grandes questions. Il est interdit de discuter des grandes questions elles-mêmes. Ainsi, dans une ville, il est permis de se demander si la nouvelle mosquée aura deux ou trois mille places, si elle sera construite dans tel quartier de la ville ou dans tel autre ; il est même permis de discuter sur la couleur de ses murs, blanc ou vert ; mais il est interdit de discuter du bien-fondé de la construction d’une mosquée dans la ville, car si vous vous y risquiez, l’étiquette infamante d’« islamophobe » vous exposerait immédiatement au pilori médiatique.
Au cours de la prochaine élection présidentielle, il sera interdit de discuter la pertinence de la politique migratoire. Il sera interdit de contester l’esprit de mai 1968 et les réformes qu’il a inspirées, notamment la récente loi Taubira dénaturant le mariage. Il sera interdit de remettre en cause l’avortement et son remboursement intégral par la sécurité sociale. Il sera interdit de discuter du bien-fondé de la politique commerciale de libre-échange. Il sera interdit de douter des bienfaits de la monnaie unique. Il sera interdit de critiquer l’Union européenne et son oligarchie bureaucratique si sensible aux arguments des groupes de pression, des entreprises multinationales et des grandes banques. Il sera interdit de réclamer la suppression des subventions versées aux associations idéologiques de copains.
En réalité, il n’y aura pas de débat parce que la puissance souveraine a été transférée à des instances supranationales, parce que la pensée est emprisonnée dans un carcan idéologique, parce que les dés sont pipés de sorte à porter à la tête de l’État le candidat préalablement choisi par les forces oligarchiques qui sont les véritables maîtres de notre pays.

R&N : Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Philippe Pichot-Bravard : Illustration de cette absence de véritable débat ? Au printemps dernier, le Parlement, avec une discrétion remarquable a voté une loi permettant au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel de mesurer les temps de parole des candidats à l’élection présidentielle non pas de manière égale mais en fonction du résultat obtenu par ces candidats lors de la dernière élection et de la cote que leur attribuent discrétionnairement les instituts de sondage.
Ainsi, la compétition est légalement verrouillée ; seuls les quatre ou cinq candidats présentés par les « grands partis » pourront se faire entendre à la télévision et à la radio. Les autres ne pourront qu’essayer de contourner l’obstacle au moyen d’Internet, sans pouvoir d’ailleurs échapper, au pilonnage de sondages, dont le rôle principal est de conditionner les électeurs et de canaliser leur choix vers ceux qu’ils leur désignent comme « favoris ». Cette loi illustre à quel point la démocratie française est un trompe-l’œil qui maquille de plus en plus mal la réalité oligarchique de notre gouvernement.

R&N : Les Français ne demeurent-ils pas attachés au pouvoir de choisir le chef de l’État  ?

Philippe Pichot-Bravard : Les Français demeurent en effet attachés au pouvoir qui leur a été donné en 1962 de choisir le chef de l’État. Pourtant, ce pouvoir est un leurre. Aujourd’hui le pouvoir n’est plus exercé par la présidence de la République et par le Parlement mais par des instances supranationales, comme le groupe Bilderberg ou la Commission Trilatérale, fondée en 1973 par Rockefeller et Kissinger, véritable parlement oligarchique, composé d’hommes politiques, de grands patrons, de financiers de haut vol, cooptés, qui, deux fois l’an, se réunit pour déterminer les grandes axes de la « gouvernance mondiale ». Le président du Conseil européen dut ainsi subir de la part de cette commission un véritable entretien d’embauche avant d’être nommé. « Ce sont eux qui nous gouvernent », confia un jour à Philippe de Villiers le Premier Ministre François Fillon (Le Moment est venu de vous dire ce que j’ai vu, p. 322). Et Villiers d’ajouter : « En 2015, Alain Juppé a été agréé au Bilderberg qui s’est réuni en Autriche » (p. 323).
Le scénario de l’élection de 2017 est donc écrit. Les journalistes aux ordres et les instituts de sondage sont là pour guider, par leurs chiffres trafiqués et leurs commentaires, le vote des Français. Et chacun aura remarqué à quel point ils sont complaisants avec Alain Juppé, une complaisance dont l’ampleur n’a d’égale que le passif politique de l’ancien ministre des affaires étrangères (Rwanda, 1994 ; Libye, 2011). En janvier 2012, la décision des agences de cotation de dégrader la note de la France manifestait la volonté des milieux financiers d’affaiblir la candidature de Nicolas Sarkozy au profit de celle de François Hollande. Au même moment, le système médiatique s’acharnait sur le même Nicolas Sarkozy de manière aussi outrée qu’il l’avait porté aux nues en 2007. Il est très rare que le système oligarchique n’atteigne pas son objectif.

R&N : Existe-t-il une alternative bénéfique à la Cinquième République  ?

Philippe Pichot-Bravard : La France traverse aujourd’hui une crise de régime. Les institutions de la cinquième République, à force d’avoir été déformées, sont complètement usées, ce qui n’a rien d’étonnant : établies dans un contexte particulier, elles ne se sont pas adaptées aux situations nouvelles qui sont apparues. Le personnel politique est lui aussi usé, à bout de souffle, à court d’idées. Et les plus jeunes n’échappent pas à cette usure. Ils sont, au bout de cinq ou dix ans de vie publique encore plus usés que ne l’étaient certains vieux briscards des années quatre-vingts qui avaient quarante ans de carrière derrière eux  ! Ceux qui prétendent nous gouverner n’ont aucune vision, aucune liberté de parole, aucun sens du bien commun. Ils sont le plus souvent très éloignés des réalités de la vie quotidienne. Ils sont incapables d’imaginer les solutions pragmatiques et efficaces qui permettraient de répondre aux besoins réels des Français. Au contraire, trop souvent au cours de ces dernières années, ils ont donné aux Français le sentiment qu’ils les méprisaient. Trop souvent, ils nous ont trompés. Trop souvent, ils nous ont mentis. Ce mensonge généralisé a tué la confiance. Aujourd’hui, en France, plus personne n’a confiance en qui que ce soit. Non seulement le gouvernement est profondément déconsidéré, mais l’opposition l’est presque autant. La majorité des Français n’attendent rien d’elle.
Cette crise de régime suscite depuis quelques années une réflexion constitutionnelle. Certains préconisent une sixième République, laquelle ressusciterait en fait la quatrième dont nous savons à quel point elle fut impuissante à apporter des solutions efficaces aux difficultés que connaissait notre pays. Tout se passe comme si nous n’avions le choix qu’entre une république présidentielle et une république d’assemblée. Or il existe une autre voie possible qui pourrait permettre de porter remède à quelques-uns des maux qui minent notre société : la royauté tempérée, c’est-à-dire une royauté soumise au respect de lois fondamentales. Nous ne devrions pas négliger d’explorer cette possibilité.

R&N : Qu’est-ce qu’un Roi pourrait apporter à la France ?

Philippe Pichot-Bravard :
1-Le Roi incarne le principe de légitimité sans lequel l’autorité est sans cesse exposée à la discussion, à la contestation. Il incarne le principe d’autorité, dont l’absence se fait cruellement sentir. Il incarne un lien de transcendance sans lequel il n’y a pas d’autorité solide. Les Français doivent pouvoir estimer et respecter leur chef d’État. La détestation et le mépris qui entoure la personne du chef de l’État depuis plus de dix ans est gravement dommageable.
2-Le Roi incarne la continuité de l’État. Les gouvernements passent. Le Roi reste. Songez à la Reine Elizabeth qui règne sur le Royaume-Uni depuis plus de soixante-quatre ans. De par cette continuité, sa vision porte beaucoup plus loin, d’autant plus loin qu’il travaille pour la génération qui lui succédera. La royauté permettrait de s’extraire de l’immédiateté médiatique et d’inscrire l’action politique dans la durée.
3- Le Roi incarne l’unité nationale. Contrairement au président de la République qui est tributaire des forces qui l’ont porté à la magistrature suprême, qui ne représente qu’une minorité de Français, le Roi tient sa couronne de l’application mécanique des lois fondamentales de succession. Il est donc indépendant des forces politiques, médiatiques et financières. Contrairement au président de la République, il n’est pas l’homme d’un camp mais l’homme de la Nation toute entière. Il est, au-dessus des intérêts particuliers divergents, qu’il peut arbitrer, le garant du bien commun. Il ordonne les intérêts particuliers à la réalisation du bien commun.
4-Le Roi a pour mission de veiller à la préservation de l’indépendance nationale et à la défense vigilante des intérêts de la Nation. On l’a souvent oublié : les lois fondamentales du royaume avaient jadis pour objet principal de garantir l’indépendance de la Couronne, tant à l’égard des puissances extérieures, qu’à l’égard des intérêts particuliers, des grandes féodalités. Les règles de succession, ainsi que le principe d’inaliénabilité du domaine et les libertés de l’Église gallicane, avaient d’abord pour but de garantir cette indépendance. La monarchie est le régime qui permet le mieux à la France de tenir son rang dans le concert des nations et d’y défendre une vision géopolitique propre, conforme à son histoire et à ses intérêts. Songez au surcroît de prestige et de puissance que la Reine d’Angleterre procure au Royaume-Uni en étant placée à la tête du Commonwealth, en coiffant, outre la couronne d’Angleterre et d’Écosse, les couronnes du Canada, d’Australie et de Nouvelle-Zélande  ! Lorsque l’on sait dans quelles conditions les gouvernements successifs ont, depuis 1990, bradé la souveraineté de la France, l’abandonnant à des institutions supranationales, au mépris de la volonté exprimée par le peuple, lorsque l’on réalise la nullité profonde de la politique étrangère menée par la France depuis plusieurs décennies lorsque l’on mesure l’influence exorbitante, destructrice, des grandes puissances financières, véritables nouvelles féodalités, nous ne pouvons que déplorer amèrement que la France n’ait pas à sa tête un homme indépendant, qui ne tienne son pouvoir de personne ici bas, un homme qui soit le gardien vigilant de la souveraineté française, qui puisse faire obstacle aux abandons de souveraineté, un homme qui confierait le soin de nos relations extérieures à des diplomates chevronnés ayant une vision claire des intérêts géopolitiques en présence, la volonté de faire entendre la voix de la France et non d’être les porte-voix d’intérêts allogènes.
5-Le Roi est le garant de la justice. Autrefois, toute la symbolique royale, toutes les institutions monarchiques étaient imprégnées de cette idée. De la justice qu’il servait, le Roi tirait sa légitimité. La justice nourrissait l’amitié qui le liait à ses peuples. La justice fortifiait la paix civile. Elle en était la condition. De ce devoir de justice, est né au XIIIe et au XIVe siècle, notre État de Justice, lointain ancêtre d’un État de Droit qui n’en est que la pâle copie, un État de Droit qui ne permet pas de faire régner la justice dans la société, qui applique des normes formelles sans se soucier de rechercher la solution la plus équitable, un État de Droit qui, par ailleurs, ne permet pas à la société française de se défendre efficacement contre ceux qui lui font la guerre.
La première mission est de faire régner la justice dans la société. Veiller à préserver les principes de la justice, à assurer l’indépendance effective de la magistrature, notamment des juges nommés au sein du conseil constitutionnel, à faire respecter l’autorité du droit naturel afin que la loi soit toujours juste, et non le caprice de majorités de contrebande, placerait le Roi dans la continuité historique de la mission justicière assumée pendant mille ans par ses ancêtres. Ce faisant, la royauté permettrait de couronner la définition de l’État de Droit en lui donnant la consistance qui lui fait encore défaut, tout en le dépouillant des scories idéologiques qui le défigurent et le privent d’efficacité face aux ennemis de la société.
6-La royauté permettrait ainsi de surmonter la crise de confiance qui affaiblit profondément notre pays depuis plusieurs décennies. Pour rétablir la confiance, il n’y a qu’une seule solution : il faut que ceux qui gouvernent s’appliquent, de manière exemplaire à faire régner dans le pays la justice. Seule une royauté statutaire, indépendante, encadrée par le Droit, ordonnée au règne de la justice, peut y parvenir.
Aujourd’hui, les Français, consciemment ou inconsciemment, sont des orphelins de Saint Louis.

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