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Philippe Pichot-Bravard : « La Terreur n’a pas attendu 1792 » [Partie II]

Voici la seconde partie de notre entretien avec Philippe Pichot-Bravard. Historien du droit public, docteur en droit et maître de conférences, Philippe Pichot-Bravard publie cette année La Révolution française, aux éditions Via Romana (préface de Philippe de Villiers).
Retrouvez ici la première partie de l’entretien.

Corsaire : A lire votre ouvrage, il semble que la Terreur commence dès juillet 1789 : la Révolution serait donc bien « un bloc », tout entier marqué par cette terreur. Cependant nombre d’historiens ont pu écrire qu’il y avait deux révolutions, celle de 1789 et des droits de l’homme, et celle de 1792-1793. Qu’en pensez-vous ?

Philippe Pichot-Bravard : L’historiographie libérale, à l’instar de François Furet et de Jean-Christian Petitfils, a eu à cœur de distinguer deux révolutions, celle de 1789, libérale, et celle de 1792, jacobine et totalitaire. Pourtant l’examen des sources montre, de manière incontestable, que les violences, les massacres et les « illuminations » n’ont pas attendu 1792 pour ensanglanter la France et faire planer sur les esprits un climat de terreur. Le député Malouet écrit dans ses Mémoires : « La Terreur, dont les républicains purs ne proclament le règne qu’en 1793, date, pour tout homme impartial, du 14 juillet, et je serais personnellement en droit de la faire remonter plus haut ». A Sainte Hélène, Napoléon Bonaparte ne dit pas autre chose. La tête du gouverneur de la Bastille promenée au bout d’une pique a été le premier acte de la Terreur. Dans les instants qui suivirent, la tête du prévôt des marchands, Flesselles, vint la rejoindre, suivie de quelques autres. Quelques jours plus tard, ce fut au tour de l’intendant d’Ile-de-France, Bertier de Sauvigny et de son beau-père, l’ancien ministre Foullon de Doué, d’être à leur tour sauvagement massacrés. Les provinces suivirent : que l’on songe au colonel de Belsunce dépecé à Caen, que l’on songe au maire de Troyes traîné dans les rues de sa ville les yeux crevés. Au même moment, Jean-Baptiste Salles, député du Tiers-Etat, écrit que des listes de proscription circulaient menaçant de mort de nombreuses personnalités de l’entourage royal, personnalités que Louis XVI pria de quitter la France parce qu’il ne pouvait plus garantir leur sécurité. Ces premiers massacres ont suffi à détruire l’édifice de la monarchie administrative. Après l’assassinat du prévôt des marchands, le lieutenant général de police s’empressa d’abdiquer ses pouvoirs entre les mains de la commune insurrectionnelle de Paris pour ne pas connaître le même sort. De même, après le massacre de l’intendant Bertier de Sauvigny, les autres intendants quittèrent leurs fonctions. Or, si le Roi, le 17 juillet 1789, accorda son pardon aux émeutiers parisiens, les révolutionnaires se refusèrent à l’imiter : à la fin du mois de juillet 1789, l’assemblée constituante créa en son sein un comité des recherches qui fut chargé de recevoir les dénonciations et d’enquêter sur les délits d’opinion. La commune de Paris l’imita. Le comité des recherches de l’Assemblée constituante annonçait, dans son principe, ce que serait le comité de sûreté générale de la Convention quatre ans plus tard. Comme le remarque Philippe de Villiers dans la préface qu’il a consacrée à mon livre : « La Révolution n’a pas semé des petits cailloux blancs puis des petits cailloux noirs. Elle a semé des cailloux blancs renfermant des cailloux noirs ».

Corsaire : Vous écrivez que la Révolution ne s’est pas terminée avec Brumaire et qu’elle continue, par étapes successives, son entreprise régénératrice. D’ailleurs, la classe politique s’y réfère souvent. Quelle est la postérité de la Révolution ?

Philippe Pichot-Bravard : L’entreprise de régénération de la société et de l’homme est demeurée inachevée aux yeux des révolutionnaires.
Comme l’a démontré Xavier Martin, ni les Thermidoriens, ni les Brumairiens n’y ont renoncé. La conservation du calendrier républicain, jusqu’en 1806, l’importance accordée aux fêtes civiques dans les années 1796-1799, les conceptions anthropologiques qui ont présidé à la rédaction du code Napoléon entre 1800 et 1804 attestent de leurs ambitions régénératrices.
Après Thermidor, le parti de l’ordre s’est employé à « terminer la Révolution », tout en conservant ses acquis, et notamment le vaste brigandage des « biens nationaux », fondement de la fortune des nouveaux notables de la bourgeoisie française. Cette ligne politique est au cœur du compromis brumairien. Elle a dominé l’œuvre de stabilisation napoléonienne qui a fixé, avec la centralisation préfectorale et le code civil, le cadre d’un nouvel ordre social intégrant les principes de la Révolution. Ainsi enracinés, les « principes de 89 » se sont retrouvés, après la parenthèse de la Restauration, au cœur du consensus politique national, au point que même certains légitimistes, comme le comte de Falloux, finissent par y sacrifier. Après 1830, toutes les forces politiques se placent ouvertement dans la filiation de 1789, à l’exception d’une droite contre-révolutionnaire et catholique sociale dont les positions, après l’échec de la restauration d’Henri V, ne cessent de s’effriter, de se rétracter, sur leurs bastions du Languedoc blanc et de l’Ouest vendéen, angevin et breton.
Cependant, à certaines époques, idéologiquement plus combatives, nous avons assisté à de nouvelles offensives régénératrices. Ainsi, au cours des trente premières années de la troisième République, les gouvernements républicains et républicains radicaux se sont employés à laïciser l’école et la société toute entière, objectif qui fut atteint en 1905 avec une loi de Séparation qui ne fut en rien une loi d’apaisement mais une loi de combat imposée par la gauche radicale à une France encore majoritairement catholique pratiquante.
Plus tard, les affrontements idéologiques des années 1930, la Seconde guerre mondiale et la guerre civile des années 1943-1946 ont été une nouvelle étape dans la régénération révolutionnaire.
Depuis 1968, l’entreprise de régénération s’est attaquée à la famille et au mystère de la vie, à des principes qui découlent pourtant du droit naturel. Il est tout à fait éclairant que la loi de dénaturation du mariage adoptée en 2013 ait été justifiée par la volonté d’opérer un « changement de civilisation ».
Aujourd’hui, la classe politique unanime communie, peu ou prou, aux grands principes de la régénération révolutionnaire :

  • Une anthropologie matérialisante qui est, aujourd’hui, au cœur des lois de destruction de la vie ; et qui alimente, par ailleurs, tout un système économique productiviste et consumériste.
  • Une conception individualiste et contractualiste de la société qui nie l’existence des communautés naturelles. De là, la négation du caractère naturel de la famille ; de là, également, la négation du caractère naturel de la patrie, « terre des pères ». Comme l’a montré Jean de Viguerie, la patrie révolutionnaire est le fruit d’un contrat social fondée sur l’adhésion à des valeurs idéologiques ; cette conception de la patrie permet, aujourd’hui, la construction d’ensembles supranationaux artificiels.
  • La « dictature du relativisme », dénoncée par Benoît XVI, qui brouille les notions de « Bien » et de « Mal », de « Juste » et d’« Injuste », et les réoriente dans la perspective d’une volonté démocratique fabriquée de toutes pièces par les « faiseurs d’opinion ». Cette « dictature du relativisme » engendre la négation de l’autorité du droit naturel ; elle engendre également une laïcité qui entend interdire à la religion « l’espace public » ; elle assoit la primauté du principe d’égalité, substitué au principe d’équité ; elle alimente, enfin, la religion des droits de l’homme, droits définis de manière abstraite et évolutive, ce qui les expose aux manipulations sémantiques, aux redéfinitions conceptuelles, aux sophismes de toutes sortes qui permettent d’en offrir une interprétation compatible avec les intérêts financiers et idéologiques du moment.
    Rompre avec ces principes de régénération révolutionnaire exigerait une conversion mentale : rompre avec l’abstraction, le conceptuel, le virtuel pour revenir au réel ; accepter de soumettre la volonté humaine au respect de la réalité, de la nature des choses.

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