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Philippe Pichot-Bravard : la régénération révolutionnaire [Partie I]

Questions à Philippe Pichot-Bravard, docteur en droit, maître de conférences en histoire du droit, directeur d’émission sur Radio Courtoisie.

Corsaire : Notre entretien portera sur votre ouvrage récemment paru aux éditions Via Romana : La Révolution française. Quelles nouveautés votre livre apporte-t-il ?

Philippe Pichot-Bravard : Ce livre n’a pas pour ambition de raconter une nouvelle fois des anecdotes mille fois ressassées. Son ambition est d’intégrer à une relecture complète de la Révolution les travaux scientifiques particuliers qui ont permis, au cours de ces dernières décennies, de porter un regard neuf sur des aspects importants de l’histoire de la Révolution : ceux de Xavier Martin sur l’anthropologie des Lumières, ceux de Jean de Viguerie sur l’éducation, sur la religion, sur les idées politiques de Louis XVI, ceux de Reynald Secher sur l’extermination vendéenne, ceux de Mona Ozouf sur la régénération révolutionnaire, plus anciennement ceux, inachevés hélas, d’Augustin Cochin sur les sociétés de pensée. Nourris de ces travaux, et de la consultation assidue des archives parlementaires, j’ai tenté de faire comprendre ce qu’avait été la Révolution : la Révolution française a été une entreprise idéologique de construction d’un monde nouveau, de régénération de la société, et de régénération de l’homme.

Corsaire : Vous revenez longuement dans votre ouvrage sur la volonté de « régénération » animant le projet révolutionnaire. En quoi consiste cette régénération ?

Philippe Pichot-Bravard : La révolution française a eu pour ambition de régénérer la France, c’est-à-dire, de lui redonner naissance, de donner naissance à une France nouvelle. Les mots « régénération » et « régénérer » sont omniprésents dans le discours politique dès le printemps 1789. Louis XVI lui-même utilise l’expression. Cette entreprise de régénération exigeait au préalable de faire table rase du passé, des institutions et des lois existantes. En 1789, il était avant tout question de la régénération de la société ; il était peu question de la régénération de l’homme parce que l’on croyait, comme l’a montré Mona Ozouf, que celle-ci découlerait spontanément de la régénération de la société. L’idée de la régénération de l’homme s’imposa à mesure que l’assise populaire de la Révolution diminua. Plus cette assise se réduisit, plus la Révolution devint contraignante et violente. En 1793, Robespierre fixa à la Convention comme objectif de « fonder la République », c’est-à-dire de fonder une société républicaine, une société constituée de citoyens vertueux, dévoués à la République jusqu’au sacrifice de leurs biens, de leurs affections et de leur existence. Ce citoyen vertueux est l’homme nouveau que Robespierre tenta de faire naître. Nourri de la lecture du Contrat Social, il entendait jouer le rôle que Rousseau assignait au législateur qui « entend instituer un peuple » : il entreprit de «  changer la nature de l’homme », en manipulant les sensations que l’homme perçoit. Le calendrier républicain, l’école républicaine, le culte de l’Être Suprême, l’organisation des fêtes civiques furent les outils dont se servirent les Jacobins pour atteindre cet objectif.

Corsaire : Dans votre ouvrage, vous analysez les outils de la subversion révolutionnaire, et notamment la manipulation de la langue qui devient une arme politique.

Philippe Pichot-Bravard : Une révolution idéologique consiste dans la mise en œuvre d’un corpus d’idées par une action révolutionnaire visant à la conquête et à la conservation du pouvoir. Cette action révolutionnaire se sert d’instruments dont nous pouvons relever l’usage et l’efficacité dès le printemps 1789. Ces instruments ont pour objet de manipuler l’opinion, de dominer les assemblées, de discréditer et d’éliminer les adversaires désignés, de s’assurer l’appui, ou du moins la docilité, de la majorité silencieuse. A propos des journées des 31-Mai et 2-Juin, j’ai ainsi décortiqué quelques-uns des procédés utilisés par les Montagnards pour éliminer leurs ennemis Girondins.
L’un des instruments mis en œuvre par l’action révolutionnaire est la manipulation du langage. Comme devait le relever, au lendemain de la Terreur, le philosophe Jean-François La Harpe, la langue révolutionnaire utilise les mots en leur donnant un sens opposé à celui qui est le leur. Ainsi, les mots « Peuple », « Liberté », « Égalité », « Fraternité », « Démocratie », « Progrès », « Bonheur », « Patrie », « droits de l’homme », sont des mots piégés dont les révolutionnaires se servent pour mobiliser les masses, alors que les mots « Fanatisme », « Aristocratie », « Tyrannie » sont utilisés pour stigmatiser l’adversaire et l’isoler dans l’opinion. Par exemple, le mot « Peuple » ne désigne pas dans la bouche des tribuns révolutionnaires comme Robespierre l’ensemble de la population mais la partie de la population qui adhère à la Révolution, c’est-à-dire une minorité de plus en plus faible. Ceux qui n’adhèrent pas à la Révolution ne peuvent pas appartenir au « Peuple », ils sont des « ennemis du peuple », des « aristocrates », même s’ils sont artisans ou laboureurs, ce qui est souvent le cas.
Plus tard, le marxisme-léninisme a perfectionné ces procédés révolutionnaires d’ « agit-prop » ; il a rajeuni le vocabulaire révolutionnaire et l’a étoffé d’une syntaxe révolutionnaire faite d’expressions-clichés dont l’ambition est non seulement d’établir l’orthodoxie de celui qui les emploie mais aussi, et surtout, de canaliser mécaniquement la pensée pour rendre très difficile tout raisonnement libre.
Les procédés perfectionnés par le marxisme-léninisme ont rencontré dans le cadre des régimes représentatifs libéraux un écho d’autant plus grand que ces procédés y avaient été utilisés naguère pour installer ces régimes libéraux au détriment de l’ordre traditionnel. Ils y trouvèrent donc un terreau propice, dont témoigne, depuis une vingtaine d’années, le resserrement spectaculaire du cercle des opinions autorisées et l’affirmation d’une pensée conforme dont les grands media sont les chiens de garde vigilants et volontiers agressifs.
Ce phénomène avait d’ailleurs été décrit dès 1840 dans De la Démocratie en Amérique par Alexis de Tocqueville : au sein des sociétés démocratiques, « la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée », condamnant ceux qui en sortent à un bannissement social rigoureux : « Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir. Ce n’est pas qu’il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours », persécutions redoutables car « dans les républiques démocratiques  » la « tyrannie  » se garde bien d’user de chaînes et de bourreaux. Elle ne touche ni à la vie ni aux biens. Elle « laisse le corps et va droit à l’âme  », frappant l’homme libre d’une excommunication sociale qui l’isole de ses contemporains. Dès lors « aucun écrivain, quelle que soit sa renommée, ne peut échapper à cette obligation d’encenser ses concitoyens » et de louer «  la majorité » qui « vit […] dans une perpétuelle adoration d’elle-même » .

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