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Père de Nadaï (O.P.) [1/3] : « La prédication relève d’une aumône spirituelle »

Le père Jean-Christophe de Nadaï est membre de l’ordre dominicain, dans la province de France. Venu à la profession religieuse après une prestigieuse formation aux humanités, il est aujourd’hui professeur au séminaire de Rennes ainsi qu’à l’université catholique de Rennes. Il est aussi l’auteur de publications sur la spiritualité de la tradition de Port-Royal. Il a bien voulu répondre à nos questions sur l’incarnation de l’idéal monastique dans l’ordre bien particulier qu’est celui des prêcheurs de saint Dominique.

R&N : Pour quelles raisons les dominicains ne sont-ils pas des moines ? Quelles en sont les conséquences ?

Père de Nadaï, O.P. : Si l’on définit le moine d’après le vœu de stabilité sur quoi s’engagent les moines d’abbaye, les dominicains, certes, ne sont pas des moines. Aussi bien, le vœu d’obéissance dominicaine comporte le consentement aux changements d’assignation éventuels. La communauté toulousaine primitive ne comptait que 16 membres, que saint Dominique, sitôt l’approbation obtenue, dispersa entre Paris, Bologne et Madrid. Par ailleurs, nous n’avons pas la clôture monastique. La nôtre est ordinairement franchie pour aller prêcher au dehors. Cette nécessité commanda qu’on adoptât pour règle celle de saint Augustin, celle des chanoines réguliers plutôt que des moines. Enfin, les établissements monastiques sont toujours liés au domaine foncier que les religieux gèrent pour en tirer leur subsistance. Nous, nous devons nous trouver dégagés de ces sortes de soins, en faveur, s’il est possible, de la seule prédication, vivant en quelque sorte de la Parole. La prédication relève d’une aumône spirituelle. Elle appelle en retour les dons des fidèles, comme aumônes temporelles. C’était là, assurément, une nouveauté au XIIIe siècle, et nous fit désigner comme des « mendiants », titre qui nous est commun avec les franciscains, les augustins et les carmes. Aujourd’hui, nous vivons toujours de dons, même si l’on nous épargne d’aller faire la quête au coin des rues ; et si les frères exercent une activité dont la rémunération est versée à la caisse commune, cet emploi est exercé en vue de la prédication. Nos maisons sont comprises comme l’endroit où les religieux reviennent ensemble, d’où le nom de couvent (con-ventus) dont on les désigne. Ce ne sont pas, ordinairement et sauf exceptions, des lieux de retraites. Le monde vient aux abbayes s’y retirer. Mais les religieux des couvents sortent vers le monde, et c’est pourquoi ils venaient s’établir dans les villes, qui commençaient à connaître, au XIIIe siècle, des concentrations significatives de population. A la vérité, s’agissant des dominicains, ce trait fut de moindre considération que la présence d’une corporation universitaire, qu’ils s’efforçaient de rejoindre. Ils furent d’ailleurs imités en cela par les autres ordres mendiants.

Les dominicains ne sont pas des moines, mais des frères : c’est là le titre officiel dont les décore Honorius III dans sa bulle d’approbation de l’ordre en 1217 : frères prêcheurs, comme les franciscains sont frères mineurs, les carmes frères carmes. Titre officiel, donc, mais qui fut d’un usage ordinaire et populaire au moyen âge. Cette fraternité est une note propre aux dominicains, et elle est sciemment référée à celle qui présidait à la communauté apostolique de Jérusalem, décrite aux Actes des Apôtres. La religion dominicaine est une vie « à la manière des Apôtres », ce qui ne s’entend pas d’abord de l’apostolat, comme on le croit parfois, mais d’une certaine manière d’entendre la vie commune, selon la charité fraternelle. Le prieur élu personnifie ce bien commun. C’est à ce titre surtout qu’on lui rend compte de sa conduite. L’abbé d’un monastère, en revanche, est spirituellement le père de tous et de chacun de ses moines. Autour de lui, le monastère est comme un petit État. Et, dès que ses fondations sont elles-mêmes pourvues d’un abbé, il n’y a pas de juridiction immédiate de l’abbaye mère sur l’abbaye fille. L’ordre dominicain est constitué en revanche de provinces, chacune composée de couvents établis sur un territoire défini, le supérieur provincial assignant les frères d’un couvent à l’autre selon les besoins.

Toute vie religieuse est, selon saint Thomas, un état de perfection : c’est-à-dire qu’on la choisit directement en raison des moyens qui y sont proposés pour faire son salut. On œuvre à son salut par la pénitence. C’est là sans doute un point où la spiritualité dominicaine, du fait de son propos missionnaire, innove par rapport à la tradition monastique. Cela est illustré par un trait que l’on rapporte du bienheureux Bertrand de Garrigue, un des premiers compagnons de saint Dominique : « Il s’abaissait tellement intérieurement, qu’il ne cessait guère de pleurer ses scandales, qu’il estimait fort graves. Notre bienheureux patriarche s’en avisant, lui fit un jour précepte de ne point tant pleurer ses péchés, mais plutôt ceux des autres » (traduit du deuxième nocturne de sa fête, au 6 septembre). Mais le zèle apostolique pour le salut des âmes, propos direct de l’institution de l’ordre, peut servir de manteau à l’orgueil, et de prétexte à négliger le salut de la sienne propre. Aussi la tradition de l’ordre a-t-elle longtemps recommandé à la vénération de ses sujets les frères qui se sont signalés par une pénitence austère.

C’est pour répondre aux besoins de l’abbaye que des moines sont ordonnés prêtres. Pour les prêcheurs au contraire, l’œuvre de prédication relevant du ministère sacerdotal, l’ordre dominicain est dit « religion cléricale », où les prêtres seuls sont habilités à exercer les fonctions du gouvernement. L’importance du sacerdoce chez les dominicains, jointe à la vénération dont on entoure la figure du prêtre à la suite du concile de Trente, a fait que, s’agissant des frères prêtres, l’appellation de père, dans la bouche du public, l’a emporté sur celle de frère. Après le concile Vatican II, les frères ont marqué leur préférence pour être salués de ce titre primitif, se heurtant parfois, dans cet effort, au sensus fidelium, avec ces dialogues typiques : « Comment doit-on vous appeler ? mon père ou mon frère ? – Frère, car c’est ce que nous sommes d’abord. – Ah ! très bien, mon père. »

De manière fort curieuse, après tout ce que nous venons de dire, le titre de frère l’a cédé à celui de moine, à une certaine époque. Le temps des fondations s’éloignant, le public fut moins frappé de ce par quoi les mendiants s’étaient distingués des moines, que de ce qu’ils gardaient de conforme avec eux, à savoir, l’office choral, même chanté, selon la tradition dominicaine, breviter ac succinter. C’est ainsi qu’ils sont désignés dans la troisième provinciale de Pascal : « …il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons ». C’est, là encore, un trait du sensus fidelium, tant la prière célébrée en commun demeure le centre de notre vie religieuse, quand même une grande partie des heures est dite par chacun au bréviaire. Car ce qui est la règle ordinaire dans les autres religions apostoliques apparues plus tard demeure une concession chez nous, en réponse aux contraintes du ministère.

Ce qui assure cependant que les dominicains ne sont pas des moines, c’est que l’ordre comporte une branche monastique, exclusivement féminine. L’origine en fut ces converties du catharisme, que saint Dominique réunit au lieu dit Prouilhe, diocèse de Carcassone, qui vit les commencements de son ministère. Les moniales et les frères composèrent ce que l’on appela « la sainte prédication », les premières soutenant de leur prière l’œuvre des seconds, tout en honorant la tradition d’étude propre à l’ordre. Les moniales dominicaines sont à notre ordre ce que les clarisses sont à l’ordre de saint François.

R&N : Comment s’articulent l’activité de recherche et la vocation de prêcheurs ?

Père de Nadaï, O.P. : Le premier frère qui m’accueillit dans l’ordre m’a dit que la vie dominicaine reposait sur une spiritualité par l’étude. L’œuvre de la prédication, pour quoi l’ordre fut institué, consiste selon saint Thomas à « transmettre aux autres les vérités contemplées », contemplata aliis tradere, ce qui est passé en devise (Somme théologique, IIa IIæ, q. 188, a. 6, ad Resp.). Contempler, c’est recevoir cette lumière qui vous fait distinguer Dieu lui-même en ses ouvrages : la nature créée d’une part, la sainte Écriture d’autre part, la première enseignant ce qu’est Dieu, la seconde enseignant qui il est, dans la personne de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Cette lumière, de par sa nature même, est un don, et non le fruit de l’effort humain. Mais il est vrai qu’elle peut se déclarer à ceux qui cherchent Dieu dans cette étude ; et que, si elle en est le terme, elle en est aussi le principe, selon qu’elle est communiquée à tout chrétien dans le mystère du baptême. Elle soutient ainsi l’étude qu’elle couronne, comme l’enseigne la destinée de saint Thomas. Au terme de sa carrière, elle se révéla à lui comme à plein, et lui fit regarder « comme de la paille », dit-il à son secrétaire, les merveilleux ouvrages qui nous demeurent de sa vie d’étude, conduite selon les voies patientes de la raison.

On voit par ailleurs qu’il n’est pas d’objet qui doive être exclu a priori de l’étude dominicaine, en dépit du privilège de la sainte Écriture, en laquelle il a plu à Dieu de se révéler selon l’intime de son être. Mais le Dieu qui nous sauve en révélant son être trinitaire est le même qui nous crée. Il n’y a pas de double vérité. Saint Albert le Grand, le maître de saint Thomas, s’est ainsi signalé pour avoir fortement articulé la science de la nature à la doctrine sacrée, qui confère son unité à tout l’ordre de la connaissance.

Entretien réalisé par Gauthier Boisbay

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