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P. Aubry : « Nous avons choisi de présenter cette grande retraite de 40 jours sous l’image du combat spirituel »

Maître des novices de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier, le père Augustin-Marie Aubry est titulaire d’une licence de philosophie et d’une licence canonique de théologie. Il a publié en 2015 Obéir ou assentir ? De la « soumission religieuse » au magistère simplement authentique aux éditions Desclée de Brouwer pour lequel il nous a accordé un entretien [1]. En 2019, il a écrit un article pour la revue de la Fraternité Saint-Vincent Ferrier, Sedes Sapientiae, au sujet de Saint-Vincent Ferrier : « Saint Vincent Ferrier. Contemplation de la vie de Jésus-Christ à travers les cérémonies de la messe (introduction, traduction et notes) » [2]. Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir sur l’heureuse initiative en ligne nommée Carême 40.

R&N : Est-ce que le premier confinement de mars 2020 a modifié votre vision de l’apostolat sur Internet ? Quelles sont les actions que vous avez mises en place sur les réseaux numériques ?

Père Aubry : Il y a bientôt un an, comme tout le monde, nous avons été confinés. Pour des religieux apôtres, cela signifiait l’arrêt brutal et total de toutes les interventions par lesquelles nous travaillons à « transmettre la vérité contemplée » (S. Thomas d’Aquin) : sermons, retraites, catéchisme, conférences, cours dans les séminaires, etc. Autant dire que ce n’était pas l’euphorie… Comme il était pour nous inconcevable d’attendre les bras ballants, nous avons rapidement mis sur pied une Retraite du Rosaire en ligne, « Objectif Pâques » : trois semaines de retraite, sur les mystères du Christ et de la Vierge, avec une instruction de 45 min chaque jour. Cette proposition de dernière minute a rencontré un gros succès. Nous savons par les témoignages reçus à l’époque que ce rendez-vous quotidien fut pour beaucoup, non seulement une méditation contemplative, mais encore une planche de salut pour garder la tête hors de l’eau dans une période particulièrement morose. Les réactions à cette initiative, nombreuses et enthousiastes, ont ouvert pour nous un nouveau champ d’apostolat. Non pas une « modification de notre vision », mais plutôt une prise de conscience plus nette des possibilités offertes par la communication digitale.

Avec le chantier « Des pierres qui prêchent » (construction d’une hôtellerie, d’un cloître et d’une église conventuelle à Chémeré-le-Roi, chantier achevé en septembre 2019), nous avions eu pendant plusieurs années une importante activité sur les réseaux sociaux. Pour faire connaître le projet et inviter à le soutenir. Assez naturellement, à la suite de cette expérience, nous avions mis en place nos premiers apostolats digitaux : ce furent les sermons dominicaux régulièrement publiés sur Youtube et FB, puis les offices et messes pendant le confinement, la Retraite du Rosaire, dont j’ai dit un mot. Actuellement, on peut suivre tous les soirs l’office des Complies en direct sur Youtube [3].

R&N : Pourquoi avoir décidé de proposer aux catholiques un carême en ligne qui prend la forme d’une petite retraite spirituelle par voie d’écran interposé ?

Père Aubry : Au vu de la situation sanitaire, nous imaginions bien que le Carême 2021 serait, comme le précédent, un peu particulier. Nous avons eu le temps de mettre au point cette « petite retraite spirituelle » par internet.

Cette formule nous paraît utile et bonne, car tous n’ont pas accès dans leur environnement proche à des contenus de qualité, a fortiori en temps de confinement ou de couvre-feu : je pense aux personnes âgées, aux malades, à ceux qui vivent à la campagne ou à l’étranger. En outre, grâce à ce type de formule, nous pouvons toucher beaucoup plus de monde. Nous sommes bien conscients que le numérique ne peut remplacer la prédication directe : avec le digital, il y a toujours le risque de perdre en profondeur ce qu’on gagne en ampleur, ou bien de nourrir chez le spectateur, qui n’a plus besoin de quitter son fauteuil, une mentalité de consommateur, même pour les choses spirituelles. Mais le bien pour les âmes que nous avons pu constater dans les réactions des fidèles nous a paru plus décisif que ce risque. Enfin, cette formule nous permet de faire connaître la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier et d’inviter les gens à participer à nos apostolats “en présentiel” (comme on dit désormais).

R&N : Quel est votre regard sur la formation doctrinale actuelle des catholiques français ? Est-ce une des raisons pour lesquelles vous avez décidé de mettre en place Carême 40 ?

Père Aubry : Très négatif, comme tous ceux qui acceptent de regarder la réalité en face. C’était déjà un constat à l’origine de notre revue Sedes Sapientiæ dans les années 80 : comment se fait-il que les catholiques n’aient pas une formation religieuse au niveau de leur formation professionnelle ? On ne peut dire que les choses se soient singulièrement améliorées depuis, même si dans certains secteurs de l’Église la prise en compte du primat de la vérité dans la vie chrétienne est à nouveau à l’ordre du jour. Et c’est heureux. Mais se plaindre ne change rien. En l’occurrence, il faut agir. Et cette action s’appelle prédication. Toute notre action apostolique, toute notre vie religieuse même, tend à combattre ce grand ennemi sournois qu’est l’ignorance religieuse.

Est-ce la raison d’être de « Carême 40 » ? Sans doute, mais pas seulement. Il y a, dans ce programme spirituel, le désir que chaque participant comprenne le mystère dont il est potentiellement porteur. Nous sommes appelés à être « fils de Dieu » à l’image du Fils, le Verbe incarné. Nous sommes appelés à être, chacun d’entre nous, le Temple du Saint-Esprit. Notre vie la plus profonde, par la grâce, est une vie surnaturelle. Le fond de notre existence, c’est – ou ce devrait être… - l’inhabitation dans notre âme des Trois Personnes divines. C’est ce chemin vers la justification, la divinisation que nous voulons mettre sous les pas d’un chacun. Pour que Pâques soit vraiment notre fête !

R&N : Quelles sont les grandes étapes de la retraite spirituelle que vous proposez ? Quels sont les auteurs spirituels qui vous ont inspiré lors de l’élaboration de Carême 40 ?

Père Aubry : Le Carême commence avec l’Évangile de Jésus au désert. Ce combat de Jésus contre le diable est pour nous exemplaire. Le disciple n’est pas au-dessus du maître. Le maître a combattu, le disciple doit combattre. Raison pour laquelle nous avons choisi de présenter cette grande retraite de 40 jours sous l’image du « combat spirituel ». Avant de combattre, le soldat du Christ vérifie sa panoplie : ce sont les fondements du combat, la grâce et les vertus théologales. Il faut aussi connaître et nommer l’ennemi, savoir qui sont les véritables adversaires du chrétien : le péché, le diable, le monde. Le soldat s’entraîne au combat par un exercice continuel qui le rend fort dans la poursuite du bien : cela passe par l’éducation de la volonté et l’exercice des vertus morales. Mais le combat chrétien ne se remporte pas à la force du poignet ou par une habileté toute humaine, il faut les secours d’en-haut : la prière (notamment le Rosaire, ainsi que l’oraison) et l’Eucharistie, le « pain des forts », soutiennent le soldat dans l’effort. Pour obtenir la victoire, le chrétien devra enfin découvrir le secret du combat, qui réside dans une vie ouverte à l’action du Saint-Esprit.

Voilà une belle et forte doctrine spirituelle, qui puise directement dans les saints Évangiles, dans les écrits des Pères de l’Église et chez les meilleurs auteurs spirituels, comme sainte Sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse d’Avila. Saint Thomas d’Aquin, évidemment, a la part belle dans ce programme de formation. Parmi les auteurs modernes, j’aime à citer aussi le grand dominicain et véritable maître spirituel que fut le Père Réginald Garrigou-Lagrange.

R&N : Quels sont les trois éléments que le retraitant reçoit chaque jour dans sa boîte mail ?

Père Aubry : Chaque jour, le retraitant reçoit une vidéo d’une dizaine de minutes. Il reçoit aussi un thème ou texte de méditation, ainsi qu’un effort, un « défi », à relever. Le but est évidemment d’aider le retraitant à passer à l’acte : on peut entendre mille sermons sur l’oraison, si on ne commence pas à faire oraison, on a perdu son temps. De même pour les défis, il s’agit, sur des petites choses de la vie quotidienne, de faire passer la théorie dans la pratique, de réaliser que le christianisme est intimement doctrine et vie.

R&N : De manière plus prosaïque, vos frères prêcheurs ont-ils été formés à la prise de parole devant caméra ? Avez-vous adapté la formation des frères aux nouveaux outils numériques ?

Père Aubry : A vrai dire, non. Notre formation est pragmatique : d’abord, nous avons ça dans le sang, j’entends le désir de communiquer. Ce désir permet de franchir beaucoup d’obstacles… à commencer par le trac. Le prédicateur doit s’oublier et chercher à être le plus possible en adéquation avec son message, sinon il encourt la condamnation du Seigneur. Par ailleurs, nous sommes toujours attentifs à écouter les conseils des gens de métier. Nous développons au fur et à mesure nos outils que nous améliorons aussi chemin faisant.

R&N : Quels sont les premiers retours que vous avez eu au sujet de Carême 40 ?

Père Aubry : Impressionnants. Plus de 16 000 inscrits. Sans compter les nombreux auditeurs sur les ondes (un partenariat avec Radio Fidélité Mayenne, que je remercie en passant, a permis de diffuser quotidiennement ce programme sur plusieurs radios chrétiennes). Nous avons reçu plus de 2 000 réactions, dont 1990 de positives, voire enthousiastes. Nous touchons un public très vaste : des jeunes, des anciens, d’horizons sociologiques variés, de divers pays : France évidemment, mais aussi Suisse, Canada, USA, Russie, Italie, Espagne, Chili, Hong Kong… Les gens nous disent leur satisfaction de recevoir une nourriture doctrinale solide.

Voici un petit florilège. De France : « Vos enseignements sont excellents, pédagogiques synthétiques et très nourrissants ce qui est parfait d’une manière générale mais encore plus en temps de Carême. Vraiment bravo à vous tous, je mesure le travail que cela demande… » ; « Mon corps, mon esprit, mon âme sont nourris chaque jour, vos explications sont très claires, elles pénètrent mon âme. » ; « Je peux témoigner que vous touchez des proches mais aussi des personnes à qui j’ai « osé » envoyer le lien. » ; « Merci infiniment pour vos excellentes catéchèses par vidéos ! Nous n’avons rien de tel dans notre désert spirituel… ». Du Canada : « Permettez-moi mon Père de vous remercier profondément pour le plus édifiant carême de ma vie (82 ans). J’ai beaucoup appris, Jour 6, sur l’inhabitation de la Très Sainte Trinité dans nos âmes et j’ai tout de suite essayé de me refugier auprès d’Elle comme vous nous l’avez suggéré… » Du Liban : « Nous sommes en confinement. Les églises, entre autres, sont fermées dans notre pays, le Liban...et j’étais un peu déçue de ne pouvoir aller à l’église pour participer à la messe, au chemin de Croix, aux préparations... qui se faisaient, chaque année, pendant le carême jusqu’à la résurrection... et voilà que le Seigneur m’envoie Carême 40 à la maison !!! Alléluia ! »

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