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Maël Omnes : « On peut en effet qualifier West de conservateur »

3 juin 2021 Karl Peyrade ,

Maël Omnès tient le blog Carnet d’un omnivore (https://maelstromnes.com/). Kanye West, Professeur de courage est son premier livre édité aux éditions The Book Edition (https://www.thebookedition.com/fr/kanye-west-professeur-de-courage-p-377739.html).

R&N : Le rap, en raison de ses postures matérialistes, machistes et violentes, ne possède pas une bonne image. Pourquoi avez-vous voulu écrire un livre sur une de ses icônes, Kanye West ?

Maël Omnes : C’est vrai que de nombreux rappeurs ne cessent de promouvoir la violence, les possessions matérielles et tiennent des propos misogynes dans leurs chansons. On peut donc dire que si le rap véhicule cette image négative c’est, en partie, de sa faute. Je pense que le rap souffre aussi d’un mépris de classe ou au moins de condescendance car ces postures matérialistes, machistes et violentes sont également présentes dans d’autres styles musicaux, dans la littérature et dans le cinéma sans pour autant qu’ils partagent cette image négative. Il existe différents courants dans le rap et le hip-hop comme il existe différents genres de films et de littératures. De nos jours, le rap est le genre musical le plus écouté. Pour se faire une place dans ce monde il faut se faire entendre et pour cela il faut provoquer, il faut choquer. Des rappeurs commencent leur carrière en étant très provocateur avant de se calmer par la suite et de proposer des albums dans lesquels ils parlent de sujets plus profonds. Les rappeurs qui ne produisent que des titres avec des propos violents, misogynes ou racistes démontrent un manque de talent, de culture voire même d’intelligence.

Si j’ai voulu écrire ce livre sur Kanye West c’est parce que, pour moi, West est un rappeur à part. C’est un véritable artiste qui se renouvelle d’album en album. Il touche à de nombreux styles de musique (rap, rock, musique électronique, gospel...) et, bien qu’il soit devenu une icône du rap et du capitalisme, il s’en rend compte et utilise ces millions de dollars engrangés dans des projets concrets et utiles à la société tels que son projet d’orphelinats et de logements sociaux. Aussi, je voudrais préciser qu’au début des années 2000, c’est Kanye West qui a fortement contribué à ringardiser ce type de rap machiste et violent. Ses trois premiers albums ont permis de montrer qu’il est possible de rapper sur tous les aspects de la vie sans promouvoir cette culture néfaste. Déjà, dans « Jesus Walks », sur son premier album, il critiquait ces rappeurs et cette culture : Ils disent qu’on peut rapper sur n’importe quel sujet sauf Jésus / Ce qui veut dire armes, sexe, mensonges, vidéos / Mais si je parle de Dieu mon disque ne sera pas joué ! Une autre raison pour laquelle j’ai voulu écrire ce livre est que, bien que sa musique soit connue dans le monde entier, West, qui a été au centre de nombreuses polémiques, n’est pas bien compris dans les pays francophones (sûrement à cause de la barrière de la langue).

R&N : Pensez-vous qu’on puisse qualifier Kanye West de conservateur ?

Maël Omnes : C’est difficile à dire. Le mot « conservateur » n’a pas exactement le même sens des deux côtés de l’Atlantique. Aux États-Unis, un conservateur serait un membre du Parti républicain et se présenterait comme étant contre l’avortement et pour la peine de mort. Concernant ces deux sujets, Kanye West à tendance à citer la Bible et, l’un des Commandements étant « Tu ne tueras point » (Exode 20:13), West se prononce contre l’avortement ainsi que contre la peine de mort.

Sur le plan des moeurs, on peut en effet qualifier West de conservateur puisqu’il s’est prononcé contre l’avortement (même s’il ne veut pas changer la loi), contre la pornographie et souhaite mener une politique pro-famille. Politiquement, c’est plus compliqué. Lors de la campagne présidentielle de 2020, il a publié un programme en 10 points mais c’est resté très synthétique. Il a aussi déjà déclaré vouloir mener une campagne avec « les idées de Bernie Sanders et le style de Donald Trump ». Il faut dire qu’en 2018, quand West s’est rapproché de Donald Trump, ce n’était pas parce que Trump représentait la droite conservatrice américaine mais parce qu’il était attiré par son énergie : se lancer dans une élection présidentielle et gagner malgré les polémiques et sans ayant jamais été élu auparavant. West et Trump semblaient être d’accord sur la protection du deuxième amendement (droit de porter une arme) et étaient protectionnistes, souhaitant tous les deux ramener les industries sur le sol américain.

R&N : Comment se positionne-t-il sur l’antiracisme ?

Maël Omnes : Je voudrais préciser que des mouvements dits « antiracistes », aux États-Unis comme en France, tels que Black Lives Matter par exemple, sont composés de nombreuses personnes sincères qui militent contre la violence policière et le racisme mais malheureusement ils sont également composés de personnes hypocrites aux idées néfastes comme la proposition d’une sorte de néo-ségrégation (dortoirs dans les universités où les Blancs seraient séparés des autres, camps d’été décoloniaux interdits aux Blancs) bien loin de ce que voulait le pasteur Martin Luther King dans son discours « J’ai fait un rêve ».

Concernant Kanye West, ses parents étaient engagés politiquement : son père était membre des Black Panthers par exemple. West dénonce le racisme et les violences policières et a donné des millions de dollars à la fille de George Floyd, mort l’année dernière, pour qu’elle puisse se payer des études. Sur Twitter et dans plusieurs entretiens, il a condamné ce qu’il appelle la « mentalité de victime » de certaines personnes qui n’ont de cesse de critiquer les gouvernements des pays occidentaux sans jamais se remettre en question. Il associe cette tendance qu’ont les gens à se victimiser à une maladie mentale. Pour West, les afro-américains (et les américains dans leur ensemble) ne doivent pas rester piégés par le passé (rancoeur légitime liée à l’esclavage et la ségrégation) s’ils ne veulent pas être des esclaves mentaux.

R&N : Kanye West semble être protestant. De quel courant protestant se revendique-t-il ? Est-ce que sa religion a changé son mode de vie et sa vision du monde ?

Maël Omnes : Quand Kanye West parle de religion il se présente le plus souvent comme simplement chrétien mais je pense qu’on peut le présenter comme faisant parti du christianisme évangélique ou protestantisme évangélique. Comme sur bien des sujets avec lui, c’est difficile de se faire une idée définitive. Par exemple, sur Twitter ça lui est arrivé de partager des icônes orthodoxes ! C’est sûrement l’artiste en lui qui s’exprimait ce jour-là puisque les protestants sont connus pour être iconoclastes.

Concernant l’influence de la religion sur sa vie, on peut tout d’abord remarquer que depuis que West s’est tourné vers le christianisme, il ne jure plus dans ses chansons et a commencé à reprendre ses anciens titres en enlevant les grossièretés. Il témoigne de sa foi dans son dernier album Jesus is King et c’est d’ailleurs amusant d’entendre les médias dire « Jésus est roi » à chaque fois qu’ils parlent de West.

Récemment, on a entendu parler du divorce de West et de Kim Kardashian qui semble, cette fois, avoir lieu. Je ne connais pas les raisons de ce divorce mais on peut supposer qu’ils ne suivaient pas la même voie ces derniers temps. Il faut rappeler que Kardashian est devenue célèbre il y a des années, avant son mariage avec West, suite à la diffusion d’une sex tape qui aurait été vendue par sa propre mère Kris Jenner. On peut se demander si la foi retrouvée de West et ses valeurs n’ont pas cessé de coïncider avec celles du clan Kardashian...

R&N : Pourquoi trouvez-vous que Kanye West soit un professeur de courage ?

Maël Omnes : De nos jours, on entend parler régulièrement de politiquement correct et de cancel culture. Notre société souffre de conformisme ou de ce que certains appellent la « pensée unique ». Je suis convaincu que les prises de paroles de Kanye West peuvent aider ceux qui l’écoutent à s’échapper de ce conformisme. On peut prendre comme exemple la définition de la liberté qu’a donné West lors d’un discours : « Ni la politique, ni l’Amérique, ni Trump, ni Biden, ni Kanye West ne peut nous libérer. […] La liberté ce n’est pas les élections, la liberté c’est : ne pas consommer de pornographie, […] la liberté c’est : de poser son gun et de ne pas tuer ! » Les chrétiens associeront sûrement cette déclaration à « Quiconque se livre au péché est esclave du péché » (Jean 8:34). Cette définition de la liberté que donne West est très liée à la responsabilité individuelle et c’est une chose que je trouve très intéressante chez lui.

West est musicien et comme je l’écris dans le livre, les artistes jouent souvent le rôle de boussole dans une société, ce sont eux qui trouvent les sujets dont on peut ou pas parler. Ce sont également eux qui dénoncent les incohérences d’une époque. Des artistes tels que l’écrivain français Georges Bernanos et le poète et réalisateur italien Pier Paolo Pasolini sont fascinants. Bernanos était catholique et durant la guerre d’Espagne soutenait Franco avant de le critiquer suite aux crimes commis par le gouvernement espagnol. Pasolini était marxiste, homosexuel et athée. Il a critiqué l’Église catholique mais il a aussi défendu le Christ et a réalisé un film, L’Évangile selon saint Matthieu, qui a reçu le Grand prix de l’Office catholique international du cinéma. Ces artistes étaient en constante recherche de la vérité. Je les compare au petit garçon dans le conte Les Habits neufs de l’empereur qui crie que « le roi est nu ». Kanye West déclare que la chose la plus raciste qu’on puisse lui dire est que, parce qu’il est noir, il doit voter pour telle ou telle personne. On peut faire un parallèle avec Martin Luther King qui disait qu’il rêvait d’un jour où les gens seraient jugés pour leur caractère et pas pour leur couleur de peau. Les débats sont tellement ethnicisés de nos jours que dire ce qui sont des évidences choquent une partie de la société. Pour certains militants quelqu’un qui est noir de peau (et surtout un rappeur populaire) ne peut pas voter à droite ou même avoir une opinion qui sort de la doxa dominante sans être couvert d’injures. Les valeurs de notre monde sont tellement inversées, notre monde est tellement à l’envers, qu’un rappeur bipolaire est devenu la voix de la raison sur bien des sujets !

R&N : Le rap américain et français comportent-t-il d’autres artistes ayant une dimension intellectuelle et religieuse ? Quelle est la place de l’islam et du christianisme dans le rap français ?

Maël Omnes : Kanye West n’est pas le seul rappeur qui trouve grâce à mes yeux. West a collaboré à plusieurs reprises avec le rappeur américain Kid Cudi qui déclare qu’il fait de la musique pour diminuer le taux de suicides chez les jeunes. Cudi souffre lui-même de dépression. Je conseille vivement l’écoute de ses albums. On peut également trouver des messages positifs ainsi que des textes sur la religion chez Kendrick Lamar. Dans ses albums, Lamar critique l’hypocrisie de cette culture qui vante l’usage de la violence entre bandes rivales tout en allant manifester après qu’un membre de leur communauté meurt des suites de cette violence (« The Blacker the Berry »).

En France, le christianisme faisant partie intégrante de l’Histoire de notre pays, des rappeurs qu’ils soient chrétiens ou non, croyants ou non, font référence à la Bible régulièrement dans leurs textes. Concernant la dimension intellectuelle et religieuse, on peut citer le rappeur Kery James qui est musulman et qui propose de très bons textes. Il y a quelques années, dans « La Honte », il parlait d’une « génération qui fait honte à ses parents » : Certains de nos frères ne savent même plus qui ils sont / Déraciné vidé de leur culture / Oubliant leur passé, gâchant leur futur / Fils d’immigrés, élevés dans le respect / Perdu en France comme dans un brouillard épais / Lorsque les fils ne ressemblent plus à leur père / Et que les filles tiennent très peu de choses de leur mère / Les familles pleurent, saignent et ce déchirent / Jusqu’à ce que l’indifférence remplace le dialogue / Parents que l’inquiétude fait vieillir / Enfants que l’arrogance ramène à la morgue. Dans « Lettre à la République », sortie plus tard il critiquait fortement la République française : Pilleurs de richesses, tueurs d’africains / Colonisateurs, tortionnaires d’algériens / Ce passé colonial c’est le vôtre / C’est vous qui avez choisi de lier votre histoire à la nôtre. Ce texte peut donner l’impression qu’il résume la France uniquement à l’esclavage et à la colonisation (même s’il vise peut-être plutôt certains hommes politiques). Je trouve que certains de ses textes comme « Lettre à la République » brouillent en partie son message ce qui est vraiment dommage. Une chose importante à dire sur Kery James est qu’il a une association, A.C.E.S. (Apprendre Comprendre, Entreprendre et Servir), qui permet de financer les études de jeunes défavorisés. C’est une initiative à saluer.

Le rappeur Médine est lui aussi musulman et parle de sa foi dans ses albums. Il a été au centre de plusieurs polémiques. Il a été traité d’islamiste à plusieurs reprises. Un de ses albums s’appelle Jihad ce qui avait fait polémique à l’époque. Il faut noter que le sous-titre est « le premier combat est contre soi-même » mais que le J de Jihad est un énorme sabre : il y a un gros problème de communication ici ! Mon opinion personnelle est que les politiciens qui le traitent d’islamiste le font plus pour faire parler d’eux que par conviction personnelle même si c’est parfois difficile de comprendre ce qu’il pense vraiment dans ses textes. Dans tous les cas, on peut dire qu’il est le contraire d’un rappeur misogyne. Après la sortie du titre « Combat de Femme » il a même été présenté comme un rappeur féministe.

R&N : Le rap français, traditionnellement revendicatif et politisé, n’est-il pas en train d’évoluer sur le modèle du rap américain ?

Maël Omnes : Le problème principal du rap français – comme du rap américain – est qu’il est devenu un produit commercial comme un autre. Il y a sûrement des nouveaux talents américains et francophones, des personnes qui ont des messages positifs à faire passer à la jeunesse mais, malheureusement, c’est très difficile de les trouver parmi la surproduction de titres. Beaucoup de ces titres sont mauvais et de nombreux rappeurs – comme on le disait plutôt – font la promotion de la violence, du matérialisme et tiennent des propos misogynes. Ces textes ont évidemment une influence négative sur ceux qui les écoutent et surtout sur les plus jeunes. L’écrivain et éditeur Jaime Semprun disait : « Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant ’’Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?’’, il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : ’’À quels enfants allons-nous laisser le monde ?’’ » Quelque chose doit être fait à tous les niveaux de la société concernant l’éducation, l’instruction et le partage de la culture. Il y a urgence. Le gouvernement doit remplir un de ses rôles qui est d’instruire les citoyens. Les parents doivent également prendre leurs responsabilités et éduquer leurs enfants car tout commence à la maison. Leur rôle est fondamental. Je pense aussi que le rap peut (re)trouver un rôle éducatif. Des artistes pourraient, par exemple, débattent en rappant de l’Histoire de France (certaines périodes de notre Histoire nourrissant le ressentiment voire la haine de certains de nos concitoyens). Ces débats pourraient mettre les choses au clair, présenter les fautes des uns et des autres, faire admettre à tout le monde que les torts sont partagés. Le rap peut être une caisse de résonance extraordinaire pour diffuser des valeurs positives. Plein d’initiatives sont possibles. Il faut y croire.

3 juin 2021 Karl Peyrade ,

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