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Matthieu Buge : « En USDL, ne pas participer aux deux minutes de la haine envers l’ennemi désigné, c’est être son serviteur »

Récemment expatrié en Russie, Matthieu Buge vient de publier Le cauchemar russe (Les Éditions du Courrier de Russie/L’inventaire, 2016). Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.

R&N : Quelles sont les raisons objectives et subjectives qui vous ont donné l’envie d’écrire un livre sur la Russie ?

MATTHIEU BUGE : Je ne suis pas sûr qu’on puisse mentionner des raisons objectives qui vous pousseraient à écrire un ouvrage quel qu’il soit. Ce livre est le fruit d’une envie, je pourrais même dire d’un besoin, donc c’est essentiellement subjectif. À partir de 2014, l’hystérie médiatique concernant la Russie est devenue telle que j’accumulais inconsciemment chaque jour un peu plus l’énergie et le matériel pour écrire. Puis, tout à coup, à la lecture d’un énième article empreint d’âneries et d’arrogance (du Monde, certainement) j’ai commencé à écrire, de manière quasiment automatique. La campagne médiatique qui prend pour cible ce pays est une réalité, objective, mais c’est mon prisme politique qui fait que je la considère comme ahurissante, scandaleuse, et dangereuse, non seulement pour la Russie mais aussi pour ce qui reste d’Europe. Certains libéraux se montreront capables d’admettre l’existence de cette propagande mais seront séduits à l’idée que la Russie « change » en allant toujours plus vers le « sain » modèle occidental.

R&N : Pourquoi avoir choisi d’écrire un abécédaire plutôt qu’un essai classique ? Avez-vous été par le passé marqué par la lecture d’autres abécédaires ?

MATTHIEU BUGE : C’est une question purement éditoriale, je n’ai pas été marqué par des abécédaires à proprement parler, non. À vrai dire, la première partie que j’ai écrite était celle sur les journalistes. Mon fichier Word s’intitulait sobrement « J ». Une fois terminée, je l’ai envoyée à mon éditeur en lui demandant s’il était intéressé. J’avais plusieurs thèmes à développer, et c’est à ce moment que nous avons opté pour l’abécédaire. Plutôt que de faire un long exposé chronologique comme Guy Mettan a pu le faire avec son Russie-Occident : une guerre de mille ans, permettre au lecteur de pouvoir sélectionner le thème qui l’intéresse en fonction de son intérêt et humeur du moment. C’était aussi l’occasion d’aborder des thématiques un peu plus légères, de quitter le champ du politique et de la géopolitique. Après tout, le froid ou le bordel sont aussi des clichés dont est victime la Russie.

R&N : Votre livre concerne-t-il réellement la Russie ou s’agit-il en réalité d’une charge contre le monde occidental ?

MATTHIEU BUGE : Il concerne réellement la Russie. Il est réellement une charge contre (une partie de) l’Occident.

R&N : Votre ouvrage comporte de nombreuses références à l’ère soviétique : quel est votre rapport à cette période ?

MATTHIEU BUGE : Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis entré Russie par l’Union soviétique puisque c’est Dostoïevski qui m’y a d’abord attiré, mais on n’en est pas loin. Dès le lycée je me suis passionné pour cette période et cet espace, sans doute parce que, au fond de moi, je voyais bien qu’on nous en cachait une partie en se bornant à parler du goulag, du goulag et encore du goulag. Je me suis abondamment documenté, en particulier sur la période stalinienne – à mon sens la plus intéressante. Mais depuis quelques années, je m’intéresse moins à la politique soviétique qu’à la vie quotidienne à l’époque : aspirations, humour, divertissement, vie de famille...

R&N : Pour vous, quelle est la cause du déclin occidental ?

MATTHIEU BUGE : Elles sont multiples mais j’estime, bien qu’agnostique, que la plus importante est sans doute l’effondrement total de la spiritualité.

R&N : Vous critiquez abondamment le libéralisme : qu’entendez-vous par ce terme ? Le distinguez-vous dans sa version économique du capitalisme ?

MATTHIEU BUGE : On peut les distinguer, même si certains estimeront qu’ils sont indissociables, ou que le capitalisme amène nécessairement au libéralisme et inversement. Le capitalisme d’Etat, par exemple, n’a pas grand chose à voir avec le libéralisme. Le libéralisme culturel et le libéralisme économique sont indissociables. Les deux marchent ensemble. Jean-Claude Michéa l’a très bien démontré.

J’use du terme « libéralisme » en tant que philosophie politique qui repousse sans cesse les cadres dont l’espèce humaine s’était dotée. Limites économiques, bien sûr, mais aussi barrières morales. On a trop tendance à considérer que le « libéralisme » est synonyme de « tolérance » (et que « tolérance » est synonyme d’ « amour »). Le libéralisme s’est certes développé peu à peu, trouvant son apothéose dans le néolibéralisme, et ses prémices ont été à l’origine d’une émancipation politique (relative) de l’individu, mais il annonce dès le départ une énième réapparition de l’Homme-Dieu. On sait où, généralement, cela mène l’humanité. Relisant à l’heure actuelle Les Frères Karamazov, dans lequel Dostoïevski fait preuve, à travers différents personnages, d’une lucidité incroyable sur ce phénomène, je ne peux m’empêcher de me demander comment il aurait analysé notre société contemporaine.

Ce qui est particulièrement inquiétant, dans le cas de cette philosophie, est qu’elle est une idéologie totalitaire qui ne dit pas son nom. Elle annihile toute véritable possibilité de contestation puisque aller contre elle, c’est aller contre la liberté et, cette dernière ayant été érigée comme essence de l’être humain, contre l’homme. Et elle se doit d’annihiler les religions qui, de par leurs cadres et la limitation de l’être humain devant Dieu qu’elles imposent, sont un obstacle majeur.

Comprenons-nous bien : il y a des libéraux (et des libéraux qui s’ignorent) en Russie, surtout dans la jeune génération. Ils sont minoritaires mais ils existent bel et bien. Ce qui est remarquable, c’est que le libéralisme n’y est pas (encore ?) un dogme comme pour l’extrême majorité des Occidentaux.

R&N : Vous évoquez peu la redécouverte par le peuple russe de sa religion orthodoxe. Pourquoi ce choix ? Pourriez-vous nous décrire les opinions dominantes du monde orthodoxe russe sur le catholicisme ?

MATTHIEU BUGE : Je l’évoque assez peu, effectivement, et ce pour trois raisons. D’une part, à cause d’une trop grande méconnaissance des dogmes orthodoxes, les offices étant en russe ancien et les lectures d’auteurs comme Pavel Florensky étant passionnantes mais extrêmement exigeantes.

Ensuite parce qu’à titre personnel, ma quête intérieure n’est pas axée sur les normes et les dogmes mais sur un sentiment profond. L’étude des textes viendra peut-être plus tard mais je me focalise pour l’heure sur ce que m’inspirent des attitudes, des atmosphères et des conversations avec de simples croyants.

Enfin, et j’y fais tout de même allusion dans ce livre, parce que la « redécouverte par le peuple russe de sa religion orthodoxe », si elle est réelle, est à prendre avec des pincettes. L’Union soviétique a tout de même saccagé l’Église orthodoxe et sa communauté au point qu’il serait difficile de dire que les choses sont revenues à ce qu’elles étaient en 1916.

R&N : Votre livre, bien que très sérieux sur le fond, est écrit avec un ton souvent drôle. Était-ce pour en faciliter la lecture, voire pour attirer plus de lecteurs ?

MATTHIEU BUGE : Non, j’ai tout simplement écrit comme je l’entendais, comme je le ressentais, sans doute un peu influencé par les Russes qui font la plupart du temps preuve d’un humour réjouissant, même face à des situations difficiles. En outre, l’humour et le pamphlet me semblaient nécessaires pour qu’un Occidental comme moi puisse renvoyer son monde d’origine à ses contradictions, ses absurdités et sa prétention.

R&N : Que répondez-vous à ceux qui regrettent votre style un peu trop journalistique ?

MATTHIEU BUGE : Que c’est un livre d’opinion et non un livre universitaire. Et que le prochain qui me traite de journaliste aura affaire à moi !

R&N : Certains vous reprocheront une éventuelle « poutinolâtrie ». Lorsqu’on critique l’Occident, est-on pour autant pro-Poutine ?

MATTHIEU BUGE : En USDL (l’Union soviétique des démocraties libérales), ne pas participer aux deux minutes de la haine envers l’ennemi désigné, c’est être son serviteur. Ça n’est rien d’autre que la resucée libérale du concept d’« ennemi du peuple ». On peut très bien critiquer l’Occident sans être pro-Poutine, de la même manière que je connais bon nombre de Russes qui critiquent Poutine sans être pro-Occident.

R&N : À votre avis, la Russie est-elle présente dans l’actuelle campagne électorale française ?

MATTHIEU BUGE : Non. Enfin si, elle l’est à cause des accusations vides et vaines en provenance des Studios Macron qui, par là, montrent bien leurs affinités avec le camp Clinton. Mais c’est tout. L’actuelle Union européenne n’a pas besoin de la Russie pour aller droit dans le mur.

R&N : Quels ouvrages conseillerez-vous à un néophyte se lançant dans l’étude de la Russie ?

MATTHIEU BUGE : Pour les ouvrages historiques : Russia under the old Regime du très anti-Poutine Richard Pipes, une étude très intéressante sans politique ; préférer les ouvrages d’Oleg Khlevniuk (disponibles en anglais) sur le stalinisme à ceux d’un Robert Conquest, même s’ils sont nettement plus exigeants, ceux de Nicolas Werth en français ; le livre d’Isaiah Berlin sur les penseurs russes, qui, même s’il ne traite que des « libéraux », est passionnant ; et les biographie de Nicolas II et Raspoutine par Edouard Radzinski. Pour la littérature (il est dur de faire une courte liste ici) : Les Possédés, L’Idiot et Les frères Karamazov de Dostoïevski, Petersbourg d’Andreï Bielyi, Le Maître et Marguerite de Boulgakov, La Joie du soldat de Viktor Astafiev, L’Évangile du bourreau des frères Vaïner... Et essayer de se procurer les comédies soviétiques, bien souvent excellentes.

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