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Laurent Dandrieu : « Les souffrances des Européens sont sorties du champ de vision de l’Église »

Rédacteur en chef des pages « Culture » de Valeurs actuelles, Laurent Dandrieu vient de publier Église et immigration : le grand malaise — Le pape et le suicide de la civilisation européenne (Presses de la Renaissance, janvier 2017). Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.

R&N : La question de l’immigration peut être abordée du point de vue du migrant, du pays d’origine mais aussi de celui du pays d’arrivée. De même, elle peut être envisagée dans sa dimension individuelle ou dans sa dimension collective. Comment le discours actuel de l’Église prend-il en compte ces différentes dimensions ?

Laurent Dandrieu : En réalité, depuis que l’Église se penche réellement sur ces questions, c’est-à-dire depuis les années 1950, son discours est biaisé sur ces deux points. Le premier biais est que ce n’est pas un discours sur l’immigration, mais un discours sur les migrants : ce n’est pas pour rien que l’institution vaticane compétente s’appelle le Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement : si les États sont éventuellement mentionnés dans leur droit à réguler les flux migratoires, les populations des pays d’accueil, elles, sont la plupart du temps condamnées à faire de la figuration dans une histoire qui les concerne pourtant au premier chef, ou mentionnées seulement pour condamner leur réticence à l’accueil, voire leur racisme ou leur xénophobie. Mais les difficultés créées par l’immigration aux populations des pays d’accueil ne sont pratiquement jamais évoquées ; quant à leurs inquiétudes quant à la perte de l’identité nationale, elles sont rejetées, comme le fait le pape François lors du message annuel pour la Journée mondiale du migrant 2016, en leur opposant une réponse évangélique (« La réponse de l’Évangile est la miséricorde ») qui paraît surtout, par rapport aux problèmes concrets qui se posent, une manière d’esquiver le problème.

Concrètement, il est très frappant qu’il n’y ait pas eu de réaction ecclésiale aux agressions sexuelles collectives commises par des groupes d’immigrés à Cologne, le soir du Nouvel-An 2016. On a l’impression pour le moins dérangeante que les souffrances des populations européennes sont sorties du champ de vision de l’Église, en vertu d’une sorte d’application aux peuples de l’option préférentielle pour les pauvres, qui voit dans les migrants une sorte de nouveau prolétariat des nations tandis que les Européens seraient d’indécrottables dominants, qui pour expier leur passé colonial n’auraient plus qu’un seul droit, celui de tout sacrifier à la « culture de la rencontre ».

Le second biais du discours de l’Église sur l’immigration est que c’est un discours qui ignore la dimension collective du problème : il n’est question la plupart du temps que de migrant au singulier, ou de familles. C’est un Migrant avec un grand M, dont l’origine culturelle ou religieuse n’est pas considérée. On répète qu’il faut l’accueillir et l’intégrer, sans jamais prendre en compte le fait que ce n’est pas la même chose d’intégrer quelques centaines de familles et des centaines de milliers de migrants qui seront d’autant moins portés à s’intégrer que leur nombre leur permettra de rester entre eux et de s’en trouver bien ; ni d’intégrer des personnes de la même sphère culturelle et religieuse et une immigration extra-européenne majoritairement musulmane. Dès les premiers textes de Pie XII sur la question, c’est frappant : cinquante ans avant que l’ONU n’invente la politique de “remplacement de population”, au début des années 2000, pour suppléer au déficit démographique des pays occidentaux, l’Église regardait déjà les populations comme interchangeables, faute de les considérer dans leur dimension culturelle, identitaire et collective…

R&N : D’une reconnaissance d’un droit à émigrer en cas de danger vital, vous observez un élargissement et un glissement progressif vers un droit de plus en plus vague à bénéficier de meilleures conditions de vies. Cet intérêt de plus en plus fort que porte l’Église au bien-être matériel des populations au point d’en faire un droit contraignant prend-il une place trop grande par rapport au spirituel ?

Laurent Dandrieu : Effectivement, le « droit à migrer » dont parlait Pie XII à la fin des années 1940 se bornait à l’origine à ceux que la guerre, le chômage ou la faim « ont forcé d’abandonner leur foyer ». Très rapidement, Jean XXIII en fait « un droit inhérent à la personne humaine que de la faculté de se rendre en tel pays où l’on espère trouver des conditions de vie plus convenables » ; et Benoît XVI ira encore plus loin en comptant « au nombre des droits humains fondamentaux la faculté pour chacun de s’établir là où il l’estime le plus opportun ». Curieusement, ce discours qui fait de la mobilité géographique un droit de l’homme se marie avec un discours tendant à présenter tous les migrants, quels qu’ils soient, comme des hommes n’ayant pas d’autre choix que de venir chez nous, ce qui est manifestement faux – ainsi de l’obstination du pape François à présenter les centaines de milliers de migrants venus en Europe depuis 2013 comme autant de réfugiés « fuyant la guerre et la faim ».

Mais ce qui est frappant dans ce discours, c’est son matérialisme sous-jacent : les conditions de vie matérielles sont toujours mises en avant, et jamais mises en balance avec la déperdition culturelle subie par le candidat à l’émigration en raison de l’arrachement à sa patrie. Et de la même façon, le fait qu’une immigration massive puisse bouleverser les fragiles équilibres d’une identité nationale n’est pas réellement envisagé. Dans son message pour la Journée mondiale du migrant 2011, Benoît XVI innove bien en stipulant que « les immigrés ont le devoir de s’intégrer dans le pays d’accueil, en respectant ses lois et l’identité nationale » – cette mention de l’identité nationale est inédite dans ce genre de documents –, mais on a l’air de croire qu’il s’agit seulement d’une question de bonne volonté, que l’identité nationale ne peut pas être sérieusement mise en danger par la seule présence massive d’immigrés d’une autre culture et d’une autre religion. Or, dans le même temps, l’Église condamne inlassablement les politiques d’assimilation, que Jean-Paul II renvoie même dos à dos avec les politiques d’apartheid, au nom du droit de l’immigré de garder sa culture d’origine… Donc, l’Église minore ou ignore le danger que l’immigration de masse fait peser sur l’identité culturelle et spirituelle d’un pays, en même temps qu’elle accroît ce danger en interdisant à ce pays de s’en prémunir par une politique d’assimilation…

R&N : Cette ouverture sans limite à l’immigration est-elle compensée par une évangélisation active de populations immigrées non chrétiennes ? L’Église semble moins zélée qu’autrefois à annoncer le Christ et ne pas prendre en compte l’origine extra-européenne et la pratique majoritairement mahométane de l’immigration actuelle.

Laurent Dandrieu : Il y a à la fois un fantasme d’une conversion massive des musulmans en Europe qui serait prophétiquement préparée par le discours d’accueil tous azimuts de l’Église et des gestes comme celui du pape François ramenant de Lesbos, dans son avion, trois familles de clandestins musulmans, et une réticence concrète d’une grande part de cette même Église à accueillir les musulmans qui veulent se tourner vers le Christ. Les témoignages abondent de musulmans découragés par un prêtre de se convertir au christianisme, leur conseillant plutôt de rester fidèles à l’islam. Quand le pape lui-même ne cesse de faire l’éloge de l’islam et dit à de jeunes musulmans, comme il l’a fait en 2014 : « La foi que vos parents vous ont inculquée vous aidera toujours à avancer », il est difficile d’y voir une démarche d’évangélisation très affirmée. De fait, s’il existe un petit mouvement de conversions de l’islam au catholicisme sur le continent européen, massivement c’est le contraire qui se passe : ce sont des prédicateurs musulmans radicaux qui sont en train, non seulement de conduire les masses musulmanes issues de l’immigration vers un islam de plus en plus rigoriste, mais aussi de convertir à cet islam radical nombre d’Européens de souche privés de tout repère spirituel par la laïcisation de la société.

R&N : Comment comprenez-vous le refus régulier de l’Église européenne de privilégier avant tout une immigration de populations chrétiennes avant les autres ?

Laurent Dandrieu : Par la confusion entre la charité et la politique qui marque le discours catholique actuel. En tant que chrétien, je dois m’efforcer de faire du bien à tout le monde, sans distinction d’origine ou de religion, parce que ma foi m’incite à voir dans chaque homme un enfant de Dieu, et donc un frère. Mais on oublie que, lorsqu’on ne peut pas aider tout le monde, en matière de charité « les plus proches ont un droit de priorité », comme l’écrit saint Thomas d’Aquin. Et on oublie surtout que, quand il s’agit de politiques d’immigration, cet impératif doit prendre en compte d’autres critères tels que le bien commun, la légitime défense de l’identité nationale, et très concrètement, la menace d’islamisation du continent que fait peser cette immigration de masse. Si on réduit la politique à une stricte application du principe de charité, en oubliant ces nécessaires adjuvants que sont la prudence, la justice, et le souci du bien commun, alors la charité devient une caricature d’elle-même, l’une de ces vertus devenues folles dont parle Chesterton, et la politique se trouve colonisée par un humanitarisme de tréteau de foire.

R&N : Vous évoquez dans votre livre le fait que si l’Église reconnaît la possibilité légitime qu’ont, en théorie, les États à réguler l’immigration et à exiger des migrants qu’ils s’intègrent et soient respectueux des lois et coutumes des pays d’accueil, elle en limite dans le même temps toute possibilité pratique réelle à travers les interventions des évêques et du pape, interventions critiques vis à vis des responsables politiques qui promeuvent une telle ligne. Assistons-nous à une nouvelle confusion des pouvoirs temporels et spirituels ?

Laurent Dandrieu : Il y a, en tout cas, une indéniable confusion entre l’ordre de la charité et l’ordre de la politique. Vouloir déterminer des politiques migratoires en appliquant, sans autre forme de procès, à des centaines de milliers de migrants la parabole du Bon Samaritain, considérer que l’impératif de charité doit s’imposer de la même manière à des individus et à des sociétés entières, comme si le but de l’État était d’assurer le salut spirituel de ses peuples et non « l’état tranquille de la Cité » comme disait Saint Thomas d’Aquin, témoigne d’une terrible confusion intellectuelle entre le spirituel et le temporel. C’est comme si on voulait fonder une politique économique sur la parabole des ouvriers de la onzième heure, une justice sur le précepte de tendre la joue gauche, ou une politique de défense sur la parole du Christ « remets ton épée au fourreau », sans les compléter d’une réflexion plus large : cela condamnerait toute société qui s’y abandonnerait au chaos et à la disparition rapide. Le problème est que les catholiques n’ont plus aujourd’hui, le plus souvent, de réflexion proprement politique et que, faute d’instruments intellectuels pour penser la politique, ils n’ont d’autre ressource que d’y transposer abruptement des catégories morales, avec un résultat catastrophique.

R&N : Y-a-t-il des précédents historiques qui aient conduit l’Église à revenir en arrière sur son discours politique ?

Laurent Dandrieu : Des positions politiques – et, je le démontre dans mon livre, les positions de l’Église sur l’immigration sont bien politiques – sont par définition liées à une situation donnée et appelées à être modifiées en fonction de circonstances par essence changeantes, ou lorsqu’on réalise, puisque l’Église n’a pas de promesse d’infaillibilité sur ces sujets, que l’on a fait fausse route. Pour s’en tenir à l’histoire récente, il est facile d’en trouver des exemples. Ainsi, à peine élu, saint Pie X mit-il fin à la catastrophique politique de Léon XIII de conciliation avec la République anticléricale française, qui n’avait fait qu’attiser les persécutions anticatholiques et ruiner la puissance politique du parti catholique, pour lui substituer une politique de résistance qui porta de bien meilleurs fruits. Ainsi Pie XII leva-t-il en 1939 la condamnation de l’Action française prononcée par Pie XI en 1926. Et ainsi encore, la politique d’opposition frontale de Jean-Paul II au bloc soviétique rompit-elle avec l’Ostpolitik très conciliante menée jusque-là.

R&N : Existe-il un risque de rupture d’une partie des catholiques vis à vis de la hiérarchie de l’Église ?

Laurent Dandrieu : Une rupture, je ne crois pas, car un catholique ne peut se détacher de son Église pour des questions purement temporelles. Une grogne, certainement, très sensible dans les paroisses, et plus largement un fossé qui menace de se creuser entre le peuple catholique et les prêtres “de base” d’une part, et d’autre part une hiérarchie qui semble communier avec les hiérarchies politiques dans la même indifférence aux besoins du peuple, et qui risque d’encourir un rejet similaire. Dans ses écrits rassemblés dans Défense du catholicisme populaire (éditions du Cerf), le sociologue dominicain Serge Bonnet (1924-2015) montrait bien comment un certain clergé des années 1960 et 1970 avait délaissé le peuple chrétien par son mépris de la religion populaire : le père Bonnet dénonçait « l’abandon religieux dans lequel est laissé le grand nombre parce qu’une petite caste impose une conception élitiste, sectaire, politicarde et cléricale de la religion ». Aujourd’hui c’est le mépris du patriotisme populaire qui achève de couper l’Église du peuple. Et non seulement du peuple des fidèles, mais aussi de l’immense masse de ces « catholiques culturels » qui ne sont plus attachés au clocher et à la crèche que comme des signes extérieurs de leur identité menacée, ou de ces Européens qui ont perdu tout contact avec la foi de leurs pères, mais qui s’inquiètent de la dépossession de leur identité sous les coups de boutoir de l’immigration de masse et de l’islamisation qu’elle apporte dans ses soutes.

Cette inquiétude, l’Église pourrait en faire un formidable levier pour la « nouvelle évangélisation » de l’Europe, mais elle préfère la regarder de haut comme un signe de la réticence des Européens à épouser la « culture de l’accueil ». Dans une espèce de calcul à la Terra nova, un certain clergé semble avoir fait l’impasse sur des peuples européens trop identitaires ou trop populistes à ses yeux, pour leur préférer la chimère d’une conversion massive des immigrés musulmans. Elle veut bien aller vers les périphéries valorisantes, celles qui donnent une bonne image vis-à-vis du monde : mais aller vers ces périphéries “infamantes” que sont les Européens inquiets pour leur identité, c’est trop politiquement incorrect pour ces clercs qui se targuent pourtant de radicalité. On veut bien évangéliser, mais pas au point d’encourir la foudre des médias… On voit bien, malheureusement, que ce calcul produit en Europe, pour l’Église, les mêmes effets que pour la gauche : elle l’entraîne dans un inéluctable déclin. Il est grand temps que l’Église se réveille et se décide à renouer avec les peuples d’Europe, pour le salut du continent comme pour son propre bien. Car c’est dans ces périphéries que constituent les Européens dépossédés de leur identité que réside le seul avenir possible du catholicisme sur notre continent.

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