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La Geste des rois des Francs : entretien avec Stéphane Lebecq

5 décembre 2016 Henri de Begard

Stéphane Lebecq est professeur émérite d’histoire médiévale à l’Université de Lille et auteur de La Geste des rois des Francs (Liber Historiae Francorum), Paris, Belles Lettres, 2015 ; et de Les origines franques (Ve-IXe siècle), Nouvelle Histoire de la France médiévale, tome 1, Paris, Le Seuil, 1990 (nouvelle édition 2016), il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.

R&N : Quelle est l’importance historique du Liber Historiae Francorum(LHF), ou Geste des rois des Francs, pour notre connaissance de la période mérovingienne ?

Stéphane Lebecq : Pour connaître les origines du peuple franc et l’histoire des royaumes mérovingiens, l’historien dispose de trois grandes sources narratives : 1/ les Dix Livres d’Histoire, dits communément Histoire des Francs, de Grégoire de Tours, dont le récit s’arrête vers l’an 590 ; 2/ la Chronique dite de Frédégaire, vaste compilation qui reprend Grégoire de Tours, puis lui ajoute, en son livre IV, une suite originale qui conduit son lecteur de 584 à 642 ; 3/ le Liber Historiae Francorum enfin, auquel certains manuscrits donnent le titre plus approprié de Gesta regum Francorum (Geste des rois des Francs), qui, lui aussi, reprend Grégoire de Tours, avant de livrer un récit tout à fait original, indépendant de celui de Frédégaire, et qu’il mène bien au-delà, puisque c’est à la date de 727 que, selon ses propres dires, l’auteur (anonyme) lui met son point final. On peut donc dire que le LHF est la source première de l’histoire des Mérovingiens, de 642 (quand s’arrête le récit de Frédégaire, soit trois ans après la mort du grand Dagobert) jusqu’aux années 720, époque à laquelle Charles Martel, le tout-puissant maire du palais de la maison pippinide, gouverne en lieu et place des derniers Mérovingiens. Mais, même pour les périodes qui précèdent, le LHF livre des informations originales, que ce soit sur le mythe des origines du peuple franc, ou sur les développements relatifs à son histoire militaire et à la force conquérante des Mérovingiens.

R&N : La première partie du LHF est un abrégé des six premiers livres de l’Historia Francorum de Grégoire de Tours. Quels sont les ajouts ou modifications significatives apportés par l’auteur du LHF ? En quoi cette première partie est-elle utile à l’historien de la période mérovingienne qui dispose déjà de l’Historia Francorum ?

Stéphane Lebecq : Grégoire, issu de l’aristocratie gallo-romaine, était évêque de Tours, et son histoire exprime le point de vue de son milieu et de sa fonction. Elle s’ouvre sur une déclaration de foi chrétienne et est tout entière imprégnée de dévotion, non seulement à la Trinité divine, mais aussi à Martin, le saint évêque lointain prédécesseur de Grégoire sur le siège épiscopal de Tours, qui y est enterré et est devenu comme le saint patron de la Gaule chrétienne. L’auteur du LHF, qui est vraisemblablement un aristocrate laïc familier de la cour de Neustrie (le royaume franc qui, centré sur le bassin de Paris, s’étendait du nord de la Gaule à la future Normandie) porte sur les événements le regard d’un laïc : à la différence de Grégoire, il ne s’attarde pas sur les faits miraculeux mais exalte les faits militaires, qu’il aborde avec un vocabulaire qui est bien de son temps (ainsi est-il le premier à utiliser le mot (h)ostis, à l’origine de l’ost médiéval, pour qualifier une armée ; ou à qualifier la hache franque (francisca) de bipennis (à double tranchant), engendrant une confusion qui aura la vie dure jusque dans la France de Vichy !). Il arrive en outre qu’il livre un détail ignoré ou tu par Grégoire – comme le nom de tel ou tel conseiller des rois Childéric ou Clovis, ou comme une précision géographique essentielle pour la localisation d’une bataille – celle dite de Vouillé en l’occurrence (qui préluda en 507 à la conquête de l’Aquitaine par Clovis) et qui pourrait ne s’être pas déroulée à Vouillé !

R&N : Le LHF débute par le mythe de l’origine troyenne des Francs contrairement à l’Historia Francorum qui commençait par une profession de foi catholique et un rattachement de l’Histoire des Francs à l’histoire biblique. De manière plus générale, le fait religieux y est beaucoup moins visible. Est-ce le signe d’une profonde différence de but d’écriture entre les deux œuvres ?

Stéphane Lebecq : Il faut savoir que Grégoire de Tours, qui a également écrit de nombreuses collections de textes hagiographiques, a une vision providentielle de l’histoire en général et de l’histoire des Francs en particulier. Les succès qu’ils ont remportés sont interprétés comme le résultat de l’alliance de Clovis avec Dieu … et de la sollicitude de saint Martin, dont Clovis le premier, et ses successeurs après lui, se sont faits les serviteurs et les propagandistes. L’auteur du LHF ne cherche pas à édifier, il raconte des faits, exprimant lui aussi le point de vue de son milieu – l’aristocratie franque de Neustrie, saisie dans ses rapports complexes avec la royauté mérovingienne. S’il n’ignore pas le fait religieux, celui-ci n’occupe pas la place centrale qu’il occupe chez Grégoire. Parmi les anecdotes ajoutées par le LHF à l’œuvre de Grégoire, il en est une, amusante, qui illustre bien la différence de propos entre les deux auteurs : à l’aller de la campagne qui allait aboutir à la conquête de l’Aquitaine aux dépens des Wisigoths, Clovis, de passage à Tours, voulut s’assurer le soutien de saint Martin, et, entre autres cadeaux, il offrit à sa basilique son plus beau cheval. Au retour et victorieux, Clovis rendit grâce à Martin et lui fit de nouveaux cadeaux, mais il voulut récupérer son cheval. Comme Clovis en offrit cent sous (une belle somme assurément !), le cheval refusa de bouger, et n’accepta finalement de partir avec son maître qu’après que celui-ci eut offert cent autres sous au sanctuaire. Clovis en conclut que “si saint Martin est prodigue de son aide, il est très cher en affaires (in negotio)”. On n’imagine pas une telle légèreté de ton et un tel sens de l’humour sous la plume de Grégoire.

R&N : Les deux autres parties du LHF s’appuient soit sur des sources aujourd’hui perdues soit sur les souvenirs personnels de l’auteur inconnu. Avons-nous une idée claire de ce qui y relève de l’histoire et de ce qui y relève de la légende ?

Stéphane Lebecq : Plus que des “sources aujourd’hui perdues” ou que des “souvenirs personnels”, je pense que l’auteur du LHF, proche du palais des rois de Neustrie et peut-être même détenteur d’un office important au sein de ce palais (dont les lieux de séjour étaient alors situés dans la zone de confluence de l’Aisne et de l’Oise, entre Soissons, Compiègne et quelques autres résidences), a disposé de ce que j’appelle la “mémoire palatine”, à savoir les souvenirs accumulés, certes peut-être enjolivés, transmis de génération en génération depuis que Clovis avait installé dans le Soissonnais le siège de son autorité. Alors que beaucoup de ce qu’il écrit sur la période qui va de la fin du VIe au milieu du VIIe siècle est également relaté par la Chronique de Frédégaire, on ne retrouve jamais les “copiés-collés” qui étaient si nombreux au temps où notre auteur reprenait Grégoire de Tours. L’indépendance absolue du LHF par rapport à Frédégaire, qui écrivait sans doute en milieu burgonde, plaide pour l’authenticité des faits qui sont rapportés par l’un et par l’autre. Il n’y a qu’un événement qui paraît relever sinon de la légende, du moins d’une tradition fautive, c’est l’histoire de la soi-disant campagne conduite contre les Saxons vers 625-630 par le jeune Dagobert avec l’aide de son père Clotaire II, et dont on n’a nulle autre trace. Sans doute y a-t-il ici confusion avec la campagne avérée que Clotaire Ier lança contre les Saxons dans les années 555-560.

R&N : Malgré l’insistance moindre sur les faits religieux, que nous apprend le LHF sur la conversion au christianisme des Francs et sur l’organisation de l’église franque ?

Stéphane Lebecq : Sur la conversion des Francs au christianisme, l’auteur du LHF reste fidèle au récit de Grégoire de Tours – faisant remonter l’engagement de conversion de Clovis à une bataille livrée contre les Alamans, et donnant un rôle catéchétique essentiel à la fois à la reine Clotilde et à l’évêque Rémi de Reims. Mais, de façon un peu surprenante, il met dans la bouche de Clotilde une déclaration de foi chrétienne beaucoup plus développée que celle que donne Grégoire à ce point de son récit, mais qu’il a sans doute empruntée au prologue de l’Histoire du même Grégoire. Quant à l’histoire et à l’organisation de l’église franque, le LHF n’ajoute rien d’original, et se fait même beaucoup moins disert que Grégoire : ainsi, là où ce dernier faisait un véritable éloge du grand évêque Avitus de Vienne, contemporain de Clovis, et évoquait à cette occasion la liturgie des Rogations instituée à la suite d’un tremblement de terre par l’évêque Mamert, prédécesseur d’Avitus sur le siège de Vienne, l’auteur du LHF ne retient rien de l’éloge d’Avitus, et se contente d’évoquer – avec force détails – le séisme et ses conséquences sur la cité rhodanienne qui ont préludé à l’institution de cette cérémonie.

R&N : Quels sont durant cette période les relations entre l’Église et la royauté ? Cela peut-il expliquer la difficulté qu’il y a à déterminer l’identité de l’auteur, placé par certains dans un monastère, par d’autres « à l’ombre du palais royal » ?

Stéphane Lebecq : Dès les lendemains de la conversion de Clovis, c’est celui-ci, et après lui l’ensemble des rois mérovingiens, qui deviennent les chefs des Eglises de leur royaume – dans une continuité parfaite avec les derniers Empereurs chrétiens de l’Empire romain. C’est le roi, à commencer par Clovis dès 511, qui convoque les conciles ; c’est le roi qui, contre la tradition canonique qui veut que les évêques soient élus “par le clergé et par le peuple” de leur cité, essaie de placer son candidat sur les sièges épiscopaux (cela ne s’est pas toujours fait sans mal, mais a fini par s’imposer comme on le voit bien sous le règne de Dagobert (623-639) qui a promu nombre de ses officiers palatins à l’épiscopat – Ouen à Rouen, Eloi à Noyon … ) ; et c’est le roi qui légifère en matière d’organisation ecclésiale. Cela n’a eu d’incidence ni sur le contenu ni sur l’identité de l’auteur du LHF. Si certains chercheurs (comme l’Américain Richard Gerberding) ont suggéré que l’auteur était moine dans un monastère soissonnais, si d’autres (comme l’Anglaise Janet Nelson) ont imaginé qu’il s’agissait d’une femme, sans doute nonne, je n’ai pour ma part pas le moindre doute, ainsi que je l’ai exprimé dans mon livre sur La Geste de rois des Francs : vu le contenu de l’œuvre et l’intérêt de l’auteur pour le fait militaire et les compétitions de pouvoir, celui-ci ne pouvait qu’être un homme habitué des champs de bataille et familier des couloirs du palais des rois de Neustrie, où il a pu recueillir nombre de traditions relatives à l’origine de la famille mérovingienne et à l’histoire des rois francs – ce que j’ai appelé plus haut la “mémoire palatine”.

R&N : Le LHF a été écrit peu de temps avant la transition de la dynastie mérovingienne à la dynastie carolingienne et l’on y devine déjà l’importance croissante que jouent les Pippinides. La vision du LHF sur cette période est-elle différente de celle donnée par les sources carolingiennes plus tardives ?

Stéphane Lebecq : L’auteur écrit au moment où Charles Martel, fils du grand Pépin II (Pippinus, d’où le nom de la famille pippinide) qui a fait l’unité des royaumes francs sous sa seule autorité, gouverne le royaume en lieu et place de Mérovingiens de plus en plus pâles – souvent des rois enfants, qui ont eu tout juste le temps d’engendrer des héritiers avant de mourir précocement. L’auteur du LHF, qui a longtemps exprimé le légitimisme dynastique des aristocrates neustriens à l’égard de la famille mérovingienne, en est venu à ne plus supporter les compétitions de pouvoir entre les différents royaumes mérovingiens (notamment la Neustrie du Nord-Ouest et l’Austrasie du Nord-Est), et, à l’intérieur de chacun de ces royaumes et notamment du sien (la Neustrie), entre les groupes familiaux qui s’y disputaient le contrôle du palais. C’est pourquoi, lassé des querelles intestines qui minaient le peuple franc, il s’est rallié, résigné sans doute mais relativement confiant dans l’avenir, à la famille pippinide et à celui, Charles Martel, dont l’ascension avait commencé “avec l’aide du Seigneur” (auxiliante Domino), et qui lui paraissait désormais capable de ramener l’unité et la paix dans le royaume. Mais des derniers Mérovingiens, il fait les victimes et non les responsables de cet état de fait, alors que les sources plus tardives, comme les Annales royales ou la Vita Karoli d’Eginhard, toutes issues du milieu pro-carolingien, s’acharnent à discréditer ceux qu’elles fustigent comme des “rois fainéants” de façon à légitimer la prise de pouvoir par la nouvelle dynastie.

R&N : Quel serait pour vous l’épisode le plus marquant de la Geste des rois des Francs ?

Stéphane Lebecq : L’épisode que je trouve sinon le plus marquant, du moins le plus savoureux, est sans doute pour moi le récit que l’auteur fait de la mort de Chilpéric Ier en 584. Alors que Grégoire de Tours se contente de dire que le roi de Neustrie a été assassiné au retour de la chasse par un anonyme quidam (il n’en dit pas plus mais son lecteur a des raisons de penser que le bras meurtrier a été armé par la reine Brunehilde – ou Brunehaut – d’Austrasie dont Grégoire vient d’évoquer les prémices de la lutte au couteau qui l’oppose au dit Chilpéric et à son épouse Frédégonde), l’auteur du LHF se fait beaucoup plus disert. Dans un récit où la précision des détails et des noms propres plaide pour l’authenticité de l’anecdote qui, enregistrée par la “mémoire palatine”, aurait pu parvenir à ses oreilles plus d’un siècle plus tard, il incrimine Frédégonde elle-même : surprise en flagrant délit d’adultère avec le maire du palais Landeric, elle aurait voulu anticiper en l’assassinant la vengeance annoncée de son mari cocu. Si l’histoire est avérée, cela signifie que le fils – un bébé à l’époque – de Frédégonde pourrait n’être pas celui du roi Chilpéric, donc ne descendrait pas de Clovis ! Or c’est ce fils qui, sous le nom de Clotaire II, allait plus tard mettre un terme à la guerre civile héritée du conflit entre les deux reines, et transmettre à son fils Dagobert – le plus grand “Mérovingien” depuis Clovis – un royaume pacifié, bientôt à son apogée.

5 décembre 2016 Henri de Begard

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