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La géopolitique du Vatican

Historien et géopolitologue, Jean-Baptiste Noé est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Église. Il vient de faire paraître au Presses Universitaires de France une des premières géopolitiques du Vatican . Œuvre de catholique, son livre témoigne d’une grande érudition mais aussi d’une volonté de vulgarisation qui n’enlève rien, ni à la profondeur ni à la richesse des idées évoquées.
Jean-Baptiste Noé revient avec une honnêteté intellectuelle certaine sur ce qui fonde la spécificité au travers des siècles de la géopolitique du Saint-Siège : sa capacité à être l’un des États les plus influents à l’échelle mondiale sans pour autant posséder les atouts traditionnels qui fondent la puissance de ses voisins.
S’il revient abondamment sur l’histoire du Vatican et des évêques de Rome qui y ont séjourné, la réflexion générale de Jean-Baptiste Noé se place et se développe principalement sur une période historique qui s’étend de 1870 – date de la perte des États pontificaux – à nos jours. C’est donc une géopolitique contemporaine qui nous est présentée.
Elle se déroule au travers de trois grands axes : « Les lieux du Vatican » qui présente au lecteur un ensemble de rappels historiques sur les lieux du plus petit État du monde et une analyse globale de ses relations géopolitiques au cours du XXe siècle ; « Les préoccupations du Vatican » où Jean-Baptiste Noé revient sur ce qui fonde l’essence de la géopolitique de cet État à la fois temporel et spirituel ; « Les idées du Vatican » enfin, où sont exposés les moyens mis en œuvre par le Saint-Siège – à la fois culturels, politiques et économiques –, pour assurer la bonne promotion de ses idées.

Jean Baptise Noé, dont l’ouvrage a déjà été relayé par plusieurs médias, a bien voulu répondre à nos questions.

Le R&N : Ce qui ressort à la lecture de votre livre est que le Vatican est l’un des États les plus influents à l’échelle mondiale et cela grâce à ses spécificités. En quelques mots, pourriez-vous nous rappeler quelles sont-elles ?

Jean-Baptiste Noé : Les États de l’Église comptent parmi les plus anciens États au monde, puisqu’ils furent officiellement fondés en 752, grâce à une donation territoriale de Pépin le Bref. En 1870, le royaume de Piémont-Sardaigne envahit le Latium et Rome. C’est la debellatio, la perte de la souveraineté territoriale. C’est en 1929, avec les accords du Latran, que le Saint-Siège retrouve cette souveraineté, sur un territoire plus restreint : la cité du Vatican.

Son influence repose sur trois critères essentiels : sa profondeur historique, la densité de son réseau d’information, son indépendance.
Profondeur historique parce que la diplomatie pontificale sait tenir compte de la culture et de l’histoire des peuples. Elle a cette mémoire du temps et du lieu qui échappe, malheureusement, à de nombreuses chancelleries occidentales contemporaines. Si l’on prend le cas du Proche-Orient, il est impossible de proposer des solutions réalistes à ses crises sans connaissance de son empilement historique.
Quant à la densité de son réseau d’information, ce n’est pas un réseau d’espions, mais un tissu de personnes présentes sur tous les continents et à tous les échelons sociaux qui permettent de relayer des informations et de donner la mesure du pouls mondial. C’est un des plaisirs d’être à Rome : pouvoir, dans la même journée, échanger avec des personnes diverses venant de tous les continents. C’est essentiel pour comprendre la pluralité du monde, sa complexité et pour échapper au tropisme provincial qui nous fait voir le monde depuis notre pays ou notre capitale.
Enfin, le désintéressement. Quand le Pape se prononce sur les affaires du monde, ce n’est pas pour vendre ses Airbus ou pour négocier ses intérêts politiques ou économiques mais véritablement pour faire avancer l’humanité et pour parler au nom de l’intérêt de tous les hommes.

Le R&N : Étant avant tout et de manière intrinsèque une puissance spirituelle, la géopolitique du Saint-Siège ne se heurte-t-elle pas à une forme d’angélisme structurel qui limite profondément son champ d’action mais aussi son influence sur les autres États ?

Jean-Baptiste Noé : C’est l’éternel conflit de la géopolitique, balancée entre réalisme et idéalisme. On aimerait que le monde soit tel qu’on le rêve, alors que nous devons nous contraindre à le comprendre tel que nous le voyons. Toutefois, l’Église, et par elle ses théologiens et ses intellectuels, a élaboré une réflexion profonde et très aboutie sur la guerre et sur le concert des nations. C’est une partie essentielle de ce que l’on appelle la Doctrine Sociale de l’Église (DSE). Beaucoup limitent la DSE à son aspect social alors que sur les douze chapitres que compte le Compendium de la Doctrine Sociale de l’Église, deux traitent de la diplomatie et des relations internationales et un seul de l’économie.
Ce n’est pas tellement un angélisme structurel, c’est une lacune conjoncturelle. En Europe, de manière générale, nous avons cessé de penser la guerre, la puissance et la diplomatie. Dans le grand vent marxiste des années 1960-1980, l’économie a beaucoup été conceptualisée, et souvent très mal, mais on a oublié la guerre. Cela manque aussi à la formation des prêtres : l’histoire, la géopolitique et les relations internationales ne sont pas enseignées dans les séminaires. On pourra penser que les curés de paroisse ne sont pas directement concernés par ces choses-là, sauf qu’ils leur faut bien réfléchir et enseigner sur les bouleversements géopolitiques que nous connaissons.
À Rome, aujourd’hui, il y a trop peu de Français présents à la Secrétairerie d’État, et plus aucun Français à l’Académie pontificale ecclésiastique, l’école qui forme les diplomates du Saint-Siège. C’était pourtant une grande spécialité française, avec des hommes qui ont brillamment servi l’Église, tels les cardinaux Villot (Secrétaire d’État de Paul VI), Poupard, Etchegaray, Mamberti ou Tauran (qui est encore en activité), pour ne citer que des contemporains. Si les évêques français n’envoient plus de prêtre à Rome pour devenir diplomate du Saint-Siège, c’est que ces questions doivent leur apparaître comme secondaires. L’Église dispose d’un immense bagage intellectuel pour penser la guerre et la diplomatie, elle n’a qu’à puiser dans son patrimoine pour l’actualiser.

Le R&N : Si vous revenez amplement sur l’histoire des relations entre le Saint-Siège et plusieurs grands États comme la France, l’Angleterre, la Russie, la Chine ou les États-Unis, vous n’évoquez nul part la question de l’État Israélien. Que pouvez-vous nous dire quant à la situation des relations entre le Vatican et l’État juif ?

Jean-Baptiste Noé : Le Saint-Siège s’est montré favorable à la création d’un État juif en Palestine, suivant en cela le plan de partage de l’ONU qui aboutit à la création d’Israël en 1948. Il défend un libre accès aux lieux saints, notamment Jérusalem, et est pour la reconnaissance d’un État pour les Arabes de Palestine. En 1967, Paul VI avait demandé à ce que les États arabes reconnaissent Israël, demande qui se perdit dans les sables de la guerre des Six Jours. Cette relation recouvre plusieurs dossiers délicats : relation avec le judaïsme et relation avec les pays arabes, donc avec l’islam.

Le R&N : À vous lire, il apparaît clairement que l’avenir du catholicisme dépend d’abord du vieux continent européen. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous pousse à émettre de telles affirmations, alors même le catholicisme connaît depuis plusieurs décennies une très lourde crise en Europe.

Jean-Baptiste Noé : Tout d’abord, l’expression vieux continent servant à désigner l’Europe ne me paraît pas appropriée. Si l’on veut spécifier une temporalité, les autres continents sont aussi vieux que l’Europe. L’expression est souvent utilisée de façon dépréciative, surtout quand règne le culte du jeunisme, afin de faire croire que l’Europe appartient au passé.
Ce que je démontre dans le livre, c’est que l’Europe, notamment pour le christianisme, est le continent de l’espérance, pour au moins trois raisons.
La première, c’est de faire remarquer qu’en dépit du long travail de sape effectué dans les années postconciliaires pour détruire le christianisme, celui-ci est encore présent. Les ennemis de l’Église, les anticléricaux et certains membres du clergé, ont eu beau faire, ils n’ont pas réussi à éradiquer la foi. Cela démontre que le christianisme était beaucoup plus ancré dans les âmes que certains sociologues ont pu le penser.
La deuxième raison, c’est le réveil de la foi qui se manifeste aujourd’hui grâce au travail de Jean-Paul II et de Benoît XVI. En 2011, lors des JMJ de Madrid, plus d’un million de jeunes était présent pour prier avec le Pape. Benoît XVI est le seul à avoir pu réunir autant de jeunes autour de lui ; aucun homme politique, rockstar ou sportif ne l’a fait.
Enfin, le XXIe siècle est marqué par le réveil des identités, qui se manifeste dans tous les continents. C’est l’un des effets de la mondialisation : elle uniformise d’un côté, mais de l’autre elle renforce les identités qui refusent l’uniformisation. Or, l’identité de l’Europe étant intrinsèquement chrétienne, le christianisme ne peut que se raviver. Sauf si l’on change l’essence de l’Europe.

Le R&N : Vous rappelez avec justesse que la force de la géopolitique du Vatican réside en partie dans l’étendue de son réseau diplomatique. Vous soulignez également que cette relation est, pour des raisons historiques, très étroite et particulière avec la France. Or, la France n’a actuellement aucun ambassadeur près le Saint-Siège. Pouvez-vous nous expliquer cette situation ?

Jean-Baptiste Noé : La personne qui avait été proposée par le Quai d’Orsay pour occuper ce poste n’a pas été accréditée par le Saint-Siège. Tant qu’aucun nouveau diplomate n’est proposé, l’ambassade près le Saint-Siège reste inoccupée, même si le personnel gère les affaires courantes. C’est très ennuyeux pour la France, car cela la prive d’un relais d’influence et d’un poste d’information essentiel.

Le R&N : Malgré quelques tentatives, le Saint-Siège semble avoir du mal à réagir et à prendre des décisions fermes face à la religion musulmane alors même qu’elle la côtoie depuis des siècles. Comment expliquez-vous cette difficulté ?

Jean-Baptiste Noé : Pour ce qui est des rapports avec l’islam, ceux-ci sont plutôt apaisés : les Papes entretiennent de bonnes relations avec des chefs importants de cette religion et avec des figures marquantes du monde arabe. Le roi de Jordanie partage beaucoup de points communs avec le Vatican. Les relations sont approfondies avec l’Iran ainsi que le Maroc. On se souvient notamment de la visite que Jean-Paul II y effectua le 19 août 1985.
Ce qui pose problème c’est l’islamisme et une version agressive de l’islam. Il y a chez certains une difficulté à comprendre cette religion, très déroutante par bien des aspects car très différente de la foi chrétienne. Pourtant, l’Église peut s’appuyer sur des chrétiens islamologues de grande renommée et de beaucoup de sérieux.
La diplomatie pontificale craint un affrontement direct. Nous ne sommes plus au temps de Lépante et du siège de Vienne. Elle craint aussi pour les chrétiens présents dans ces régions et les menaces qui pèsent sur eux. En fait, ce qui manque le plus, c’est une vision. Que veut-on faire avec l’islam ? Convertir les musulmans à la foi chrétienne ? Maintenir le statu quo d’un partage du monde entre islam et christianisme, sorte de Tordesillas religieux ? C’est cette absence d’objectif qui donne l’impression que le Saint-Siège répond au coup par coup, sans trop savoir où aller.

Le R&N : Selon vous, quelles sont les perspectives géopolitiques du pontificat du pape François ? Vu par certains comme un pape de la « rupture », poursuit-il pourtant les actions entamées par ses prédécesseurs ?

Jean-Baptiste Noé : Ce n’est nullement un pape de rupture, même s’il est toujours tentant d’affubler les évêques de Rome avec des étiquettes. En matière diplomatique, il se place dans les pas de ses prédécesseurs, notamment Benoît XVI. Il mentionne moins le danger du relativisme. En revanche, il développe une géopolitique de l’urbanité que je trouve très intéressante. Il parle très souvent des villes, et notamment des mégalopoles, comme étant des lieux de défi pour l’inclusion sociale et l’évangélisation. Dans Evangeli gaudium il décrit les grandes villes en des termes très géographiques ; ce sont presque des analyses de paysage. En cela, il est vraiment un pape géopolitique.

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