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Jean Sévillia : « Beaucoup de sites de la réinfosphère ont à passer le cap du professionnalisme »

9 décembre 2016 Henri de Begard

Journaliste, écrivain et historien, Jean Sévillia est chroniqueur au Figaro Magazine et au Figaro Histoire. Il vient de publier Écrits historiques de combat, un recueil de trois essais (Historiquement correct ; Moralement correct ; Le terrorisme intellectuel) qui vient de paraître aux éditions Perrin. Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.

R&N : Vous dénonciez il y a déjà plus de 15 ans le terrorisme intellectuel qui sévit en France. Comment celui-ci a-t-il évolué depuis ? Est-il toujours aussi prégnant ? Se manifeste-t-il toujours dans les mêmes formes ?

Jean Sévillia : En substance, les thèmes décrétés tabous il y a quinze ans par le terrorisme intellectuel restent frappés du même interdit aujourd’hui. On pourrait citer, dans le désordre, l’équivalence historique des deux grands totalitarismes du XXe siècle, communisme et nazisme, les maux provoqués par une immigration incontrôlée, les ravages suscités par la destruction du modèle familial traditionnel, la perte des valeurs communes sous l’effet de l’individualisme dominant. Certains sujets sont cependant devenus encore plus protégés, je pense notamment à tout ce qui touche à l’islam ou à l’homosexualité. Ce terrorisme intellectuel est tout aussi prégnant car il s’appuie sur les deux piliers du politiquement correct que sont l’Éducation nationale et le système médiatique, tous deux massivement orientés à gauche. Le principe du terrorisme intellectuel n’a pas changé : il consiste, au lieu d’avoir un débat de fond avec son adversaire, à lui coller une étiquette infamante (fasciste, raciste, xénophobe, colonialiste, homophobe, etc.), qualificatif destiné à lui ôter toute légitimité et donc à lui interdire de s’exprimer. Une des dernières manifestations en date du terrorisme intellectuel est la façon dont les médias ont fait de François Fillon, dans l’entre-deux-tours de la primaire, un prototype du réactionnaire intégriste, ce qui fait sourire quand on connaît le positionnement de cet homme de tradition modérée, qui n’a jamais brandi son catholicisme en bandoulière, et qui reconnaît avoir une pratique religieuse« irrégulière ».

R&N : Les grands médias dénoncent désormais régulièrement une « fachosphère » et l’on observe en effet la multiplication des sites d’informations alternatifs ou indépendants. Internet est-il en train de mettre en échec le politiquement correct ?

Jean Sévillia : Assurément, que ce soit par le biais des sites et blogs ou des réseaux sociaux, Internet a ouvert un espace de liberté pour la pensée « incorrecte », ce dont je me réjouis. Attention cependant à ne pas accorder crédit par principe à n’importe quel site ou blog sous prétexte qu’il rompt avec le politiquement correct. Toute information doit être vérifiée et hiérarchisée avant d’être diffusée dans le public. Beaucoup de sites de la réinfosphère ont à passer le cap du professionnalisme, ce qui n’est pas gagné d’avance car cette exigence suppose des moyens économiques qui souvent ne sont pas réunis. Un mauvais site de droite ou indépendant reste un mauvais site ! N’oublions jamais que le contraire de l’erreur, ce n’est pas une erreur inversée, c’est la vérité. Par ailleurs, la puissance de la grande presse écrite ou du système médiatique reste considérable. Il y a donc une énorme marge avant qu’Internet mette en échec le politiquement correct.

R&N : « Y a-t-il une malédiction sur la presse homo française ? » titrait récemment Libération suite à la faillite de plusieurs médias LGBT. Le moralement correct est-il désormais en difficulté ?

Jean Sévillia : Les militants LGBT forment un micro-milieu dont la puissance tient aux appuis politiques et financiers. Les difficultés de leur presse communautariste sont la conséquence du fait que ces journaux ont une base très étroite et que leurs sponsors se lassent parfois de renflouer des titres sans aucune rentabilité. Et je ne parle pas des questions personnelles dans un milieu où abondent les problèmes d’égo. Mais le monde LGBT a d’autres canaux pour faire passer son message, puisque le politiquement correct lui ouvre toute la presse de gauche, parfois la presse de droite, et toujours les chaînes publiques de radio ou de télévision. Hélas non, le moralement correct n’est pas en difficulté. Il triomphe, et même à droite où les codes de la révolution des valeurs morales, familiales et sexuelles ont pour l’instant gagné la partie, y compris chez une partie des catholiques. Regardez les enquêtes d’opinion sur la contraception, l’avortement ou le mariage homosexuel, ils sont parlants à cet égard.

R&N : Les débats sur l’islamisation de la France ne montrent-ils pas que le terrorisme intellectuel (critiquer l’islam vous place directement à l’extrême-droite) et l’historiquement correct (réécriture du passé de l’islam en Europe par exemple) sont complémentaires ?

Jean Sévillia : Concernant la critique de l’islam, l’islamophobie est un concept inventé par des islamistes pour mélanger des notions de nature différente. D’une part le débat historico-critique sur les textes sacrés de l’islam, débat interdit dès lors que le Coran est considéré comme un texte incréé, c’est-à-dire directement dicté à Mahomet par Allah, ce qui lui confère un statut sacré, intangible. D’autre part des aperçus critiques sur tel ou tel aspect de la civilisation arabo-musulmane, considérations assimilées à du racisme anti-arabe, ce qui est un mensonge puisqu’une religion n’est pas une race, et puisque tous les Arabes ne sont pas musulmans, même si on s’emploie, au Moyen-Orient, à faire disparaître les Arabes chrétiens. La réécriture du passé de l’islam en Europe vise évidemment à présenter un visage idyllique des relations de l’islam avec les autres religions, ce qui est un autre mensonge historique puisqu’on sait que les chrétiens et les juifs de l’Andalousie musulmane étaient en situation d’infériorité, de dhimmitude, qui restreignait leur liberté religieuse et leur imposait des contraintes sociales que n’avaient pas les musulmans. Que ce soit pour le passé ou le présent, le terrorisme intellectuel voudrait faire de l’islam un objet intouchable, et confond volontairement toute perspective critique sur cette religion avec une animosité à l’égard de ses adeptes. Cet amalgame est d’autant plus inacceptable qu’il est paradoxalement contre-productif, y compris au regard de l’intérêt des musulmans.

R&N : L’enseignement de l’histoire est régulièrement critiqué. Y-a-t-il une dégradation réelle de cet enseignement ou les polémiques sont-elles dues au fait que les Français prennent désormais conscience de son importance ?

Jean Sévillia : L’enseignement de l’histoire est objectivement un désastre. On a chassé la chronologie, en dépit des affirmations officielles qui prétendent le contraire, et on a privilégié des enseignements thématiques qui ne font qu’introduire de la confusion dans l’esprit des élèves. Tous les indicateurs montrent que le niveau global des connaissances historiques des Français a régressé au cours des trente dernières années. Qui elles même marquaient un recul par rapport à l’époque précédente. Je rappelle que le Figaro Magazine avait fait un coup d’éclat, en 1979, avec une couverture consacrée à un appel lancé par Alain Decaux : « On n’apprend plus l’histoire à vos enfants »… Il y a trente-sept ans : que dirait le malheureux aujourd’hui ! Mais par un effet de réaction, les Français sont de plus en plus nombreux à sentir qu’on les coupe de leur passé, de leurs racines, et cet arasement crée un fort désir d’histoire qui se porte sur les émissions historiques de la télévision (il en reste, et de bonnes), les livres, les revues spécialisées, les musées, les spectacles historiques, les sites et blogs à vocation historique.

R&N : Le titre de votre ouvrage, Écrits historiques de combat, est révélateur du combat qui se livre en ce moment. Pourquoi avoir choisi d’ouvrir cet ouvrage par votre essai sur l’Historiquement correct ? La connaissance de l’Histoire doit-elle avoir la première place dans ce combat ?

Jean Sévillia : La connaissance de l’histoire doit avoir une place éminente dans ce combat, car la maîtrise du passé conditionne la maîtrise du présent, comme l’avait écrit George Orwell dans 1984. Mais le fait que mes Écrits historiques de combat s’ouvrent par Historiquement correct publié en 2003 et se closent par le Terrorisme intellectuel paru en 2000 tient à ce que ce dernier livre ouvre sur l’actualité, ce qui a conduit mon éditeur, avec mon accord, à présenter dans cet ordre les trois livres dans ce recueil.

R&N : Le christianisme évoqué plus largement dans vos autres livres est cependant présent tout au long de ces trois essais. Quelle place a-t-il encore à jouer dans une société qui souhaite imposer une laïcité de plus en plus agressive ?

Jean Sévillia : Le christianisme n’est pas une idéologie qu’on imposerait ou qu’on instrumentaliserait à des fins politiques : c’est d’abord et principalement une religion, une foi, dont la proclamation et la pratique sont normalement indépendants de l’époque et du contexte socio-politique. En théorie, le rôle du christianisme est donc le même il y a mille ans ou de nos jours : répandre auprès de tous les hommes la Bonne nouvelle, l’annonce de la victoire du Christ sur la mort, de la possibilité d’un salut éternel qui dépasse notre humaine condition. Cela posé, il existe évidemment une histoire chrétienne, et des pays dont la culture doit énormément au christianisme, ce qui est le cas de la France. Toute politique ou toute idéologie qui tente de nier ou d’éradiquer la part chrétienne de la France est une violence exercée contre notre société.

R&N : Vous évoquez dans votre préface la résistance qui s’organise face au progressisme. Comment faire pour inscrire celle-ci dans le temps long, avec des objectifs à long terme et sortir de l’approche court-termiste qui prévaut en politique ?

Jean Sévillia : Journaliste, essayiste et historien, je ne peux répondre que sur le plan qui est le mien, celui du combat des idées. Or c’est précisément un domaine où les résultats s’obtiennent sur le long terme. Mais c’est un engagement capital, car tous les grands changements politiques et tous les changements d’époque ont été obtenus par un changement dans les idées. De ce point de vue, la multiplication des livres qui se situent aujourd’hui dans une mouvance conservatrice, au sens noble du terme, ou à contre-courant de la doxa progressiste qui domine le monde culturel et médiatique annonce de beaux fruits pour demain, même si nous savons que l’avenir risque aussi de nous réserver des moments douloureux.

R&N : Quel rôle les catholiques ont-ils à jouer dans cette résistance ?

Jean Sévillia : Attention, les catholiques ne forment pas un bloc, et pas non plus une catégorie politique, même si l’on sait que les catholiques pratiquants votent à droite à 70 % au moins. Mais il n’existe pas un vote de droite unique, pas plus chez les catholiques, même si François Fillon a eu les faveurs d’une grosse majorité d’entre eux à la primaire de la droite. Nul n’a le droit de s’arroger le monopole de la représentation des catholiques. Il reste que ceux des catholiques qui sont engagés dans la résistance à l’idéologie progressiste ont à apporter des repères fondamentaux, notamment anthropologiques, à une époque qui les a perdus. Mais ils ont à mener ce combat temporel sans jamais perdre de vue les trois vertus essentielles que l’Église nomme les vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité.

Jean Sévillia, Écrits historiques de combat (Historiquement correct, Moralement correct, Le Terrorisme intellectuel), avec une préface inédite, une bibliographie actualisée et un index des noms propres, Perrin, 840 pages, 25 €.

9 décembre 2016 Henri de Begard

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