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Jean-Frédéric Poisson : « À nous d’aider les Syriens à anéantir Daech »

Jean-Frédéric Poisson est député des Yvelines et président du Parti Chrétien-démocrate (PCD). Au retour d’un voyage en Libye et en Orient, M. Poisson a bien voulu répondre aux questions du R&N.

R&N : Monsieur le député, vous étiez récemment en visite à Tripoli (Libye) : quel était l’objectif de cette visite officielle auprès d’autorités non reconnues par l’ONU ?

Jean-Frédéric Poisson : Cette rencontre fait suite à la visite en France, quelques semaines auparavant, de représentants du Gouvernement de Tripoli.
J’avais échangé avec deux membres du gouvernement libyen, le Ministre de l’intérieur et le Ministre du pétrole, sur la question des flux migratoires.
Mes interlocuteurs avaient alors exprimé la volonté d’agir afin de mieux contrôler ces flux et ainsi mettre fin au drame du trafic humain qui transforme la Méditerranée en un vaste cimetière.
J’avais rappelé qu’il n’y avait aucune obligation pour la France d’accueillir ces migrants. Ils quittent leur terre, leur famille, leurs racines, et on ne me fera pas croire qu’un somalien, qu’un syrien, qu’un érythréen sera plus heureux en France ou en Angleterre après avoir été déraciné trois ou quatre fois, étant donné les insurmontables difficultés que nous rencontrons dans l’organisation de leur « accueil ».
Il faut donc agir pour stopper ces flux migratoires avec les autorités locales, qui sont prêtes à dialoguer avec les autorités françaises pour mettre en œuvre tous les moyens dans ce sens. Alors que les échanges entre les libyens et les autorités italiennes ont repris récemment, il n’y a aucune raison pour que les forces de l’ordre françaises ne dialoguent pas avec les libyens de Tripoli sur ces questions. Sauf à considérer que les autorités françaises souhaitent activement voir venir sur nos côtes des milliers de réfugiés que nous ne pourrons de fait pas accueillir dignement.

R&N : Comment la France et les pays d’Europe peuvent-ils efficacement endiguer l’afflux d’immigrés clandestins, lesquels transitent notamment par la Libye ?

Jean-Frédéric Poisson : D’abord en étant d’une fermeté sans faille à envers les trafiquants.
Quitte à user la force armée envers ces réseaux : frappons militairement les embarcations vides, démantelons les filières.
Nous devons être sans pitié envers les auteurs de trafics humains qui instaurent le désordre et sèment la mort au cœur de la Méditerranée après dépouillé les migrants de leurs biens ou de leur liberté.
Par ailleurs, les autorités de Tripoli souhaitent une coopération étroite avec des ONG afin d’améliorer le sort des migrants (20 000 actuellement détenus dans les camps de fortune), mais ne rencontrent aucun écho et n’obtiennent aucune réponse à leur demande d’aide.
Voilà deux pistes concrètes de coopération avec ces autorités, qui peuvent, aux dires des ministres libyens, parfaitement être mises en œuvre sur un plan purement technique.

R&N : La presse a surtout retenu votre séjour, il y a quelques jours, en Syrie. Vous avez rencontré le président Assad. Est-ce à dire qu’Assad, que le Premier ministre français considère comme un "boucher", est un interlocuteur précieux ? Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de pactiser avec le diable ?

Jean-Frédéric Poisson : Comme parlementaire et représentant de la nation je n’ai pas vocation à attribuer des satisfécits aux gouvernants étrangers. Je laisse aux « experts » le soin de se prononcer sur ce sujet. Je suis représentant du peuple de France et ce qui m’importe avant tout c’est l’intérêt des français.
A ce titre, la France a une histoire particulière avec la Syrie. Nos peuples sont liés, ils sont amis. La Syrie est aujourd’hui extrêmement fragilisée par l’Etat islamique ou ses semblables. Pour en prendre toute la mesure, il faut savoir, par exemple, qu’aux dires du Président du Croissant rouge syrien, plus de la moitié de la population syrienne (c’est-à-dire 10 000 000 de personnes !) est aujourd’hui déplacée dans le pays.
Dans ce contexte, nous devons tout faire pour préserver la Syrie de l’emprise de l’Etat islamique, parce qu’en dépit de ses innombrables défauts, il vaut mieux que la Syrie soit dirigée par le régime actuel que par l’Etat islamique. C’est en tous cas l’avis de tous les responsables religieux, chrétiens et musulmans, que j’ai rencontrés sur place : tous considèrent que seul Bachar Al Assad est en mesure d’empêcher l’Etat islamique de prendre le contrôle de la Syrie. Des libanais présents aujourd’hui à Damas et avec qui j’ai évoqué ce sujet partagent également ce point de vue.
Par ailleurs, personne n’ose imaginer les conséquences d’une prise en mains de la Syrie par les islamistes, sur le Moyen-orient dans son entier, sur la présence chrétienne dans cette région du monde, et sur la paix en général. A nous d’aider les syriens à anéantir Daech, par tous les moyens. Je ns suis pas certain que tout soit fait en ce sens aujourd’hui : c’est en tous cas la conviction partagée par tous les chrétiens que j’ai rencontrés tant au Liban, qu’en Syrie ou en Irak.

R&N : Le régime de Bachar Al Assad est-il un allié objectif pour sauver les chrétiens d’Orient, y compris lorsque l’on considère les méfaits commis au Liban par le père de l’actuel président ?

Jean-Frédéric Poisson : J’ai évoqué avec Bachar Al Assad la situation du Liban. Il a reconnu que son pays avait une responsabilité dans l’évolution difficile de son voisin, et m’a déclaré souhaiter un Président chrétien fort pour le Liban. Visiblement, cette présidence forte n’est pas pour demain, si j’en crois les divergences qui séparent les formations politiques chrétiennes libanaises.
Il paraît clair, en tous cas, que le sort du Liban et celui de la Syrie sont liés. Chacun de ces deux pays assure d’une manière particulière la présence des chrétiens dans cette région du monde. A Beyrouth se situe la capitale de tous les chrétiens d’orient, et un lieu de refuge pour tous. A Damas on touche du doigt ce que peut être – ou devrait être – la coexistence pacifiée des musulmans et des chrétiens.

R&N : Si Bachar Al Assad doit être soutenu afin de liquider l’Etat islamique, comment le soutenir concrètement ? Si la France doit cesser de financer indirectement l’EI et ses alliés, la coalition ne doit-elle pas poser pied à terre et enfin engager des troupes au sol ?

Jean-Frédéric Poisson : Il faut employer tous les moyens face à Daech, véritable menace pour le monde entier. Je dis bien tous les moyens.
Au moment où nous parlons, je ne peux m’empêcher de comparer d’un côté la profusion de moyens employés par les occidentaux pour mettre fin jadis au régime de Saddam Hussein, et de l’autre le fait que nous ne faisons clairement pas tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher l’Etat islamique (et ses semblables) de progresser. Personne ne nous fera croire que nous ne sommes pas capables de détruire les puits de pétrole qui lui rapportent aujourd’hui environ deux millions de dollars par jour. Et personne ne me fera croire non plus que les occidentaux n’ont pas vu venir, au milieu du désert, la colonne qui s’apprêtait à prendre Palmyre il y a quelques jours : je n’ai pas entendu dire que les occidentaux aient tenté de l’arrêter. Et pourtant nous avons eu droit au concert de larmes de crocodiles sur la chute de cette ville, que personne à part les syriens n’a en réalité tenté d’empêcher.

Alors oui, il faut changer de pied. Et changer de pied signifie clairement envoyer des troupes au sol : ce serait là le meilleur signe d’une volonté réelle d’empêcher la progression de l’Etat islamique.

R&N : Les Syriens font-ils la différence entre le gouvernement français et la nation française ? Nous connaissons le travail d’ONG comme SOS Chrétiens d’Orient qui tentent de renouer le lien pluriséculaire entre la France et les chrétiens d’Orient, ce lien existe-t-il encore selon vous ?

Jean-Frédéric Poisson : La France est encore présente au Moyen-Orient, en particulier par le biais des ONG, et de la langue française qui est, en tous cas au Liban et en Syrie, encore largement pratiquée. Les liens entre la France et cette région sont historiques, et très anciens. Les chrétiens libanais, syriens et irakiens ne les ont pas oubliés : et c’est précisément parce qu’ils n’ont pas oublié qu’ils nourrissent, à l’égard de notre pays aujourd’hui, à la fois une vraie tristesse et une profonde incompréhension.
Le Président de la République française et son Gouvernement ont opté ces dernières années pour un alignement méticuleux sur la politique des Etats Unis d’Amérique, nettement plus prononcé que ses prédécesseurs. Ils manifestent à l’égard des soutiens saoudiens et qataris à l’Etat islamique une complaisance coupable. Tous mes interlocuteurs, politiques, associatifs ou religieux, dans mes différents déplacements ces derniers jours, me l’ont clairement fait sentir, et m’ont fait part de leur grande amertume à ce sujet. Comment comprendre en effet que des antennes nationales hollandaises ou allemandes de Caritas ou de la Croix rouge agissent aujourd’hui en Syrie avec le Croissant rouge, par exemple, alors que les représentations françaises ne le font pas ? La diplomatie française est engluée dans une doctrine mortifère que l’on peut résumer à peu près ainsi : tout ce qui peut de près ou de loin conforter les autorités syriennes doit être écarté, y compris en termes de coopération humanitaire. Heureusement que des français, à titre associatif ou titre privé continuent d’œuvrer pour venir en aide aux syriens, via l’AED ou l’œuvre d’Orient. Je veux ici saluer la formidable action des jeunes français engagés auprès de SOS Chrétiens d’Orient : ils sont l’honneur de notre pays, et l’action qu’ils conduisent auprès des réfugiés dans différents pays est source d’espérance pour tous.

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