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Jean-François Chemain : « On veut "déconstruire" le roman national »

Jean-François Chemain est diplômé de l’IEP de Paris, diplômé de Droit international, agrégé et docteur en Histoire. Il a exercé pendant une dizaine d’années le métier de consultant international avant de devenir cadre dirigeant d’un grand groupe industriel français. Depuis 2006, il a choisi d’enseigner l’Histoire, la Géographie et l’Education Civique dans un collège de ZEP. Il est l’auteur notamment de Kiffe la France (2011, Via Romana), dans lequel il décrit avec humour et vérité son expérience au contact d’une jeunesse désorientée (enfants d’immigrés, enfants de banlieue difficile, filles et garçons de toutes origines et situations familiales, et pourtant tous avides de connaissances et surtout, de reconnaissance.)

R&N : Vous décrivez avec humour dans Kiffe la France le parcours du futur professeur dans une unité d’IUFM. Le lecteur découvre avec effarement la dictature de la pensée unique : les « dissidents » sont systématiquement recalés.

Jean-François Chemain : Il est évident que certains courants de pensée sont majoritaires dans l’enseignement, notamment dans les lieux de pouvoir, où ils se concentrent et font la loi. Cela ne veut pas dire que toute pensée dissidente est impossible, mais il faut – en tout cas au début – rester plus discret que moi. Maintenant le problème réside selon moi principalement dans le fait que ceux qui pensent différemment répugnent à s’engager dans ce type de métiers, ce qui est bien dommage car ils auraient beaucoup à y apporter. Et lorsqu’ils y sont, ils ne développent pas la même stratégie de cooptation que les autres : c’est plutôt le « chacun pour soi », quand il faudrait jouer « collectif ».

R&N : Programmes scolaires orientés, périodes de l’Histoire occultées, idéologie du genre, laïcisme... Est-il possible de transmettre malgré tout aux élèves un enseignement non biaisé, basé sur une recherche honnête de la Vérité ?

Jean-François Chemain : L’Histoire est par nature, par vocation même, manipulatrice. Elle est un discours soutenu par des faits sélectionnés, et présentés, de manière forcément partiale. Cela a toujours été sa fonction : donner à un peuple une vision cohérente et positive de lui-même, faire l’unité nationale autour d’un sentiment de fierté commune. De Tite-Live à Michelet. Ce n’est donc pas que les programmes soient orientés qui me gêne, mais qu’ils le soient volontairement dans un sens de démolition nationale, pour satisfaire à certains courants idéologiques. Décentrage et culpabilisation. On veut « déconstruire » le roman national, moi je dis qu’il faut au contraire le reconstuire. Cela ne veut pas dire qu’il faut être malhonnête : il faut être juste. Si la France avait tant de sang sur les mains, attirerait-elle autant de monde ?

R&N : Si la République est laïque, on ne saurait oublier que les racines de la France sont catholiques. Est-il possible d’aborder la religion constitutive de l’identité de notre pays dans l’enseignement public ?

Jean-François Chemain : Il est possible, bien sûr, de parler de christianisme, mais comme d’un fait historique lointain et pas forcément positif. Le bon ton reste la distanciation : on s’est peu à peu, et heureusement, éloigné de cette religion quand même bien aliénante. Il reste difficile, sans prendre de risques, d’affirmer les racines chrétiennes de la France, et de montrer que, comme je le crois, tout y découle de ces racines. Moyennant quoi on frustre les enfants, notamment ceux qui viennent de l’islam et ont une conscience religieuse aiguë, ainsi qu’un réel sens de la vérité. Pour eux nous sommes un pays chrétien, et ils attendent de l’entendre dire en toute clarté.

R&N : Vincent Peillon voulait déjà arracher les enfants à tous leurs déterminismes (sociaux, culturels, familiaux, religieux) par l’école. Craignez-vous une main-mise renforcée de l’État avec Najat Vallaud-Belkacem qui propose une journée de la laïcité ?

Jean-François Chemain : Je n’ai pas bien compris ce qui va être mis en place. Ce qui est certain, c’est qu’il faudrait se donner des moyens énormes pour arracher nombre d’enfants à leur conditionnement religieux. Leur religion est au coeur de leur identité, elle est vécue de manière défensive – comme une forteresse assiégée – et elle touche à tous les aspects de leur vie, à leur vision du monde et des relations avec les autres. Ce n’est certainement pas avec des incantations magiques qu’on arrivera à quelque chose. Le chantier est surhumain, si l’on veut conserver des moyens « démocratiques ». Mais on va m’accuser de défaitisme... Pour certains utopistes, si leurs utopies ne marchent pas, ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas réalistes, mais parce qu’ils y a des gens qui n’y croient pas... Alors faisons taire les sceptiques, et tout ira bien...

R&N : Malgré la diversité de votre jeune public, globalement acquis, via les media et les associations antiracistes, à l’idée que la France leur est éternellement redevable, est-il possible malgré tout de leur faire aimer la France, son histoire, sa culture ?

Jean-François Chemain : Je crois y arriver assez bien, sans « recette » particulière, de manière totalement pragmatique, empirique, expérimentale sur laquelle je me garderais bien de théoriser. Ma certitude est que ces jeunes portent en eux une envie non exprimée, parfois même pas clairement perçue, d’aimer la France. Il en faut peu pour qu’elle se manifeste. Cela repose avant tout sur la relation personnelle qu’ils ont nouée avec un adulte en qui ils ont confiance, et qui aime la France. Pour cet adulte, pour lui faire plaisir, parce qu’ils ont confiance en lui, ils vont s’ouvrir à ce qu’il aime. Envoyons devant ces jeunes des amoureux de la France, et ils l’aimeront. Mais il y a un préalable : il faut poser une relation d’amitié, de confiance, j’oserais dire d’amour, réciproques, entre les élèves et le professeur. On ne fait rien passer à des gens qu’on méprise, ou qu’on hait. L’équation est simple : aimons-les, aimons la France, et ils aimeront la France. Ce n’est, encore une fois, pas de la théorie, mais mon expérience quotidienne.

R&N : Islamisation galopante, communautarisme renforcé... l’assimilation est-elle encore possible finalement par l’école ?

Jean-François Chemain : Je ne sais pas si l’assimilation est possible, je ne sais même pas si elle est souhaitable... Faut-il à tout prix se ressembler ? La France « une et indivisible » est une utopie jacobine... Je souscris particulièrement à cette très belle phrase de Jean Vannier : « On dit souvent : si tu changes, je t’aimerai. Ne serait-il pas plus juste de dire : si je t’aime, tu changeras... et moi aussi ? » Ce que je découvre au contact de mes élèves, c’est que je peux aussi changer à leur contact, qu’ils peuvent m’aider à comprendre certaines choses, qui viennent d’eux. L’amour permet tout, il est comme un feu qui purifie et unifie. L’erreur de l’Education Nationale est de croire qu’on peut faire adhérer intellectuellement à des idées aussi froides que convenues... Nous allons être obligés de découvrir que la raison et les grands discours sont impuissants à relever le défi qui se pose à nous ; il y faudra beaucoup d’humilité et de foi, pour que le miracle se produise. Parce qu’un miracle, il va bien en falloir un !

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