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Jacques Trémolet de Villers : « Jeanne d’Arc avait ’’pris la main’’ sur son procès »

Jacques Trémolet de Villers est avocat. Il a récemment publié Jeanne d’Arc, le procès de Rouen (Les Belles Lettres).
Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.

Le Rouge & le Noir : Pourquoi commenter aujourd’hui les minutes du procès de Jeanne d’Arc ? Quels furent les moments phares du procès de Rouen ?

Jacques Trémolet de Villers : Parce que cela n’a jamais été fait. Les éditions des minutes du procès, qui sont très nombreuses depuis la moitié du 19e siècle, ne l’ont jamais sorti « de la poudre du greffe », comme disait à l’époque Sainte-Beuve. Robert Brasillach, le père Doncœur, le Père Riquet ont fait d’admirables préfaces mais, ensuite, ils ont livré le procès au lecteur sans l’expliquer, le décrypter, sans le voir comme seul un avocat peut le faire.

Tous les moments –ou presque– du procès sont importants. Par la grâce de la méchanceté et de l’habileté des juges, nous avons, à la fois, une progression dramatique d’une extraordinaire intensité et un véritable feu d’artifice des réponses de Jeanne.
Chaque audience est construite involontairement comme une scène dans laquelle Jeanne a toujours le dernier mot. Elle aura, même le dernier mot – Jésus ! – sur le bûcher.

R&N : Le procès de Jeanne fut politique et inique. Cela a-t-il choqué les contemporains, étant donné l’importance du Droit (l’art du bon et du Juste, selon la formule romaine d’Ulpien empruntée à Celse) et de la vertu de Justice au Moyen Âge ?

Jacques Trémolet de Villers : Cela a choqué, d’abord, un certain nombre de juges (ils étaient une soixantaine) qui se sont éclipsés, ou ont été chassés, car ils devenaient favorables à Jeanne.
Mais, à part eux, on ne voit, sur le moment, aucune réaction et Cauchon, aveuglé de vanité, avait vraiment cru faire un « beau procès ». Il en fit rédiger « l’instrumentum » en latin par Thomas de Courcelles, qui finira Grand Chancelier de l’Université de Paris, pour qu’il soit diffusé dans toute la Chrétienté que « Jeanne avait infestée ».

Les seuls à être conscients de l’iniquité, sur le moment, ont été les rouennais.

R&N : À travers les minutes du procès, quelle impression, en tant qu’avocat, vous fait Jeanne d’Arc ? Elle qui était "ignorante en tout sauf dans l’art de la guerre", ne semble pas avoir démérité face à ses juges...

Jacques Trémolet de Villers : Ma grande surprise et ma grande découverte ont été précisément le comportement de Jeanne, son intuition et l’intelligence qu’elle a eue, tout de suite, de la situation. Elle a « pris la main » sur le procès, comme il faut le faire, dès l’ouverture.
Elle s’est imposée et elle a conduit l’affaire, ce qui fait que, même en connaissant la fin, on se prend parfois à douter de cette issue. Je pense qu’elle a compris ce qu’était cette nouvelle bataille, d’un genre différent mais qui a, aussi, des ressemblances avec l’art de la guerre, et qu’elle l’a livrée, comme un grand soldat qu’elle était, avec la certitude qu’elle la gagnerait, et, de fait, elle a gagné !

R&N : Qu’inspire Jeanne d’Arc à nos contemporains ? Il semble y avoir, d’un côté, des journalistes sarcastiques (critiques envers l’opération du Puy du Fou, et sceptiques quant à l’authenticité de l’anneau johannique) et, de l’autre, un " pays réel " très enthousiaste. Jeanne est-elle toujours un exemple de sursaut ?

Jacques Trémolet de Villers : Jeanne n’est pas plus abandonnée par l’opinion aujourd’hui qu’elle ne l’était en 1431, à Rouen. Même l’Archevêque de Reims – Regnault de Chartres – écrivait qu’elle avait probablement des responsabilités dans sa capture.
Elle insupportait beaucoup de ses amis par le rythme qu’elle imposait dans l’action, et elle avait fait beaucoup de jaloux. Les foules, aussi, sont oublieuses. Mais Orléans ne l’oublia jamais… non plus que les rois, quoi qu’on en ait dit, et surtout Louis XI qui avait pour elle une vraie dévotion.

Sa popularité est revenue à chaque moment difficile… à chaque invasion.

Après les Cent jours, en 1815, Casimir Delavigne compose un long poème patriotique ; puis le 19e siècle, la canonisa de fait, avant l’Église et l’État.
Au XXe siècle, c’est un véritable règne, qui va du royaliste agnostique Maurras au républicain – tout aussi agnostique – Barrès et au socialiste Péguy.
En 1940, elle est la Muse de la Révolution Nationale du Maréchal Pétain et de la France Libre de Charles De Gaulle.
Il est normal qu’aujourd’hui, « dans la grande pitié qui est au royaume de France », elle revienne… mais il faut ajouter que « le retour de l’anneau » est un fait exceptionnel, que les siècles précédents n’ont pas connu.

Je vous livre ici ces lignes écrites par Jean Guitton en mai 1943, dans l’Oflag IV D où il était prisonnier « en somme, sans attendre de miracle, et en traduisant dans une longue durée, dans une longue chaine d’action et de patience ce que Jeanne d’Arc en d’autres temps a exprimé en un instant fulgurant, on pourrait refaire un pays. De même que l’histoire de Jésus, si rapide passage de l’éternel, a contracté en deux ans de vie publique une durée que l’Église, depuis, déploie et scande de siècle en siècle, de même, l’histoire de Jeanne, en un intervalle égal et avec de bien curieuses ressemblances, a résumé la durée française. Jeanne d’Arc nous a été donnée pour ainsi dire, pour qu’à un âge plus avancé et cinq siècles après, nous puissions apercevoir comme en un raccourci tout ce que la France recèle de misère et de puissance ; et peut-être aussi pour nous faire souvenir que rien ne s’achève en ce monde réfractaire, sinon par l’oblation ».

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