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Abbé Barthe : « Il y a une sorte de cléricalisation des laïcs catholiques »

L’abbé Claude Barthe est aumônier du pèlerinage international Summorum Pontificum et rédacteur de la lettre de réflexion sur les questions d’actualité religieuse, Res Novae (https://www.resnovae.fr/blog/actualite/). Spécialiste de la liturgie romaine traditionnelle et analyste reconnu de la crise actuelle de l’Église, son dernier ouvrage paru en décembre 2018 porte sur La messe de Vatican II. Dossier historique paru aux éditions Via Romana. Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir portant sur l’organisation de l’Église.

R&N : Nous faisons face à une "décentralisation" de l’Église depuis Vatican II. Ne pensez-vous pas que le principe de collégialité s’oriente aujourd’hui vers une mise à égalité des avis des évêques avec celui du Pape au sein du collège épiscopal ? Pensez-vous qu’il soit réellement possible d’allier à l’ancestrale doctrine de la primauté pontificale, revendiquée depuis le IIIe siècle, le principe de collégialité, sans pousser à des dérives ? Certains mettent en avant le fait que cette primauté ne serait qu’une vision "occidentale" de l’Église, que leur répondriez-vous ?

Abbé Claude Barthe : La primauté romaine, qui s’est en effet affirmée au IIIe, et même au IIe siècle (lorsque le pape Victor imposa à l’Orient la manière romaine de fixer la date de Pâques), peut certes s’exercer de diverses manières : les Églises catholiques d’Orient ont plus de latitude que celles d’Occident pour choisir leurs évêques, par exemple.

La dérive actuelle est moderne : elle cherche à conjuguer les exigences de la modernité politique avec la constitution de l’Église. C’est sous cet aspect que le principe de la collégialité a posé problème dès le Concile, où la minorité disait qu’on voulait introduire une sorte de parlementarisme dans l’Église.

Les choses se sont avérées plus compliquées et je ne suis pas sûr que nous assistions à une décentralisation de l’Église qui aujourd’hui a tendance à fonctionner un peu comme les démocraties modernes, comme elles, elle fonctionne avec des jeux d’opinion publique et un pouvoir très centralisé. En fait, la collégialité a été bridée dès l’origine par Paul VI : son principal organe, le Synode des Évêques, a été conçu par lui comme une assemblée seulement consultative, dont la convocation est à la discrétion du pape, et dont il nomme par ailleurs un certain nombre de membres (les autres étant élus par les conférences des évêques). Qui plus est, toutes les assemblées du Synode ont été visiblement manipulées, soit dans un sens de rectification des abus postconciliaires, sous Jean-Paul II et Benoît XVI (par exemple, pour préserver le célibat sacerdotal), soit dans un sens libéral, sous le pape François (voir les deux assemblées du Synodes sur la famille).

En vérité, le principal problème de fond est qu’on a abandonné le mode traditionnel de régulation de la doctrine par le pape et les évêques en communion avec lui. Pour sortir du fonctionnement démocratique, il faut revenir au dogme. Bien des synodes ou conciles d’évêques, régionaux ou généraux se sont réunis par le passé, mais ils avaient pour tâche première de dire la doctrine, en communion et sous le contrôle infaillible du pape, et non pas de bricoler des motions « pastorales » qui constituent un enseignement mou en lieu et place du magistère de l’Église.

R&N : Le Pape François semble vouloir faire de la synodalité un idéal dans la manière de gérer les décisions du Saint Siège : ne pensez-vous pas que l’autorité et la légitimité des décisions du successeur de Saint Pierre, qui ont prévalu depuis les commencements de l’Église, ne sont-elles pas ainsi mises en danger ? Quels sont les risques sous-jacents à une telle évolution ?

Abbé Claude Barthe : En effet, dans ces dernières années est apparue la notion de synodalité, qui élargit la collégialité des évêques à tout le Peuple de Dieu. Cette visée de démocratisation supplémentaire a été inscrite dans la constitution apostolique Episcopalis communio, de 2018 : le pape peut adjoindre des laïcs au Synode. Mais que des laïcs – dûment triés sur le volet, bien entendu – participent à l’élaboration des motions synodales, qui elles-mêmes seront intégrées par le pape dans des Exhortations apostoliques faisant suite aux assemblées synodales, ne change pas grand-chose dans la mesure où l’on reste dans l’actuel enseignement mou. C’est encore une fois tout le problème. Cependant l’usure de la fonction pontificale, qui a commencé lors de Vatican II, marque aujourd’hui une étape supplémentaire.

R&N : Au-delà même du désir du Saint Père de faire grandir la collégialité épiscopale et la synodalité, une participation grandissante des laïcs dans les décisions de l’Église est souhaitée par de plus en plus de diocèses et paroisses. Que pensez-vous d’un tel positionnement ?

Abbé Claude Barthe : C’est en effet un phénomène qui se développe depuis le Concile. Il s’accroît considérablement aujourd’hui, spécialement en France, du fait de la disparition du clergé. Dans les diocèses, les évêques confient de plus en plus de fonctions à des laïcs. Elles n’empiètent pas cependant sur la charge épiscopale. Car dans les faits, les pouvoirs de l’évêque sont liés par le haut, c’est-à-dire par la Conférence des Évêques et ses organes et bureaux. Dans les paroisses la prévalence du laïcat est plus marquée. Le manque de prêtres fait que les paroisses sont prises en charge par des équipes de laïcs, appelées Équipes d’Animation Pastorale (EAP), auxquelles est confiée la « participation à l’exercice de la charge pastorale d’une paroisse », par interprétation large du canon 517 § 2. Cela cantonne le prêtre, qui doit desservir des territoires de plus en plus vastes, dans un rôle d’accompagnateur. Bien des évêques français auront bientôt à leur disposition si peu de prêtres que leurs diocèses seront divisés en une poignée de paroisses prises en charge par des laïcs, avec quelques prêtres qui sillonneront le diocèse pour consacrer l’Eucharistie.

Je pense que cela est désastreux, non seulement pour le fonctionnement interne de l’Église, mais aussi pour le laïcat, car en fait, il se détourne des affaires de la Cité qui lui reviennent en propre, pour s’occuper d’affaires cléricales. Il y a une sorte de « cléricalisation » des laïcs catholiques, lesquels par ailleurs vont se réduisant, dans bien des paroisses de province, à une poignée de retraités.

R&N : Comment s’organisent les relations entre les paroisses et le diocèse ? Rome a-t-elle un droit de regard ? Le monde traditionnel est-il soumis au pouvoir de l’évêque ou du pape pour s’implanter dans une église ?

Abbé Claude Barthe : Depuis le Concile, les paroisses ont perdu beaucoup de leur personnalité propre, en effet les curés ne sont plus inamovibles, comme ils l’étaient dans l’ancien Droit canonique. Résultat les curés tendent à ressembler à des fonctionnaires que l’évêque peut déplacer à sa guise. Par ailleurs, l’effondrement financier des diocèses, spécialement des diocèses ruraux, pousse les évêques à ponctionner au maximum les paroisses où, grâce au contact direct avec les fidèles, les « rentrées », bien que très affaiblies, sont encore notables.

Le droit de regard du Saint-Siège, qui jadis s’exerçait essentiellement par le biais des recours qu’interjetaient les curés qui contestaient telle décision de leur évêque, est aujourd’hui un droit de regard plus lourd. Je m’explique : j’ai parlé de la centralisation romaine très forte de l’Église aujourd’hui – qui se conjugue d’ailleurs avec une anarchie doctrinale toujours plus grande –, qui fait que Rome intervient plus souvent dans les affaires diocésaines en un sens idéologique. Sous le pontificat actuel, il n’est pas rare que des plaintes soient portées à Rome par des prêtres diocésains contre leur évêque jugé trop conservateur. Et il n’est pas rare que les congrégations romaines (Clergé, Religieux) interviennent en soumettant l’évêque à une « visite canonique », qui peut donner lieu à la fermeture du séminaire, à la démission forcée de l’évêque, à la réduction de ses compétences. Le même processus intervient dans les congrégations religieuses : dénonciation à Rome par des religieux de la « dérive autoritaire » (en clair, du conservatisme) du supérieur ; visite canonique ; sanctions. Tour de vis centralisateur supplémentaire, le motu proprio Authenticum charismatis, de l’an passé, interdit aux évêques d’ériger librement un institut religieux ; ils doivent d’abord obtenir une permission écrite préalable de Rome. On n’avait jamais vu ça !

Quant à la permission nécessaire que doit avoir un institut traditionnel pour exercer un ministère dans un diocèse, elle est de soi normale, et vaut d’ailleurs pour toute communauté religieuse. Sauf que pour un apostolat traditionnel les considérations idéologiques sont plus lourdes. On est un peu dans l’ordre du rapport de force feutré. Il est moins feutré du côté de la Fraternité Saint-Pie X, qui se passe quant à elle de toute permission et dont, malgré tout, les prêtres se voient reconnaître la possibilité de confesser et de recevoir pouvoir pour les mariages …

R&N : Dans une Église en évolution avec un nombre de prêtres décroissant, que pensez-vous que doit être la place du prêtre aujourd’hui (guide spirituel/manager d’équipes/organisateur d’événements) ?

Abbé Claude Barthe : Je pense qu’il est nécessaire que le prêtre soit plus prêtre que jamais, qu’il exerce pleinement son rôle missionnaire, d’enseignement, d’administration des sacrements, qu’il soit homme de prière, de soutien spirituel. Ce faisant, d’ailleurs, il contribuera à attirer des vocations sacerdotales et religieuses.

R&N : Justement, au vu de la "crise des vocations" que subissent particulièrement les pays occidentaux, quelle est la raison d’être de l’exigence de l’état de vie des prêtres (célibat), et pourquoi est-il nécessaire pour porter du fruit ? Que répondriez-vous à ceux qui défendent le contraire ?

Abbé Claude Barthe : Le célibat ecclésiastique n’est pas de soi responsable de la crise des vocations : c’est une banalité de remarquer qu’il y a aussi une crise des vocations chez les pasteurs protestants mariés et plus généralement dans tous les domaines où est réclamé un engagement de bénévolat sur le long terme. La crise des vocations marque en réalité la déliquescence dramatique de la foi chrétienne et de la charité. Le catholicisme qui reste est très tiède.

Le vrai fondement du célibat ecclésiastique est l’état de vie assumé par le Christ lui-même, au sacerdoce duquel participent les prêtres de l’Église. Un lien profond unit la virginité et le sacerdoce, disait Paul VI dans l’encyclique Sacerdotalis cælibatus, « et cette participation sera d’autant plus parfaite que le ministre sacré sera affranchi de tout lien de la chair et du sang ». A l’inverse de ce que disent les adversaires de cette ascèse, les fruits qu’elle est destinée à porter sont notamment la croissance du nombre des ouvriers pour la moisson.

R&N : De même, nous assistons à de nombreux débats dans la société sur la parité, qui touchent aujourd’hui l’Église. Pensez-vous que les femmes devraient davantage être mises en avant dans l’Église ? Quel rôle est-il bon qu’elles aient quand nous pensons aux charismes et vocations propres que Dieu a donnés à l’homme et à la femme ? Que pensez-vous par exemple de certaines velléités que certains membres de la Curie romaine affichent d’ouvrir l’accès au diaconat aux femmes ?

Abbé Claude Barthe : Dieu a voulu une humanité sexuée, une complémentarité dans la distinction et non un arasement dans la « parité ». La femme, et c’est merveilleux du point de vue de la création, est pour la maternité, non seulement physique mais psychologique, éducative, spirituelle. Elle est la générosité qui transmet et entretien la vie. Le rôle des épouses et mères dans la vie chrétienne, celle des familles et des communautés, a toujours été immense depuis l’origine de l’Église. Y compris dans la virginité consacrée, où la femme chrétienne se prive volontairement des épousailles et de la maternité pour un mariage avec l’Époux divin et une fécondité spirituelle plus haute encore.

Le diaconat est un ordre sacré, et la revendication du diaconat féminin se heurte à la même impossibilité que celle du sacerdoce féminin : le Christ, Souverain Prêtre, était un homme et il n’a conféré la participation à son sacerdoce qu’aux Apôtres. En même temps, il a confié à sa Mère, en saint Jean, la maternité spirituelle de chacun des chrétiens. La sainteté de Marie aurait pourtant mille fois mérité le sacerdoce s’il avait été convenable pour elle. Où donc, hors le christianisme, reconnaît-on une place aussi sainte et aussi importante à la Femme, à Marie, et aux femmes ?

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