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Gabrielle Cluzel : « L’enseignement catholique a-t-il envie de transmettre ? »

R&N : Gabrielle Cluzel, bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre aux questions du Rouge et le Noir sur l’éducation catholique, un sujet que l’on vous entend fréquemment évoquer notamment sur les ondes de Radio Courtoisie.
Même si les grandes heures de la guerre scolaire sont derrière nous, on sait que l’enseignement privé est en butte à l’hostilité d’une certaine gauche : pouvez-vous nous éclairer sur les tenants philosophiques de ce combat politique ?

Gabrielle Cluzel : La vérité, selon moi, est que l’école publique a toujours nourri un complexe caché vis-à-vis de l’école privée catholique. Parce qu’elle s’est construite « contre » elle dans toutes les acceptions du terme : par opposition à elle et en s’y adossant. Elle l’a plagiée en prétendant la remplacer. L’école publique telle qu’elle a été voulue par Jules Ferry et les hussards noirs de la République était un parfait copié-collé des écoles privées de l’enseignement catholique de l’époque, et notamment des écoles de jésuites. Avec un toilettage anticlérical bruyant, certes, mais cela ne restait qu’un toilettage car tout le soutènement moral, toutes les fondations, étaient en réalité le catéchisme. Ce que l’on appelait les cours de morale civique étaient des cours de religion « laïcisés » car les fondations, profondes, invisibles, bref, ce que l’on appelle communément les racines, étaient si chrétiennes que chaque Français, même le plus anticlérical, était comme Monsieur Jourdain avec la prose, il pratiquait la religion sans le savoir. Et comme les fondations ne se voient pas, c’était commode, on pouvait faire mine de les ignorer.

C’est bien d’ailleurs le gros problème auquel se heurte l’école publique en France aujourd’hui, dans une société qui, cette fois, a arraché jusqu’aux racines : plus (ou presque) de présupposés chrétiens intériorisés… on ne sait plus par quel bout inculquer la morale, la charité fraternelle entre élèves, le respect du supérieur (« tu honoreras ton père et ta mère  ») et du bien d’autrui (« tu ne voleras pas »), la ponctualité, la régularité, l’amour du travail bien fait (vertus bénédictines). Le philosophe Thibaud Collin soulève d’ailleurs cette insoluble difficulté dans son livre La Morale de Monsieur Peillon.

Et l’école publique a si bien imité les écoles catholiques qu’elle en a imité jusqu’aux défauts.

Ainsi le propre des collèges de jésuites était de dispenser un enseignement très intellectuel, fait « d’humanités », et de ce fait pas nécessairement accessible au quidam ordinaire. Il faut se souvenir que les jésuites accueillaient autrefois une certaine élite. Pas une élite « sociale » au sens bourdieusien du terme, mais l’élite de tout un pays qui s’était manifestée par ses mérites intellectuels. Le curé du village repérait tel ou tel petit paysan pieux, plus doué que les autres pour le français, l’histoire et le latin et l’envoyait chez les jésuites, dans les petits séminaires. C’était lui donner sa chance pour devenir prêtre, s’il le souhaitait, mais aussi, dans le cas contraire, avocat, médecin, etc.

Sauf qu’évidemment, cet enseignement n’était pas destiné, et donc adapté, indistinctement à tous. Or le canevas a été repris et généralisé (jusqu’à aujourd’hui) avec ce postulat de base que toute une classe d’âge était également douée et dotée de la même appétence pour ce genre d’études. Inutile de s’étendre sur les conséquences que tout le monde connaît. Faute de réussir à hisser tout un millésime à un certain niveau d’études, on traîne pendant plusieurs années des enfants « peu scolaires » dans un univers qui les ennuie (et qu’ils perturbent pour se désennuyer au détriment des autres), on rabaisse la marche, et notamment la première d’entre elles qu’est le baccalauréat, pour permettre à tout le monde de l’enjamber avec succès.

R&N : Et que répond-on à ceux qui considèrent que l’enseignement privé ne devrait pas recevoir un centime d’argent public ?

Gabrielle Cluzel : Le financement des écoles privées est évidemment un faux-débat. Les parents catholiques paient leurs impôts comme les autres, ce sont des administrés et des citoyens comme les autres, pourquoi financeraient-ils exclusivement les écoles des autres et jamais celles de leurs enfants ? D’autant qu’en réalité, les parents d’enfants scolarisés dans le privé mettent la main au portefeuille par d’autres biais que les frais de scolarité : par exemple par la cantine qui coûte la plupart du temps infiniment plus cher dans le privé. Et puis - cela tombe sous le sens - l’école privée désengorge l’école publique qui serait bien en peine d’accueillir ses effectifs, et lui fait économiser les frais qu’elle aurait engagés pour tous ces élèves. Il est donc bien normal que l’État participe.

R&N : Au-delà de ce combat vieux comme la république, peut-on dire que l’enseignement catholique aujourd’hui en France est clairement catholique ?

Gabrielle Cluzel : Non, hélas. Comme vous le dites pudiquement l’enseignement catholique en France n’est pas toujours « clairement » catholique ! Je crois même que l’enseignement catholique sous-contrat (qui représente le gros des effectifs) traverse une grave crise silencieuse, une crise d’identité, occultée par la forte demande dont il continue de faire l’objet, qui lui donne des apparences de bonne santé.
Mais ces apparences sont trompeuses. Il faudrait analyser les raisons pour lesquelles les parents mettent leurs enfants dans l’enseignement privé.

Pour beaucoup, ce ne sont pas des raisons « positives » mais des raisons « négatives ». Le livre Jamais dans ce lycée de Gaëlle Guernalec-Lévy (2012) est à cet égard très éclairant : mauvaise réputation, mauvais niveau du collège imposé par la carte scolaire, mauvaises fréquentations aussi et surtout, donc peur du racket, de la drogue, du harcèlement, de la violence... autant de facteurs qui poussent des parents de gauche convaincus et parfaitement athées à se tourner momentanément vers l’école catholique. Ils pratiquent ce qu’ils appellent « la valse à trois temps » : primaire dans le public, collège (âge critique) dans le privé, lycée (enfin débarrassé des « cas » qui ont été orientés) à nouveau dans le public. Ces parents éprouvent une vraie culpabilité de passer le Rubicon du privé mais il en va de la survie de leur progéniture.

Ou alors, au contraire, il s’agit de familles qui ne savent plus quoi faire d’un enfant « à problème » qu’un bon lycée public a éjecté. On ne peut pas dire que ce soit une adhésion franche et massive au projet éducatif de l’enseignement catholique… qui est d’ailleurs assez flou.

Les parents catholiques pratiquants, finalement minoritaires dans ces écoles, sont les seuls insatisfaits. Ils trouvent rarement ce qu’ils sont venus chercher, à savoir un véritable enseignement catholique.

R&N : Concrètement, que gagne une famille même agnostique ou athée à mettre ses enfants dans l’enseignement catholique aujourd’hui ?

Gabrielle Cluzel : Elle y gagne, si tout se passe bien, ce que l’on vient de décrire. Mais elle devrait gagner, ou plutôt ses enfants devraient gagner infiniment plus. Ils devraient avoir eu l’opportunité de toucher du doigt, au moins une fois dans leur vie, ce qu’est la religion catholique, son enseignement, ses traditions, sa spiritualité, sa liturgie. Quand on va dans un restaurant du Sud-Ouest, chinois ou alsacien, il est normal d’y goûter autre chose que des hamburgers aseptisés. C’est même le but.

La vérité, hélas, est que nombre d’enfants sortent de quinze ans de scolarité dans ces écoles catholiques aussi vierges de toute connaissance sur la religion catholique que s’ils avaient fréquenté le lycée du coin.

Les parents décrits dans le livre Jamais dans ce lycée ne sont guère dérangés, au fond, sinon pour le symbole, par le caractère « catholique » de l’école, car celui-ci, la plupart du temps, n’apparaît plus guère que dans le nom de l’établissement apposé sur le fronton (celui d’un grand saint) et dans les bâtiments comprenant encore chapelle et statuaire. Mais pour le reste… la catéchèse - pourtant ultra-light, minimaliste, épurée - fait l’objet d’une dispense pour qui veut. Il reste, disons, un climat de gentillesse, une relation avec les élèves moins anonyme que dans le public, sorte de fossilisation de la charité… et la possibilité pour les parents catholiques de râler quand un enseignement, un livre étudié, une sortie scolaire, une revue au CDI, un intervenant extérieur contrevient gravement à l’enseignement de l’Église. Mais le plus souvent sans succès.

On assiste en réalité à un phénomène de vases communicants. Au départ, comme on l’a dit, le public a « pompé » le privé mais le phénomène depuis plusieurs dizaines d’années s’est inversé, le privé tend à se rapprocher en tous points du public, à gommer ses spécificités. On dit que l’école privée a été piégée par le fameux « contrat », qui la ficelle. Peut-être. Mais on se demande parfois si l’otage n’est pas atteint du célèbre syndrome de Stockholm.

R&N : Plus simplement, qu’est-ce qui devrait définir l’enseignement catholique ?

Gabrielle Cluzel : Les deux mots que vous venez de prononcer : enseignement catholique.

R&N : Comment articule-t-on la transmission de la foi avec l’instruction, deux choses que nos contemporains n’associent pas facilement ?

Gabrielle Cluzel : Vaste débat. Ce n’est pas toujours facile, et a été fait dans le passé parfois - encore que je n’aie pas été là pour le voir ! - sans doute avec maladresse. Mais c’est une question de forme, quand l’enseignement catholique (ou au moins une bonne partie) n’a pas encore réglé le problème de fond. Il devrait avoir à cœur de transmettre son plus grand trésor, sa religion. Non dans le but de convertir de force bien sûr, mais de rendre un choix possible. On ne peut pas choisir quelque chose que l’on ne connaît pas.
La vraie question est là : A-t-il envie de transmettre ? En a-t-il encore les moyens intellectuels et spirituels ? Car on ne peut jamais transmettre que ce que l’on possède soi-même.

Pour revenir à la façon de procéder, on pourrait commencer dès les petites classes, par l’instruction religieuse. On pourrait essayer, modestement, de lui réinjecter un vrai contenu, sans avoir à aller le chercher loin : le catéchisme de l’Église catholique.
Et on pourrait montrer aux élèves que l’on accorde de l’importance à ce contenu. En vérifiant les connaissances et en sanctionnant cette vérification par une note. Et cela compterait dans la moyenne. Ce ne serait plus une sous-matière.

On pourrait demander sereinement aux familles de « jouer le jeu », et supprimer les dispenses pour le catéchisme. Après tout cela n’aurait rien de choquant, les parents athées ou d’une autre religion ne seraient pas pris en traître, l’école est « catholique », ils le savaient et ils avaient une autre solution : l’école publique.

J’ai conscience que le chantier est compliqué, et je me garderais bien de donner des leçons à ceux qui tentent de s’y atteler. « L’affaire Gerson » l’a montré : ces professeurs qui sont montés au créneau, ces parents outrés, ce lynchage médiatique dont a fait objet la direction… simplement pour une intervention d’Alliance Vita, qui se fait l’écho en toute délicatesse et charité de l’enseignement de l’Église.

Néanmoins il faut que les élèves du privé cessent d’en sortir, sur le plan spirituel, comme un champ en friche, sans que rien n’ait été semé. Cela me semble urgent et primordial. Je suis bien persuadée que quelques uns de ces jeunes convertis au djihad dont on parle tous les jours dans la presse sont passés par ces établissements-là, et qu’ils n’y ont rien trouvé de ce qu’ils cherchaient confusément. Leur quête, souvent inconsciente, a été vaine. Quel échec. Quelle responsabilité tragique pour ces écoles.

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