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Étienne Gilson, catholique et universitaire engagé

Docteur en philosophie et en théologie, le père Thierry-Dominique Humbrecht est dominicain de la province de Toulouse. Il participe actuellement à l’édition des Œuvres complètes d’Étienne Gilson (1884-1978) aux Éditions J. Vrin. Il a bien voulu accorder au Rouge & le Noir un entretien-fleuve à ce sujet.

Cet entretien est divisé en trois parties :

R&N : L’œuvre de Gilson n’est pas uniquement philosophique. Pour un ordre catholique, par exemple, montre à la fois son engagement politique et son réalisme.

Fr. Thierry-Dominique Humbrecht : Pour ce qui est du réalisme, Gilson avoue quelque part qu’il s’est toujours su philosophiquement réaliste. D’une certaine manière, il est venu à préférer saint Thomas presque tardivement, comme à l’intérieur même du réalisme ; réalisme et thomisme peuvent être deux choses différentes, emboîtées certes mais le premier est plus large que le second. Il est devenu thomiste du fait qu’il était réaliste, et aussi par comparaison et donc préférence.

Mais ses écrits d’engagement politique sont restés un peu au second plan. D’abord parce qu’il n’y a pas de très grandes œuvres, à part Les métamorphoses de la cité de Dieu (1952). Pour un ordre catholique est un recueil. Il y a ensuite tous les articles qu’il a écrits, d’analyse ou d’engagement, et que l’on découvre (ou redécouvre), presque innombrables. Ses engagements sont partiels dans le temps, par périodes. Son œuvre engagée est composée d’articles sérieux publiés dans le journal Sept puis dans Le Monde après-guerre, dans lequel il a publié environ 150 articles. Il y a aussi énormément de textes parus dans des revues qui n’existent plus, notamment entre 1945 et 1950 sur la crise du neutralisme pendant la Guerre froide, moment historique récemment étudié par Florian Michel. Il y a aussi plusieurs articles sur comment reconstruire une chrétienté. Lui, comme Maritain, font partie des intellectuels qui n’ont pas été atteints par la crise de l’Action Française ou par la Collaboration, qui sont sortis intacts de la guerre et se sont impliqués un peu dans un certain renouveau chrétien, par des articles de ce genre. Il y a aussi des conférences inimaginables, oubliées aujourd’hui, à Science Po Paris par exemple.

Tout cela a été publié dans des revues devenues introuvables. Florian Michel a quasiment tout retrouvé, et ce sera la matière non pas d’un mais de deux volumes des Œuvres complètes, parce qu’il y en a beaucoup plus que ce que nous pouvions imaginer initialement. Ces deux premiers volumes, qui seront publiés sous peu porteront sur un Gilson méconnu ou oublié. Comme ce sont de petits bouts d’articles ou de conférences, Florian Michel a fait un travail de présentation considérable, tandis que la perspective des Œuvres complètes sera minimaliste pour le reste : les textes sont connus et il n’est pas utile de les préfacer en longueur. Les gens qui connaissent Gilson uniquement par ses ouvrages classiques vont découvrir en lui un catholique engagé dans le débat social et politique, au moins par intermittence, avec plusieurs événements très marquants comme son rapport sur l’Ukraine en 1922 au moment de la famine. Son combat pour l’école, avec Pour un ordre catholique, et le relevé qu’il fait de la médiocrité du niveau, porte des phrases étonnantes sur la France, un pays laïc qui ne veut plus être chrétien, qui font que l’on se croirait aujourd’hui alors qu’ils datent de 1934. Il y aussi trois articles sur l’Action Française, publiés dix ans après sa condamnation. Ce sont des articles très posés où il montre pourquoi son projet ne pouvait pas marcher. Il ne s’était pas mouillé jusqu’alors, comme si le professeur de Sorbonne ne voulait descendre pas dans l’arène. Peut-être parce que l’exemple d’un Maritain un peu trop passionné l’avait irrité quelque peu. En trois articles, il dit l’essentiel : critique du positivisme athée qui considère la religion comme un auxiliaire de la politique et non l’inverse, ce qui fait que l’ordre n’est pas dans l’ordre et que ça ne pouvait pas marcher.

R&N : Certains lecteurs vont découvrir un Gilson engagé. Les personnes qui s’intéressent à Gilson, qui l’ont lu ou disent qu’il faut le lire appartiennent plutôt à des milieux catholiques de droite qu’à des milieux catholiques de gauche. Cela risque de les surprendre.

Fr. Humbrecht : S’il y avait encore des catholiques de gauche dignes de ce nom, c’est-à-dire des hommes de culture, comme certains ont pu l’être magnifiquement, Gilson leur plairait parce qu’il a une ouverture culturelle qui les rassurerait. Lui-même vient d’un type de catholicité qui pour l’époque était presque centre-gauche (mais qui serait à droite aujourd’hui), il n’a donc pas cette sensibilité vieille droite légitimiste qui pourrait leur faire peur. C’est aussi un catholique sincèrement républicain, ce n’est pas un nostalgique : il les rassurerait, mais jusqu’à un certain point.

R&N : Comment expliquer ce décalage entre la première partie du XXe siècle, où il y a eu quand même un certain nombre de grands universitaires et de grands intellectuels catholiques engagés, dans la vie de la cité, pas forcément seulement en politique, alors que dans les vingt dernières années, on peut compter les noms sur les doigts d’une main ?

Fr. Humbrecht : Tout d’abord, il y a moins de catholiques, donc par voie de conséquence moins d’universitaires ou d’intellectuels. Ensuite, il y a longtemps eu quand même une idéologie qui empêchait les catholiques de s’exprimer philosophiquement et théologiquement. Enfin, du point de vue des idées sur l’espace public, les catholiques sont le parent pauvre.

Il faut distinguer aussi universitaires et intellectuels, qui sont deux métiers différents : l’intellectuel se tourne plus vers le domaine public, l’universitaire vers la recherche. Le problème pour un universitaire aujourd’hui dans des matières idéologiques (philosophiques, littéraires ou historiques) est que s’engager publiquement fragilise sa carrière voire la compromet. C’est un énorme problème. La plupart des grands intellectuels catholiques qui actuellement s’expriment par écrit, ont parfois attendu l’âge de la retraite pour s’exprimer en public. Je le déplore et je le comprends, parce qu’en un sens ils nous ont manqué ; mais en un autre sens, leur propre carrière aurait été fragilisée, et ils n’auraient pas aujourd’hui l’impact qu’ils ont acquis par leur excellence, par leur réputation, voir par le snobisme de la reconnaissance publique des grades qu’ils ont acquis et des lieux qu’ils ont pu honorer.

Il y a peut-être aussi aujourd’hui une parole qui se rend un peu plus libre et qui favorise la percée d’intellectuels chrétiens. On aimerait en trouver beaucoup plus. À la vérité, il n’y avait pas énormément non plus de grandes voix de philosophes laïcs à l’époque de Gilson. Donc il faut façonner une nouvelle génération, il faut en fabriquer.

R&N : Qu’est-ce que les catholiques ont à apprendre de l’engagement, intermittent certes, mais engagement quand même de Gilson ?

Fr. Humbrecht : Qu’un tel engagement n’est possible que si on fait l’effort de lire des livres et longtemps ; le savant a acquis une compétence intellectuelle le rendant capable de lire le présent à la lumière du passé. Sans cela, un engagement qui n’est pas instruit tourne court. On l’a vu peut-être ces trois ou quatre dernières années où beaucoup de catholiques ont voulu s’engager mais dont la vie professionnelle était ailleurs, par définition. J’avais parlé alors des « intermittents du réveil », mais une autre réflexion m’est venue après : au fond, même s’ils sont maintenant réveillés de manière permanente, très peu sont à même de faire quelque chose, parce que leur métier est ailleurs. Très peu y ont engagé leur vie professionnelle, leurs compétences, donc leur réputation, leur légitimité. Sont-ils capables de s’engager autrement que pour manifester ? Sont-ils capables d’occuper des postes professionnels en politique du même niveau que les autres ? Certains oui, mais trop peu. Si ce n’est pas le cas, mieux vaut qu’ils ne s’y engagent pas du tout, ils font faire des bêtises.

R&N : L’engagement doit donc se prévoir presque dès le début ou le choix d’une carrière ?

Fr. Humbrecht : Exactement. Une carrière est le moyen par lequel on acquiert une légitimité. Malgré tout ce que l’on peut dire de la médiocrité de nos politiques, ce sont quand même des gens surdiplômés, de belles intelligences qui ont fait de grandes études – et que l’on est obligé de respecter à ce titre – mais qui n’ont pas de formation humaniste, pas de sagesse, et guère de courage, hélas. C’est terrible à dire : ils disent des bêtises mais ils ont une carrure. Ce n’est plus une carrure littéraire les rendant capable de faire un discours sans fautes de français, hélas à nouveau, mais tout de même. Pour faire le poids, il ne s’agit pas de s’engager dans une action immédiate (laquelle ?) mais il faut apprendre à faire le poids et cela prend des années. Les catholiques ne pourront pas s’engager au niveau d’autorité qu’on attend de ceux auxquels on pense, si leur métier est ailleurs : s’ils s’engagent, ils le font en plus du reste, et c’est bien qu’ils le fassent, mais c’est une activité seconde dans leur vie.

R&N : D’une certaine manière, faut-il donc accepter que nous soyons entrés dans une période de disette des intellectuels catholiques ?

Fr. Humbrecht : Cela fait longtemps que l’on y est, quand même… On en sort plutôt. Une parole se libère. Les intellectuels catholiques peuvent remplir une page du Figaro voire une demi-page du Monde. Ce sera noyé dans le reste mais ils peuvent le faire. Et puis, nous sommes là, tous, à chercher le jeune philosophe catholique qui fera la couverture du magazine du week-end, et qui le fera à merveille, mais est-ce de cela qu’il s’agit ?

R&N : Il y a certes de jeunes philosophes catholiques dont la carrière ou l’engagement politique commence dans une grande ville. Mais pour beaucoup il s’agit plutôt de villages…

Fr. Humbrecht : Oui mais ce sont leurs premières années de carrière. Pour un jeune agrégé de philosophie, ses premières années de carrière sont par tradition dans un trou à rat. Gilson a fait trois ou quatre toutes petites villes, on a même une photo de lui en prof de lycée vers 1910, méconnaissable, avec une barbe à la Jaurès… C’est le début de carrière normale d’un agrégé mais il sait qu’il en sortira, c’est la différence, c’est qu’il est formaté par les diplômes qu’il a pour en sortir, s’il fournit les efforts nécessaires, pour passer sa thèse par exemple. C’est un système de progression horizontale, comme jadis dans la Grande Armée, on progresse toujours mais on ne change pas de catégorie. Mais chacun a l’impression de progresser, c’est la vie professionnelle. Si l’on veut des grands intellectuels, des universitaires qui parlent, il faut d’abord qu’ils deviennent ce qu’ils ont à être. C’est un saut d’obstacle, il l’est d’ailleurs en lui-même indépendamment du christianisme. Des agrégés de philosophie ou d’histoire qui soutiennent leur thèse, il y en a beaucoup, mais il n’y a pas assez de postes, ils risquent de végéter dans un petit lycée de province, ou pire de banlieue. Alors qu’ils auraient une carrure d’universitaires, il n’y a pas de poste. Comment faire ? Beaucoup souffrent de cette situation. Mais c’est la condition pour percer parce que, quand on y regarde de près, Maritain aussi était agrégé, Péguy aussi, ceux qui passent pour des intellectuels faciles ont en fait fourni un pedigree de départ. Qu’on ne se raconte pas d’histoire, ce sont ceux qui l’ont que l’on ira chercher. Je vous donne un exemple de bas niveau mais qui n’a rien d’infâmant, et je l’assume : vous connaissez peut-être l’émission de Stéphane Bern, Secrets d’histoire. C’est une série d’histoire très grand public, mais on voit beaucoup de belles choses, des châteaux, des costumes, des objets inaccessibles au public. On y apprend des choses, l’air de rien, et de façon plaisante. Mais, à propos d’un personnage donné, par exemple Richelieu, Napoléon ou Alexandre le Grand, lorsque des historiens sont interrogés sur une simple histoire d’alcôve, que n’importe quel jeune professeur de terminale enthousiaste pourrait raconter aussi bien, c’est le mandarin de Sorbonne, le spécialiste qui a écrit le livre de référence que l’on va chercher. Cela m’a fait réfléchir : même pour produire des choses élémentaires, on prend le haut du panier. Personne ne refuse de passer à la télévision. Pour une vie intellectuelle publique, particulièrement catholique, il faut faire pareil. Pour dire des choses simples, c’est le plus diplômé ou du moins le plus reconnu que l’on montrera. C’est injuste, explicable, élitiste, mais c’est ainsi.

R&N : Faut-il finalement viser les lycéens, avant même qu’ils ne s’engagent ?

Fr. Humbrecht : Pour fabriquer une nouvelle génération, oui, bien sûr. Au moins encourager chez ceux qui le peuvent une fibre littéraire qui serait cachée en eux, alors que tout est là pour l’écraser tout de même… Faire d’une vie littéraire, historique, philosophique, son métier, être fonctionnaire avec un petit salaire comparativement à un commercial, un ingénieur ou un homme d’affaires, c’est terrible, c’est un sacrifice social, une régression perçue comme telle par trop de catholiques eux-mêmes. Pour cela comme pour tout le reste il faut un cœur d’apôtre.

R&N : Des religieux ?

Fr. Humbrecht : Le problème c’est qu’aujourd’hui, en tant que religieux, ils ne représenteront que leur corporation. Dans le cadre de l’Église, c’est bien. Dans le domaine public aussi, mais ils n’y seront jamais admis, par exemple, comme des philosophes même s’ils le sont. Parce que c’est un prêtre, c’est un théologien.

Mais ce qui manque, pour une part, c’est une surface culturelle de l’Église, avec le temps de s’y consacrer. Il y a aussi des lieux de prestige consacrés à cet usage, c’est excellent. C’est là que des grands chrétiens laïcs et ecclésiastiques sont précieux. Trop de ceux qui pourraient y œuvrer sont souvent rendus indisponibles par des charges pastorales énormes. Peut-être que justement dans cette perspective des charges pastorales, l’élément intellectuel n’est pas prioritaire. C’est très regrettable. Il faut donc qu’il y ait des acteurs pour le défendre. Tout passe par les acteurs : ce n’est pas la peine de brandir des principes, tout s’incarne dans des acteurs. Ensuite, il ne faut pas se mentir, pour les projets culturels, il faut de l’argent. L’Église n’en a plus. Il faut donc aussi des mécènes, et aussi une sorte de gratuité pour les choses culturelles. Il n’est pas sûr que les émirs du Qatar souhaitent y participer, mais on pourrait le leur demander…

Retrouvez la première partie et la deuxième partie de cet entretien.

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