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Entretien avec Archibald Ney : « Raskar Kapac peut être considérée comme une revue de combat »

1er septembre 2016 Carl Moy-Ruifey , ,

Carl-Moy-Ruifey a soumis à la question Archibald Ney, co-fondateur de Raskar Kapac, « gazette artistique et inflammable ». Surprenant et inattendu, ce nouveau papier au ton peu conformiste fait ressurgir avec maestria les mânes explosives d’auteurs ou d’artistes trop vite oubliés. Cette gazette possède un site internet, une page sur le Trombinoscope et il est possible d’acheter les derniers numéros ou de s’abonner en ligne.

R&N : On ne peut que saluer la naissance de Raskar Kapac, revue intellectuelle, nouvelle et mensuelle où l’on traite de littérature et d’art. Publiée en format papier avec une maquette des plus soignées, les thèmes en sont inattendus, les plumes singulières, les mots acérés ou inspirés. Pouvez-vous présenter votre équipe et votre projet ?

Archibald Ney : Le journal a été fondé par trois amis : Maxime Dalle, Yves Delafoy et moi-même. Marie-Antoinette de Sèze réalise la maquette du journal que nous avons voulu d’une grande qualité, pour augmenter le plaisir de la lecture. Capucine Dalle nous aide aussi dans la diffusion du journal et la communication sur internet. À nos côtés, plusieurs amis, écrivains et journalistes, collaborent régulièrement dans nos colonnes. Quant au projet, il est très simple : faire resurgir à la lumière des écrivains, des peintres qui ont consacré leur vie à une œuvre créatrice. Il peut s’agir aussi d’aventuriers, comme Mermoz, Saint-Exupéry et les pionniers de l’Aéropostale. Parfois, ce sont des artistes dont les noms ont été oubliés, comme Jean-René Huguenin ou Guy Hocquenghem. L’important est que tous aient voulu, d’une façon ou d’une autre, sublimer le monde par leur œuvre. Qu’ils s’y soient consacrés corps et âme. Qu’ils aient refusé les compromissions, et qu’ainsi ils nous servent d’exemples.

R&N : C’est avec intérêt qu’on a pu voir fleurir de nouvelles revues dans le domaine des idées : Causeur, Limite ou Boussole. Avez-vous le sentiment de vous inscrire dans un mouvement qui vous dépasse ?

A.N : Effectivement, de nombreuses revues sont nées ces dernières années avec la volonté de réveiller les consciences endormies. Les grands journaux français se contentent de reprendre éternellement les mêmes thèmes, les mêmes discours depuis des années. Les nouveaux titres dont vous parlez cherchent au contraire à renouveler notre approche du monde contemporain, à offrir de nouvelles clés de compréhension de la société. À sortir des chemins battus. En cela nous sommes proches d’eux : nous cherchons à dépoussiérer les formes habituelles du journalisme. Mais il y a tout de même une différence : c’est que nous nous sommes limités volontairement à la littérature, car c’est un champ de bataille immense. La critique littéraire est restée trop longtemps ennuyeuse car souvent monopolisée par des universitaires. Raskar Kapac cherche à redonner vie à des créateurs en se mettant véritablement dans leur esprit, en retournant dans leur époque, en tentant de saisir leurs souffrances, leurs joies, leurs doutes. Pour le numéro consacré à Chaïm Soutine par exemple, nous avons essayé de littéralement revivre dans son époque, au début du XXe siècle, à Paris. Plus l’on est proche de l’artiste évoqué, mieux on peut le comprendre.

R&N : À la suite de la question précédente, on est tout de même tenté de vous demander si, d’après vous, lancer une revue telle que Raskar Kapac ne tient pas quelque peu de la charge des cadets de Saumur contre les panzer allemands, ou du combat épique de Don Quichotte contre les moulins ? Est-ce une revue de combat ?

A.N : Bien sûr, Raskar Kapac est un geste dérisoire… que nous revendiquons fièrement ! Hugo Pratt, l’auteur de Corto Maltese, à qui nous allons consacrer notre prochain numéro, affirmait lui-même son « désir d’être inutile » ! Raskar Kapac n’a aucune utilité sociale ! Quand Mermoz vient chercher le cadavre d’un ami dans le désert, au péril de sa vie, il n’y a aucune utilité dans son geste. Raskar Kapac, c’est pareil : c’est un geste désespéré, qui peut paraître futile. Malgré tout, nous croyons que la littérature est une arme très puissante, au grand potentiel explosif. En ce sens, Raskar Kapac peut être considéré comme une revue de combat. Le combat a lieu contre la résignation qui peut s’emparer de nous dans un monde qui a perdu toute verticalité. Mais alors nous pensons à toutes ces grandes figures qui ont préféré la poursuite de leurs rêves au vide spirituel. Et nous brandissons nos lances comme Don Quichotte face aux moulins !

R&N : Comment choisissez-vous les thèmes de vos numéros ?

A.N : En général, nous tombons rapidement d’accord sur les sujets. Nous aimons les personnalités complexes, comme celle du peintre Soutine. Ou celle de l’écrivain Jean-René Huguenin, qui fut sans cesse tiraillé entre sa joie créatrice et sa solitude par rapport à ses contemporains. Nous aimons les écrivains qui résistent, comme Guy Hocquenghem qui a imaginé des aventures romanesques extraordinaires pour fuir le néant spirituel de sa génération. Une fois le thème choisi, nous pouvons ensuite nous répartir les angles d’attaque. Chacun parlera du sujet avec sa propre sensibilité, et il est très intéressant de voir comment un même artiste peut donner lieu à plusieurs visions différentes, qui vont venir se croiser et se compléter.

R&N : Raskar Kapac n’est pas une revue neutre, mais elle paraît inclassable. Est-ce symptomatique d’un monde européen marqué par la mort des grandes idéologies et surtout la sécularisation agressive ? Est-ce bien plutôt l’amorce de quelque chose de nouveau ?

A.N : Vous avez raison, notre monde est devenu entièrement sécularisé. C’est pourquoi nous rendons hommage à ceux qui l’ont illuminé par leurs voyages et leurs aventures, leurs livres ou leurs tableaux, et à tous ceux qui cherchent encore à le réenchanter. Qu’importe ensuite leur milieu social, leurs opinions politiques. C’est peut-être pour cela que nous paraissons inclassables. Les artistes que nous avons choisis étaient eux-mêmes inclassables, car ils ont toujours refusé de s’enfermer dans un bord politique, dans un milieu social, dans une idéologie. Hugo Pratt s’est ainsi détaché très jeune de sa famille et du milieu fasciste italien pour fonder son éthique personnelle sur l’amitié, le voyage, les rencontres. C’est ce chemin-là que nous voulons emprunter.

Quant à savoir si ce chemin-là est nouveau, je ne le crois pas. Il a déjà été suivi par des milliers et des milliers de personnes avant nous. Ce qui est nouveau peut-être, c’est que nous ne voulons pas avoir de regrets. Vous savez, Bernanos disait peu de temps avant de mourir : « Si je recommençais ma vie, je tâcherais de faire mes rêves plus grands. Car la vie est infiniment plus belle et plus grande que je ne l’avais cru. » Pour ne pas avoir de regrets, nous voulons faire nos rêves immenses. Et partager avec nos lecteurs les aventures de ceux qui ont fait leurs rêves immenses.

1er septembre 2016 Carl Moy-Ruifey , ,

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