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Enseigner aujourd’hui (7) : Au crépuscule de la laïcité

10 février 2016 Hélie Destouches ,

Pierre de Laubier est devenu professeur par vocation tardive. Il a raconté son expérience de professeur de français et de latin au sein de l’enseignement catholique sous contrat dans L’École privée… de liberté – dont vous trouverez ici un compte rendu – et enseigne aujourd’hui l’histoire dans un collège libre. Il est aussi le rédacteur du journal satirique L’Aristoloche et du blogue Chronique de l’école privée… de liberté.

Cet article est le septième d’une série d’entretiens, portant sur la crise de l’enseignement français, qu’il a donné au Rouge et le Noir.

R&N : Jules Ferry est aujourd’hui encore célébré pour avoir soustrait l’instruction à l’influence de l’Église catholique. Mais un véritable enseignement est-il seulement concevable dans une optique purement laïque ?

Pierre de Laubier : Il y a dans l’enseignement quelque chose de fondamentalement religieux. Dans l’enseignement, et non dans l’instruction ou même l’éducation, ces trois notions étant bien distinctes. Je me place dans le cadre d’une civilisation chrétienne (car regrouper sous le nom de « religions » le christianisme, le bouddhisme, l’islam, c’est donner le même nom à des choses de nature très différente). Le Christ, l’Église dispensent un enseignement, non un catalogue de préceptes ou un corps de doctrine. Dans sa conception chrétienne, l’homme est appelé à recevoir la vérité en pleine liberté. Il ne peut y avoir l’une sans l’autre. Ceux qui prétendent « arracher » l’enfant à des déterminismes cultivent une autre conception de l’homme, une conception matérialiste. Conception dangereuse, car si l’enfant est susceptible d’être « déterminé », l’arracher à certains déterminismes implique fatalement de le soumettre à d’autres, quand bien même on les qualifierait hypocritement de « libertés ». C’est une conception profondément ancrée dans le système scolaire français, et c’est sans surprise que je constate que les lycées ressemblent à des casernes, alors que les écoles chrétiennes ressemblaient à des couvents (les pensionnats de jeunes filles portaient souvent ce nom, sans être des couvents au sens habituel). Même en dehors d’un enseignement religieux proprement dit, il y a quelque chose de religieux dans le fait d’enseigner, qui consiste à éveiller l’enfant à la vérité, mais dans la liberté. Le professeur n’est pas là pour façonner les enfants à sa propre image ou à celle qui lui convient, ni pour le rendre conforme aux besoins du gouvernement ou de quiconque. L’aspect religieux que je veux souligner n’est pas dans le contenu de l’enseignement. Il est dans l’attitude du professeur. Éveiller un élève à la vérité en même temps qu’à la liberté exige une grande abnégation, du tact, de l’effacement, une attitude profondément respectueuse de l’individu. Priver l’enfant de sa liberté, c’est lui fermer les yeux à la vérité ; tenter de lui imposer une vérité, c’est le priver de sa liberté. C’est toute la grandeur de la conception chrétienne de l’homme. Mais une telle attitude peut (et devrait) exister en dehors d’un enseignement confessionnel.

R&N : Ici encore, l’école telle qu’elle est conçue par l’État semble se poser en porte à faux avec une représentation chrétienne de l’éducation. La conception d’un monde areligieux dans l’enseignement permet-il encore le développement d’une vraie spiritualité chez l’enfant ?

Pierre de Laubier : J’en doute, car cela conduit à se borner à la seule instruction, ou bien à donner une valeur spirituelle à des valeurs qui ne sont pas transcendantes, comme la nation, la patrie, la république, par exemple. Dieu, il est toujours possible de ne pas y croire ; tandis que la nation, la patrie, la république, la démocratie, le roi, que sais-je encore, sont des réalités tangibles auxquelles nous sommes assujettis bon gré mal gré. Les diviniser, pourchasser ceux qui ne leur accordent pas l’importance voulue, en faire des absolus, conduit tout droit au totalitarisme. Je trouve même que la tendance au totalitarisme, péché originel de tout régime politique, est particulièrement marquée dans les régimes démocratiques, que ce caractère démocratique soit d’ailleurs réel ou supposé. Les cultes civils forment des fanatiques, pas des croyants.

R&N : De fait, si l’idée d’État éducateur tombe, l’enseignement laïc fait-il encore sens ?

Pierre de Laubier : Le principe de l’existence d’écoles laïques ne me choque pas outre mesure, si l’on considère que « laïc » est un synonyme de « neutre », et si donc les professeurs conservent une attitude de respect « religieux » de la conscience des enfants. L’enseignement religieux pourrait venir d’ailleurs, de la famille, d’une aumônerie, du scoutisme, ou autre, si bien que l’école se bornerait à la transmission de compétences pratiques, techniques ou intellectuelles : lire, écrire et compter, puis la menuiserie, le droit, la grammaire, la mécanique, le solfège, l’anatomie… En théorie, c’est possible. En fait, il est illusoire de couper ainsi la personne humaine en tranches, surtout si le résultat de l’opération est de faire disparaître la tranche de la spiritualité, qui est la plus noble ! Or c’est dans cet esprit que le système scolaire a été conçu. Il ne s’est jamais contenté, et ne se contentera jamais, d’une laïcité véritable. La laïcité n’est pas une attitude qui consiste à ne pas tenir compte de l’âme, mais à faire comme si elle n’existait pas. Mais si l’âme n’existe pas, il faut bien la remplacer par quelque chose : c’est ainsi que la laïcité se transforme, de l’aveu même de ses promoteurs, en religion d’État. Je ne dis pas que cela n’a pas de sens… mais que c’est une entreprise scélérate, que tous ceux qui tiennent encore à leurs libertés doivent combattre.

R&N : L’application de la laïcité républicaine ne forme-t-elle pas, par conséquent, une réelle intrusion de l’État dans l’éducation familiale ?

Pierre de Laubier : Je ferai d’abord la remarque suivante : quand il existe un enseignement public, on trouve toujours des familles pour se saigner aux quatre veines afin que leurs enfants puissent recevoir un enseignement religieux. L’inverse n’est jamais vrai. On remarque que les plus ardents apôtres de la laïcité (à commencer par le petit père Combes) n’ont jamais hésité à inscrire leurs enfants dans des écoles religieuses. Par contre, je ne connais aucun exemple que des parents se soient ligués pour fonder une école laïque là où il n’y en avait pas. C’est le gouvernement qui a imposé ces écoles. Et quand des parents réclament une école laïque, ils s’adressent toujours à la puissance publique pour le faire à leur place. Ils ne sont pas prêts à sacrifier leurs économies à leurs idées ! J’en conclus que la laïcité n’est pas, n’a jamais été une aspiration populaire. Elle est une doctrine inventée et mise en œuvre par les gouvernements. Et donc, en effet, un moyen d’intrusion dans la vie familiale. Sous couvert de défendre les consciences contre l’influence des prêtres, le gouvernement s’est donné les moyens de prendre en main l’enseignement, et, désormais, l’éducation même des enfants. Ce sont des questions très importantes. L’État a réussi à nous faire croire que l’éducation faisait partie de ses prérogatives, à en faire un monopole. Que dit l’Église ? Elle aussi fait de l’éducation sa prérogative. Mais ce n’est pas au clergé qu’elle la confie, c’est, entièrement et sans réserve, aux parents. Ce n’est pas le clergé, mais ce sont les parents qui, en la matière, sont l’Église. L’Église encourage aussi la fondation d’écoles religieuses ; toutefois, y inscrire ses enfants n’est pas une obligation ; inscrire ses enfants dans une école laïque n’est pas un péché ; enseigner dans une école laïque n’en est pas un non plus. La différence est fondamentale.

R&N : En réalité, la laïcité de l’enseignement public ne déguise-t-elle pas une forme particulièrement insidieuse d’athéisme militant ?

Pierre de Laubier : Cela crève les yeux. Les instituteurs publics se sont sentis flattés d’être surnommés les « hussards noirs de la république ». Imaginez un instant que les congrégations enseignantes se soient targuées d’être les « hussards noirs du pape » ? La laïcité, telle qu’elle existe en France en tout cas, est un anticléricalisme déguisé. Il existe sur le sujet un livre fondamental de Georges de Lagarde, Naissance de l’esprit laïc. Il montre comment le roi Philippe le Bel a employé (pour ne pas dire stipendié) des légistes pour interpréter toutes les règles de droit en faveur du pouvoir royal, ce qui a permis au roi d’usurper tous les pouvoirs, ceux des seigneurs, des provinces, des villes, et surtout ceux de l’Église. Ce n’est pas par hasard que les historiens du XIXe siècle ont qualifié Philippe IV de « premier souverain moderne ». Ce mouvement n’a pas cessé depuis. L’abolition des privilèges, dans la nuit du 4 août 1792, a fait sauter les derniers obstacles qui se dressaient devant le pouvoir central. La laïcité française est donc une laïcité de combat. On ne peut pas faire mine de l’ignorer.

R&N : La tentation peut exister, pour ceux qui refusent l’école laïque, de concevoir à leur tour des écoles qui auraient pour but la propagation d’un enseignement religieux offensif. Est-il souhaitable, à vos yeux, que les hussards de la république puissent laisser place aux hussards religieux ?

Pierre de Laubier : Ce serait un grand malheur ! Et une hérésie, contraire à la vocation et à la nature de la famille. Celle-ci est l’institution politique première. Mais, loin d’être close sur elle-même, elle ne peut survivre qu’en s’alliant à d’autres familles, à chaque génération. Elle assure la transmission, à tous les sens du terme, mais sans se reproduire à l’identique. La force principale des familles est la force centrifuge. Leur mouvement naturel est de permettre à chacun de ses membres de prendre un jour son indépendance. La famille est le contraire d’une secte : le premier soin d’une secte est, au contraire, de soustraire ses adeptes à leur famille. En ce sens, l’enseignement laïc se comporte parfois de cette façon. Il exerce, si j’ose dire, une force centripète, afin de se fabriquer des serviteurs dociles. Que certaines familles qui se ressemblent désirent s’unir pour mettre leurs enfants dans des écoles à leur goût, c’est leur droit. Mais ne les soustraire à l’endoctrinement de « hussards noirs » de la république que pour les soumettre à celui de « hussards noirs » de la religion, c’est courir un grand risque. La contre-propagande justifierait en effet la propagande : elle reviendrait à reconnaître qu’éduquer, c’est formater, programmer, endoctriner, déterminer. Mais c’est une méthode contraire à la conception chrétienne de l’homme, dans laquelle la vérité ne peut être reçue qu’en liberté. Si bien qu’elle manquerait à coup sûr le but qu’elle s’assignerait, et fabriquerait, dans des proportions qui restent à déterminer, des anticléricaux et des fanatiques. Autrement dit, ce serait un excellent moyen de peupler le purgatoire, sinon l’enfer. D’autant plus que les parents qui auraient péché contre la liberté de leurs enfants au nom de la vérité les y précéderaient ! Le caractère catholique d’une école ne l’immunise donc peut-être pas, mais en tout cas la prémunit contre le danger que vous évoquez.

R&N : Si nous faisons écho à nos précédents entretiens, le lien naturel qu’il s’agirait de prôner entre la famille et l’enseignement ne se concrétiserait-elle pas le mieux dans la transmission de la pratique religieuse ?

Pierre de Laubier : Le catholicisme n’est pas une doctrine, un code, une idéologie. Il n’est ni identitaire, ni totalitaire. On a donc tort de craindre sa force d’endoctrinement ; mais on ne défend pas la civilisation chrétienne en faisant l’économie de la foi. Accomplir les rites avec exactitude n’est pas une fin en soi. Toutefois, les rites expriment le contenu de la foi. Une école catholique est une école où le Christ est présent, en image, et en réalité à travers les rites, au premier rang duquel l’eucharistie. Cette présence permet aux élèves (et aux professeurs) de vivre ensemble leur foi. Mais elle laisse libre de ne pas croire. Connaître la vie de Jésus, qui après tout est un personnage historique, n’oblige pas à croire à sa résurrection. Même les apôtres, qui ont vécu l’Evangile, ont eu du mal à le faire ! Reste que seule la présence du Christ, dans l’eucharistie et par la prière, donne son caractère catholique à un établissement. Cette présence est réelle, mais invisible à ceux qui ne croient pas. La crainte du « prosélytisme » découle de scrupules estimables, mais d’une fausse conception de la religion catholique, d’un oubli du rôle de la foi, démarche intime qui suppose la liberté. Le Christ n’a pas été assassiné pour ses idées ; l’Évangile n’est pas un livre de sagesse qui se termine par la mort du héros : c’est le récit de sa passion et de sa résurrection, et ce qui le précède n’est là que pour en expliquer le sens. Si l’école chrétienne se contentait de donner aux élèves l’idée de suivre les Béatitudes et d’imiter le bon Samaritain, cela ne ferait de mal à personne ! Quant à transmettre la foi, elle ne peut le faire qu’en respectant la liberté de chacun. Le message évangélique ne fait donc courir aucun risque aux non-croyants ; mais la présence des sacrements est indispensable aux croyants. Les deux sont nécessaires. Ajoutons que les parents, quoique responsables de l’éducation de leurs enfants, le sont en tant qu’institution ecclésiale. Ils restent soumis à l’enseignement de leurs pasteurs. Ce qui unit le tout, ce sont en effet les sacrements que seuls les prêtres peuvent donner. Contrairement aux apparences, la hiérarchie de l’Église est un facteur non seulement de vérité, mais de liberté. Grâce à la communion.

10 février 2016 Hélie Destouches ,

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