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Enseigner aujourd’hui (5) : L’École, un enjeu politique primordial.

14 janvier 2016 Hélie Destouches

Pierre de Laubier est devenu professeur par vocation tardive. Il a raconté son expérience de professeur de français et de latin au sein de l’enseignement catholique sous contrat dans L’École privée… de liberté – dont vous trouverez ici un compte rendu – et enseigne aujourd’hui l’histoire dans un collège libre. Il est aussi le rédacteur du journal satirique L’Aristoloche et du blogue Chronique de l’école privée… de liberté.

Cet article est le cinquième d’une série d’entretiens, portant sur la crise de l’enseignement français, qu’il a donnée au Rouge et le Noir.

R&N : Ne peut-on pas dire, au vu de l’ensemble des enjeux dont l’enseignement forme le catalyseur, que l’École est aujourd’hui devenue un champ de bataille politique de premier plan ?

Pierre de Laubier : C’est une chose récente que l’école soit devenue un enjeu politique. Cela date de la révolution et l’instauration du monopole de l’université par Napoléon. Depuis que la république existe, et y compris sous les gouvernements de droite, avec l’application telle quelle du plan Langevin-Vallon (qui n’était autre que le programme du parti communiste) par le président de Gaulle, le premier ministre Pompidou et le ministre Edgar Faure, et avec la réforme Haby, toutes les victoires ont été remportées par la gauche. C’est-à-dire que ce sont les idées centralisatrices et égalitaires qui ont triomphé. Ces idées ont été si bien assimilées par les partis politiques de droite, et jusqu’à l’extrême droite, qu’il n’y a pas grand’chose à espérer d’un changement de majorité gouvernementale. Si le contraire était vrai, ça se saurait, depuis le temps. J’imagine mal en fait, un gouvernement entreprendre de son propre chef le démantèlement de la machine de propagande qu’est devenue l’« éducation nationale ». La tentation est trop grande de s’en servir à son propre profit. Or la contre-propagande ne me convient pas plus que la propagande. La seule cause dont je souhaite la victoire est celle de la liberté scolaire, qu’on a confisquée aux parents. Or, les discours politiques de droite que j’entends ne contiennent aucun indice qu’elle souhaite faire renoncer l’état à ce monopole qui, même ramené à sa fonction première d’instruction, est une usurpation.

R&N : Les milieux de droite, qu’on pourrait qualifier de réaction traditionnelle, ont-ils donc déserté le champ de l’éducation ?

Pierre de Laubier : La seule bataille remportée par la droite est la bataille pour l’école libre, en 1984. Mais l’enseignement privé a ensuite abandonné de son plein gré la plupart de ses prérogatives (voir par exemple les accords Lang-Cloupet), et a lui-même confisqué la liberté des établissements au profit de ces administrations illégitimes, inutiles et même nuisibles qu’on appelle les directions « diocésaines », chapeautées par le non moins illégitime, inutile et nuisible secrétariat général de l’enseignement catholique. Pour autant, je remarque que la victoire de 1984 n’a pas été remportée par les partis politiques. Si les familles avaient sagement attendu que l’alternance politique revienne sur la nationalisation de l’enseignement entreprise par Savary, ils auraient attendu longtemps. De même, la résistance aux lois « sociétales » n’a été suivie que bien à contrecœur par les partis politiques. Ils ne reviendront dessus (je pense notamment au « mariage pour tous ») que contraints et forcées. Si bien que « réaction traditionnelle » n’a pas déserté le champ de l’éducation. Elle a été trahie par les institutions qu’elle avait imprudemment laissé se mettre en place, et par les partis politiques pour qui elle vote. Mais elle constitue encore l’essentiel des forces vives qui sauvent le peu qui reste d’âme à l’enseignement catholique. Et elle est le fer de lance de la fondation des écoles indépendantes, c’est-à-dire hors contrat. Ça, c’est de la politique. Et même de la vraie politique.

R&N : On entend souvent parler, dans les milieux conservateurs, de la mission de l’école comme créateur de la « communauté nationale ». La réelle victoire politique pour les tenants de la tradition ne serait-elle pas, justement, de faire sortir la politique de l’éducation ?

Pierre de Laubier : C’est exactement cela. L’école de Jules Ferry a été organisée pour deux choses : implanter le régime républicain et préparer la « grande revanche ». Dans chaque classe, il y avait une carte de France sur laquelle les « provinces perdues » figuraient en couleur de deuil. Il y eut même des « bataillons scolaires », inventés par Paul Bert en 1882, qui faisaient marcher les élèves au pas dans la cour des écoles et leur apprenaient le maniement des armes ! D’aucuns regrettent le temps où l’école racontait le « roman national ». Mais cette expression est suspecte. L’histoire présente des aspects romanesques, mais elle n’est pas un roman. L’histoire de France telle que des auteurs comme Mallet et Isaac l’ont racontée est écrite dans un style finaliste, pour justifier d’abord la concentration de tous les pouvoirs dans les mains des rois capétiens, en présentant tout détenteur ou défenseur d’un contre-pouvoir comme un traître, au moins en puissance ; ensuite pour justifier la transmission intégrale de ces pouvoirs entre les mains de la république, qui a porté à son aboutissement la destruction ou l’annexion des corps intermédiaires (familles, municipalités, provinces, diocèses, ordres religieux, etc.), pourtant antérieurs à l’Etat et dont les « privilèges » n’étaient autres que les libertés. Les « quarante rois qui ont fait la France » et les « hussards noirs de la république » se sont, pour ainsi dire, passé le relais pour justifier la toute-puissance étatique, présentée comme l’aboutissement providentiel de l’histoire. Cette méthode est plus efficace pour conduire des millions de jeunes gens dans les tranchées que pour concourir à leur épanouissement personnel. Où cet épanouissement personnel et l’apprentissage d’une éthique de vie se font-ils mieux qu’au sein de la famille ? Je ne dirai jamais « politique d’abord », mais « famille d’abord ». Beaucoup, y compris parmi ceux qui n’ont pas oublié que la cellule de base de la société est la famille, admettent malgré tout que c’est à l’école que leurs enfants apprennent la vie en société. Or c’est la famille qui est par excellence le lieu de la transmission ; c’est même sa tâche principale : transmission de la vie elle-même, des croyances, des valeurs, des patrimoines, et bien entendu des premiers savoirs. L’éducation appartient tout entière à la famille, qui ne doit pas déléguer à l’État le soin de décider ce que les enfants doivent apprendre à l’école : celle-ci doit être le prolongement de l’éducation reçue à la maison. Car il faut dire pour être complet que la famille est la cellule politique de base de la société. Elle est une institution politique, et antérieure à n’importe quel organisme étatique ou administratif. Ce n’est pas à elle de s’adapter aux autres institutions ; c’est le contraire. Soulignons d’ailleurs que la famille n’est pas un monde clos. Les familles passent leur temps à cultiver le savoir-vivre, dont la caricature totalitaire est le « vivre ensemble », ainsi qu’à s’allier avec d’autres familles, ce qui est la condition de leur survie. Autrement dit, elles hiérarchisent les valeurs et recherchent le compromis : ce sont les fonctions politiques les plus éminentes. On parle souvent de patrie « charnelle » : en ce qui concerne la famille, ce mot « charnel » n’est pas une simple métaphore. Le « débat public », électoral ou autre ne vient qu’ensuite, car les droits de la famille sont antérieurs à ceux de l’État. Je ferai remarquer à ce propos que, sans remonter plus loin, mon père, ma mère et moi-même sommes nés sous trois régimes politiques différents… La continuité de la nation est assurée par les familles, pas par les gouvernements.

R&N : Vous évoquez le rôle de « machine de propagande » de l’Éducation nationale. Cette propagande se fait sentir dans les programmes, on le sait. Mais lorsqu’il est question des enseignements civiques, ne s’agit-il pas là de coquilles vides qui servent de cache-misère à un nihilisme de plus en plus général de l’enseignement ?

Pierre de Laubier : Quand M. Chevènement a réintroduit l’instruction civique à l’école, vers 1985, beaucoup ont applaudi parmi les conservateurs. Mais je me disais, à l’époque : « Ils vont amèrement le regretter quand ils en découvriront le contenu ! » Il n’y a pas d’inconvénient à apprendre aux enfants l’état présent des institutions : cela fait partie de l’histoire contemporaine. Mais, dès lors qu’on en fait une matière à part, l’esprit apologétique apparaît. Or, être royaliste, bonapartiste, régionaliste ou anarchiste, plutôt que républicain et jacobin, c’est une simple opinion, pas une « incivilité ». Mais cette apologie du régime en place et de ses « principes » ne se fait pas seulement en cours d’instruction civique. Elle s’étale dans les programmes d’histoire (ou ce qu’il en reste), mais plus encore dans les programmes de lettres. Car les lettres ont cet avantage que leur matière première n’est pas des faits, mais les affirmations des auteurs. L’étude d’auteurs comme Voltaire et Rousseau prétend développer l’esprit critique. Mais l’esprit critique et l’étude de textes critiques, ce n’est pas la même chose… C’est même jouer sur le sens du mot ! Dans les manuels, on présente même un auteur comme La Fontaine comme subversif, ce qui est bien mal le comprendre. Cette propagande est permise par l’approche « thématique » de la littérature, qui est une hérésie à mes yeux. Le résultat est que, dès que les ennemis des valeurs traditionnelles sont au pouvoir, cet esprit prétendument critique se transforme bien vite en vulgate relativiste, qui correspond plus ou moins à ce qu’on appelle le « politiquement correct ». C’est une sorte de nihilisme, une subversion mise au service du pouvoir en place, selon la méthode de la révolution permanente. Ce nihilisme véhiculé par les programmes de lettres est plus pernicieux, donc plus efficace, que l’éducation civique proprement dite, qui tombe facilement dans la naïveté, voire la niaiserie. Elle consiste à gloser sur des mots : l’égalité, la liberté, les droits, les discriminations, réduits à un sens positiviste étroit, et qui sont censés qualifier la « république » et les « citoyens ». Si l’école pouvait empêcher les élèves de devenir de mauvais sujets, peut-être pourrait-elle en faire de « bons citoyens ». Mais je ne sais pas trop ce qu’on entend par cette expression : je soupçonne qu’elle désigne les citoyens dociles ! C’est pourquoi remplacer la vidange de crâne nihiliste par un bourrage de crâne d’une autre inspiration, quelle qu’elle soit, ne me conviendrait pas du tout. Contre la propagande, je ne préconise pas la contre-propagande, mais la vérité, ou du moins la recherche de la vérité. Il me semble que l’histoire est une discipline particulièrement propre à jouer ce rôle, mieux que les lettres ou la philosophie, car elle repose sur l’étude critique de faits, de documents, de témoignages. On peut discuter, mais à partir des faits. Dans un premier temps, il faut bien entendu que les enfants apprennent l’histoire factuelle, chronologique. Mais, au lycée, on pourrait en faire un apprentissage de l’esprit critique. C’est peut-être justement ce qu’on veut éviter en vidant les programmes de leur contenu !

R&N : Pour son potentiel de réenracinement, de réenchantement spirituel, l’éducation n’est-elle pas aujourd’hui l’enjeu le plus essentiel pour les tenants d’un monde traditionnel ?

Pierre de Laubier : Oui, et c’est pourquoi je trouverais dangereux de s’en remettre à des partis politiques ou à des gouvernements pour réformer l’école. Une école n’est jamais aussi enracinée que quand elle est fondée par ceux qui s’en occupent eux-mêmes ou dont les enfants la fréquentent. Quand Charlemagne a ordonné qu’on ouvre une école auprès de chaque cathédrale, il n’a pas écrit le programme lui-même. Le but était même de perpétuer la civilisation latine, à laquelle lui-même était, jusqu’à un certain point, étranger : il a fait l’effort d’apprendre le latin à l’âge adulte. Je pense qu’on peut parler là de « réenracinement ». Mais je crois que cet esprit-là est mort, au moins dans la tête des élites politiques actuelles. Je ne fais pas tellement plus confiance aux partis politiques de droite que de gauche en ce qui concerne l’enseignement. Ils parlent en fait le même langage avec d’autres mots. Quand la gauche se montre égalitariste, la droite se veut élitiste. Mais s’il s’agit de l’élitisme que symbolise la pyramide universitaire, couronnée par les grandes écoles recrutant sur concours anonyme, il s’agit à mes yeux d’un faux élitisme qu’on ne sait pas trop comment nommer, une sorte d’égalitarisme sélectif, si vous voulez, fondé sur une conception univoque de l’intelligence et je dirais même sur une conception fausse de l’homme. À la fin de ses mémoires, Raymond Aron écrit ceci : « Les sociétés s’épanouissent dans la liberté, et s’étiolent dans l’incroyance. » Cela décrit assez bien la situation actuelle. Mais n’attendons pas que ceux qui nous gouvernent nous rendent nos croyances. Cela n’a pas de sens. Agissons, au contraire, en vertu de nos croyances, ou de nos valeurs, pour employer ce mot commode (mais qui ne veut pas dire grand’chose). Souhaiter une école qui remette à l’honneur la piété, la discipline, les bonnes manières, la culture classique, les bonnes mœurs, et ainsi de suite, c’est bien. Mais il faut d’abord y croire, et faire vivre ces valeurs en dehors de l’école. Ceux qui fondent des écoles sont toujours des gens qui y croient. Ils n’attendent pas qu’on vienne à leur secours ou qu’on paye à leur place.

14 janvier 2016 Hélie Destouches

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