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Enseigner aujourd’hui (1) : Une mission insurmontable ?

Pierre de Laubier est devenu professeur par vocation tardive. Il a raconté son expérience de professeur de français et de latin au sein de l’enseignement catholique sous contrat dans L’École privée… de liberté – dont vous trouverez ici un compte rendu – et enseigne aujourd’hui l’histoire dans un collège libre. Il est aussi le rédacteur du journal satirique L’Aristoloche et du blogue Chronique de l’école privée… de liberté.

Cet article ouvre une série d’entretiens, portant sur la crise de l’enseignement français, qu’il a donnée au Rouge et le Noir.

R&N : Fort de l’expérience que vous avez présentée aux lecteurs de votre dernier livre, pensez-vous, M. de Laubier, qu’enseigner au sein de l’enseignement public ou privé sous contrat est aujourd’hui devenu une mission insurmontable ?

Pierre de Laubier : Avant de répondre, je voudrais dire qu’à mes yeux, enseigner est la chose la plus simple du monde dans son principe. L’homme est en effet un être d’échange : il est dans sa nature d’apprendre, dans un sens comme dans l’autre, c’est-à-dire de s’instruire et d’instruire. Les parents éduquent leurs enfants, les patrons forment leurs apprentis, les vendeurs informent leurs clients, le prêtre sermonne ses ouailles, etc. Réfléchissons un instant au temps que nous passons à nous instruire, nous cultiver, nous renseigner, et à celui que nous passons à expliquer, à raconter, à discuter… C’est une très grande partie de notre vie. Certes, tant qu’une faible partie de la population suivait des études longues, peu de monde était capable d’enseigner l’orthographe, les mathématiques, le latin, si bien que les professeurs jouissaient d’un prestige naturel. Ils ont à présent cessé de faire partie de la petite minorité des diplômés. Cela les chagrine, parce qu’ils n’ont pas de compétences techniques comme celles d’un pilote d’avion, d’un informaticien, d’un chirurgien. Il est désormais habituel que les parents soient plus instruits et plus diplômés qu’eux. C’est une des causes de ce qu’on appelle le malaise des enseignants. Malaise qui a lui-même engendré un autre mal, en incitant les enseignants à chérir le jargon pédagogique, comme Diafoirus cachant son ignorance derrière les aphorismes latins. Ils se sont sentis valorisés par la pseudo-science pédagogique. Or, c’est justement la grandeur du métier de professeur que d’être très simple dans son principe, tout en exigeant de grandes qualités – attention, dévouement, intuition, adaptation – pour être exercé avec fruit. Je remarque que les grands hommes ne sont pas ceux qui savent faire ce que personne d’autre ne sait faire. Ce sont au contraire ceux qui font de manière remarquable ce que tout le monde sait faire, même mal : tout le monde peut chanter, mais tout le monde n’est pas Caruso ; tout le monde peut écrire, mais tout le monde n’est pas Chateaubriand ; tout le monde peut danser, mais tout le monde n’est pas Diaghilev ; tout le monde peut compter, mais tout le monde n’est pas Newton. C’est pour cela que les enfants préfèrent les joueurs de ballon aux gymnastes : c’est parce qu’eux-mêmes jouent au ballon. Ceux qui savent faire ce que personne ne sait faire ne sont pas dans l’Encyclopédie Larousse… ils sont dans le Livre des records ! J’ajoute que je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui, quel que soit son âge ou sa condition, n’ait pas envie d’apprendre, même quelque chose de futile. Il suffit d’ouvrir son ordinateur pour constater que les annonceurs ont bien compris que, dès qu’on lui offre d’apprendre quelque chose qu’il ne sait pas, l’internaute a tendance à cliquer !

R&N : Si tout le monde sait enseigner, et que tout le monde a envie d’apprendre, il ne devrait donc pas y avoir de problèmes ?

Pierre de Laubier : En principe, non ! Mais une abondante littérature décrit les maux dont l’école souffre et le malaise des enseignants, des élèves et des parents. Je n’ajouterai rien à ce catalogue, qui ne décrit pas des maux imaginaires. Si transmettre le savoir, tâche si essentielle, est devenu si difficile, ce n’est pas sans raison. Ce que je me suis demandé, c’est : quelle peut bien être la cause non pas ultime, mais commune, de tous ces maux, au-delà des causes particulières à chacun d’eux ? On peut dire que les professeurs sont comme ceci, les élèves comme cela, mais il faut avant tout se poser la question de l’organisation du système. Quand l’organisation est bonne, il y a tout de même des choses qui vont mal ; et quand elle est mauvaise, il y a tout de même des choses qui vont bien ; reste que les bons résultats sont difficiles à obtenir avec une mauvaise organisation. Or il me semble que la cause ultime de la décomposition du système est tout simplement le collège unique, instauré par la réforme Haby de 1975. C’est le nœud du problème.

R&N : En quoi a consisté cette réforme ? Le collège unique fait l’objet de nombreuses critiques, mais on connaît généralement mal le processus de sa mise en place, et par conséquent, l’étendue de ses conséquences sur l’enseignement.

Pierre de Laubier : Rappelons qu’en 1900, seuls 1 % des élèves obtenaient le bac ; en 1945, ils n’étaient que 3 %. À ma génération, on avait à peine dépassé un quart de bacheliers. Je parle de ma génération parce que j’ai passé le dernier bac avant la réforme Haby. Cette réforme a consisté tout simplement à faire entrer tous les élèves de l’école primaire dans l’enseignement secondaire du premier degré (qu’on appelle aujourd’hui le collège). Auparavant, ils avaient grosso modo le choix entre quatre filières : l’enseignement professionnel, le primaire supérieur, les collèges d’enseignement général (qui se terminaient en troisième) et les collèges d’enseignement secondaire et les lycées (conduisant au bac). On a décidé que tous les élèves suivraient dorénavant le même programme que les futurs bacheliers, et selon les mêmes méthodes. Au nom d’une sociologie élémentaire inspirée de Bourdieu, on affirmait en effet que la sélection se faisait selon des critères essentiellement sociaux, que les différences de capacités ne découlaient que du « milieu », qui tendait à se reproduire de génération en génération, et ne devaient rien à la nature. L’aboutissement de ce raisonnement était que, dès lors que la « chance » d’entrer en sixième serait donnée à tous, tous acquerraient naturellement les capacités nécessaires. Il n’en a rien été, bien entendu, et les conséquences néfastes ne se sont pas fait attendre. Il est important de rappeler cette réforme Haby, car même des professeurs qui l’ont connue au cours de leur carrière en ont souvent oublié la teneur et les conséquences. Or, dès 1975, certains professeurs ont cessé de suivre le programme officiel. Ceux qui avaient de bons élèves pouvaient conserver l’ancien ; mais s’ils en avaient de mauvais, ils l’adaptaient, bon gré mal gré, à leurs capacités… On était entré dans l’ère du mensonge, dont la dissolution des programmes est la conséquence inéluctable, et même, d’un certain point de vue, la seule issue !

R&N : Les conséquences structurelles de la réforme Haby ont eu un effet néfaste sur la qualité de l’enseignement, mais peut-on pour autant en faire la cause de tous les maux ?

Pierre de Laubier : Certes, l’école souffre d’autres maux, qui sont anciens, qui lui sont propres et qu’il aurait fallu corriger. Les professeurs sont recrutés selon des méthodes aberrantes ; ils sont mal formés ; ils sont prisonniers d’une administration rigide. Avant la réforme Haby, ces inconvénients existaient, mais on s’en accommodait parce qu’on pouvait orienter les enfants vers la voie qui paraissait la meilleure pour eux. On ne le peut plus, puisqu’il n’y en a plus qu’une ! Le symptôme ultime du désastre est l’habitude qui s’est répandue de considérer tous les élèves qui ne peuvent pas suivre les programmes comme des « malades », de même qu’en Union soviétique on déclarait que les opposants ne pouvaient être autre chose que des « aliénés ». Mais c’est le système qui est malade, pas les enfants.

R&N : La violence à l’école, par exemple, est tout de même une chose relativement nouvelle ?

Pierre de Laubier : Les conséquences de l’hétérogénéité de la population (pour employer la langue de bois), aux vicissitudes que connaissent les familles, à la dégradation de l’éducation depuis mai 68, sont bien réelles. Mais elles frappent l’ensemble de la société. Or c’est à l’école qu’elles se cristallisent, alors que celle-ci devrait être un lieu où l’on soigne ces maux, un havre contre la violence. Une raison de cet état de choses est que les enfants sont les premiers touchés par ce délitement de la société ; mais une autre est que, de toutes les institutions, l’école est devenue la moins capable de s’adapter à ces réalités nouvelles ; elle en aggrave même les conséquences. Car inculquer un programme inadapté, enseigné selon des méthodes qu’on n’a pas non plus songé à adapter, engendre l’inattention, la dissipation, la frustration, et en dernier ressort la violence.

R&N : N’y a-t-il pas une véritable carence de vocation du côté des enseignants du secondaire ? L’augmentation drastique de postes à pourvoir suite à la réforme du collège unique n’a-t-elle pas aussi entraîné, dans ce sens, une dégradation significative du personnel enseignant ?

Pierre de Laubier : Le nombre de professeurs a augmenté bien avant le collège unique. Mais la réforme Haby a aggravé les choses en transformant en professeurs du secondaire des professeurs du primaire supérieur et des collèges d’enseignement général qui étaient, en quelque sorte, intermédiaires entre les instituteurs et les professeurs, et qu’on détournait ainsi de leur vocation première. Malgré tout, par rapport aux pays voisins, la France n’a pas trop de mal à recruter des professeurs, peut-être à cause de son histoire. Mais il semble que vous parlez de « vocation » dans un sens un peu différent. Quand cette vocation existe au départ, elle a du mal à survivre aux années. D’abord, on exige à présent de longues études à l’issue desquelles, dans certaines disciplines, l’enseignement est à peu près la seule possibilité. Les professeurs sont en outre mal payés ; ils n’ont presque aucune perspective de carrière ; ils n’ont pas de bureau, pas de notes de frais, travaillent dans des locaux parfois sinistres ; la mobilité est lente et difficile... Le mode de recrutement fait que c’est une profession fermée, où à peu près tout est fait pour barrer la route à ceux qui ne viennent pas directement de l’université. Beaucoup de professeurs passent de l’école à l’université, et retour, jusqu’à leur retraite. Et certains sont eux-mêmes enfants de professeurs ou d’instituteurs... C’est un monde clos, et dans les deux sens, car que faire de celui dont, une fois reçu au concours, il s’avère qu’il n’a pas les qualités requises ? Il a l’emploi à vie et se retrouve lui-même prisonnier du système !

R&N : On sait qu’il existe par ailleurs de plus en plus de tensions entre les parents d’élèves et les enseignants. Comment expliquez-vous cette incompréhension mutuelle ?

Pierre de Laubier : En instaurant l’instruction primaire obligatoire, l’État s’est donné une obligation morale de résultat. Il l’a à peu près remplie. En rendant obligatoire l’instruction secondaire, il s’est aussi donné cette obligation. Mais il y a manqué. Les élèves souffrent, et beaucoup finissent par sortir du système non seulement sans diplôme, mais pleins de rancœur. Ce ressentiment que les parents expriment contre les professeurs est en fait un ressentiment contre le système. Ils se sentent floués, trompés – non sans raison – et s’en prennent aux professeurs parce que ceux-ci ne sont pas, comme les ministres, protégés par la police ! Rejeter la faute sur les parents est un réflexe de défense des enseignants (même s’il existe une tradition de méfiance envers ces derniers) ; mais je crois qu’ils seraient disposés à travailler en bonne intelligence avec les parents s’ils avaient plus de marge de manœuvre pour adapter leur façon de faire… mais ils en ont peu. Si bien qu’élèves, parents et professeurs sont tous victimes de la même folie, qu’ils ne comprennent pas bien (parce qu’ils ont oublié cette fameuse réforme Haby) mais qui n’est pas la leur.

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