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Claude Chollet : « La matière première médiatique dans ses errements ne manque pas, l’OJIM a encore du pain sur la planche ! »

26 octobre 2016 Henri de Begard

Claude Chollet est le président de l’Observatoire des Journalistes et de l’Information Médiatique (OJIM). Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & Le Noir.

R&N : Pouvez-vous présenter l’OJIM à nos lecteurs ? Faut-il le voir comme un outil neutre et objectif ou comme un travail d’analyse mais aussi d’opinion ?

Claude Chollet : Tordons le coup à un canard boiteux récurrent et larmoyant : l’objectivité n’existe pas. Tout média – et l’Ojim n’échappe pas à la règle – implique un médian en l’espèce un journaliste. Ce dernier comme tout un chacun a une origine, une histoire, une famille, une patrie, une langue, une culture qui le différencie et il porte une vue du monde (explicite ou implicite) qui lui est propre. Le médian est donc subjectif par essence. Reste la question toute différente de l’honnêteté. L’honnêteté consiste à séparer information brute (« Il fait beau ») du commentaire (« Il fait beau, heureusement car les bons bombardements américains sur Mossoul seront plus efficaces ») ou du mensonge (« Le mauvais temps empêchera heureusement les mauvais bombardements russe sur Alep est). L’analyse n’est pas complètement séparable de l’opinion car l’opinion oriente l’analyse. Etre partisan comme l’Ojim de la plus grande liberté d’expression possible entraîne la condamnation automatique des lois scélérates Pleven et Gayssot attentatoires à la liberté des citoyens.

L’Ojim est un « tout en ligne » qui se présente comme une boîte à outils de décryptage des médias : soyez informé sur ceux qui vous informent. Comme la subjectivité existe vous voulez savoir qui a suivi au quotidien Le Monde « l’extrême-droite » , découvrez le portrait d’Abel Mestre condensé de l’extrême extrême gauche, comme si Jean-Marie Le Pen était chargé de suivre le Front de Gauche au Figaro. Vous voulez savoir qui sont les actionnaires du groupe Le Monde, qui dirige, qui écrit, regardez nos infographies. Vous voulez décrypter les nanars de la chaine Planète, lisez notre dossier.

R&N : Combien de journalistes ont désormais eu le droit à leur portrait ? Comment procédez-vous pour construire un profil ? Ceux qui ont un passé militant ne l’indiquent pas forcément sur leur CV ou de manière publique ?

Claude Chollet : Nous avons réalisé 192 portraits à fin octobre 2016. Nous atteindrons les 200 portraits début 2017 sans vouloir bien entendu étudier les 37000 cartes de presse. Les portraits sont tous référencés (pas un seul procès en quatre ans) et structurés de la même manière : origines, formation, parcours professionnel, parcours militant, ce qu’il gagne, publications, collaborations, sa nébuleuse, ils ont dit (citations). On peut comprendre qu’un journaliste ne souhaite pas mettre en avant ses engagements politiques ou communautaires. Sans revendiquer la transparence absolue qui est un leurre on peut également souhaiter que les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs sachent qui leur parle et qui leur écrit. C’est ce que nous faisons à l’Ojim. Pour cela internet est une source précieuse à condition de croiser ses informations.

R&N : Comment réagissent les journalistes et les médias lorsqu’ils sont analysés par l’OJIM ?

Claude Chollet : Il y a plusieurs sortes de réactions. Une partie des réactions indirectes est sur le mode « comment osent ils ? ». Dans deux cas nous avons eu droit à des gesticulations (« retenez moi ou je fais un malheur ») et menaces de rétorsion judiciaire… sans aucune suite puisque tous nos portraits sont sourcés et chaque information est référencée avec précision. Deuxième type : sous couvert d’anonymat des journalistes connus ou moins connus nous contactent sur le thème « c’est formidable ce que vous faites, surtout ne vous laissez pas intimider, continuez mais ne me citez pas ». Comme quoi l’omerta existe par peur des sanctions de la profession. Troisième type plus amusant : pourquoi vous avez fait le portrait d’untel et pas le mien ? Nous attendons avec gourmandise les réactions à notre premier portrait vidéo, celui de Franz-Olivier Giesbert.

R&N : Au delà des nombreux portraits de journalistes, l’OJIM analyse aussi le discours médiatique. Pourquoi ?

Claude Chollet : Un certain discours médiatique – majoritaire au Monde comme au Figaro, à Libération comme à La Croix, à RTL comme à Europe1 est largement monolithique. Le libéralisme économique rejoint le libéralisme sociétal ou plutôt le second conforte le premier et lui sert d’alibi idéologique. Le règne de l’individualisme pseudo libertaire (et bien conformiste) censure tout pensée qui se trouve hors de la doxa majoritaire. La censure ou l’évacue purement et simplement. C’est la rédaction de RTL qui demande l’éviction d’Eric Zemmour. Le monde journalistique non dans sa totalité mais dans sa majorité fonctionne comme une caste en circuit fermé qui s’auto-reproduit. Cette classe au sens que Bourdieu donne à ce mot vit intellectuellement, politiquement et affectivement dans un petit monde clos dont le réel doit être évacué s’il ne correspond pas aux archétypes maison. Les réactions à l’invasion migratoire sont un exemple démonstratif, il ne s’agit plus d’informer mais de formater l’opinion en toute « bonne intention ». Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. L’Ojim regarde sous ces pavés : sous les pavés des bonnes intentions non pas la plage mais une politique consciente ou inconsciente pour endormir ou manipuler les opinions publiques et privées.

R&N : L’OJIM existe désormais depuis plus de quatre ans. Quelle image se dessine de ce que l’on appelle habituellement le quatrième pouvoir ?

Claude Chollet : L’expression « quatrième pouvoir » a été forgée par Burke. Depuis son époque le quatrième pouvoir comprend au delà de l’exécutif, du législatif et du judiciaire tout ce qui ressort de l’information : presse écrite, radio, télévision, j’y ajouterai la publicité qui fournit des modèles sociétaux et bien entendu internet. L’accès à internet mine le pouvoir des médias « mainstream » aux mains des oligarques et de la police de la pensée. Internet dans un jeu de faible au fort (économique) rebat les cartes et agit comme un poil à gratter permanent et un empêcheur de penser en rond. Par delà le discrédit des médias est tel que les sentiments du public sont ambivalents : ils mentent mais je continue à regarder la télévision malgré tout et celle-ci m’influence.

R&N : Dominique Albertini et David Doucet consacrent une partie de leur livre, « La fachosphère », à l’OJIM. D’une certaine manière, les journalistes surveillent ceux qui les surveillent. Des outils tels quel l’OJIM, utiles aux lecteurs des grands médias, ont-ils aussi une influence sur les médias et journalistes qui se savent désormais scrutés et critiqués ?

Claude Chollet : Le livre de Doucet (Inrockuptibles) et Albertini (Libération) est intéressant car il fonctionne à son corps défendant comme un aveu. Au-delà du titre qui est là pour attirer le chaland et pour diaboliser l’ouvrage agit comme un révélateur. Les médias aux mains des milliardaires de la globalisation, Drahi pour Libération et Pigasse pour les Inrocks, survivent grâce aux subventions et malgré tout déclinent. Les médias alternatifs qui ne vivent que de dons et de solidarité sont en pleine expansion et de plus en plus populaires chez les jeunes générations. On peut comprendre le dépit de Pigasse et Drahi…

R&N : Que penser de la multiplication des rubriques « décodages » dans les médias (Les décodeurs du Monde, Libé Desintox, Le vrai du faux de France Info …) ? Leurs « décodages » sont-ils objectifs ?

Claude Chollet : Il faut prendre ces titres par antiphrase. Décoder veut dire recoder, désintoxiquer veut dire intoxiquer, dire le vrai veut dire le faux. Nous sommes en plein roman orwellien : l’amour c’est la haine, la paix c’est la guerre, la vérité c’est le mensonge. Les faux décodeurs du Monde ont publié un savoureux article où ils dénonçaient (voir l’Empire du Bien de Philippe Murray) les mauvais esprits qui spéculaient sur la santé chancelante d’Hillary Clinton… jusqu’au malaise public de celle-ci. On pourrait multiplier les exemples où à partir d’un minuscule morceau de réalité ces redresseurs de tort vont toujours dans le même sens : tordre le réel pour le rendre conforme.

R&N : Où en est le développement de l’OJIM en Europe. Quels sont vos projets futurs ?

Claude Chollet : L’ojim a maintenant des correspondants en Allemagne, Pologne, Hongrie, Etats-Unis, Italie et bientôt en Suisse et en Côte d’Ivoire. Ceci permet à nos lecteurs d’avoir un éclairage sur les médias étrangers comme sur les réactions de ces médias à l’actualité française. Nous voulons également réaliser plus de vidéos comme le portrait de Giesbert. La matière première médiatique dans ses errements ne manque pas, l’OJIM a encore du pain sur la planche !

26 octobre 2016 Henri de Begard

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