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Aymeric Chauprade : « Conserver le rôle de premier ordre de la France dans un monde multipolaire »

Aymeric Chauprade est député Front National au parlement européen, spécialiste en géopolitique de renommée internationale et conseiller spécial de Marine Le Pen sur les questions internationales. Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.

R&N : Vous aviez déclaré qu’il est nécessaire de "défendre militairement les Chrétiens d’Irak". Quelles sont les actions en cours au Parlement Européen à ce sujet ? Un groupe d’études sur les Chrétiens d’Orient a vu le jour à l’Assemblée Nationale, existe-t-il la même chose au niveau du Parlement Européen ?

A. Chauprade : Pour le moment, le Parlement européen s’est contenté de faire des déclarations d’intentions en ce qui concerne la situation des chrétiens d’Orient. Lors de plusieurs débats en session a été mise en exergue la nécessité d’une aide humanitaire. Mais les parlementaires de Bruxelles restent tièdes sur le sujet.

J’ai notamment pu le constater en tant que membre de la sous-commission aux droits de l’homme. Lors d’une réunion de préparation aux travaux de la commission début octobre, il y eut de vifs échanges autour d’une question sémantique : pendant plus d’une heure, les députés se sont querellés pour savoir si nos travaux devaient porter sur la persécution des chrétiens en particulier ou sur celles des minorités en général. Résultat ? 1H de débat pour arriver à un accord de compromis sur le titre d’un rapport à établir en 2015 : « Les Chrétiens au Moyen-Orient et les autres minorités menacées en Irak et en Syrie ». Cet exemple, anecdotique certes, vous laisse entrevoir la probabilité d’une action rapide au Parlement sur la question. Par obsession du « consensus mou » - ce que Chantal Delsol a parfaitement défini dans ses travaux sur la « tentation du consensus » - l’Europe refuse de prendre des positions fermes sur les véritables enjeux.

En fait, jusqu’ici, seuls les élus du Front National et leurs partenaires européens se sont régulièrement prononcés, lors des interventions en séance plénière notamment, en faveur d’une action rapide pour les Chrétiens d’Irak. A titre d’exemple, Marie-Christine Arnautu lors de la séance du 18 septembre a vivement interpellé les parlementaires sur la situation de plus en plus inquiétante des Chrétiens d’Orient.
 
R&N : Votre tribune sur la “question islamique” avait fait grand bruit au mois d’août. Les choses ont elles avancé depuis ?

A. Chauprade : Ce texte a été publié sur mon site personnel. A ce titre, c’était une prise de position personnelle. Ceci dit, j’y ai développé ma vision de la situation internationale actuelle en accord avec les convictions que je défends, et, si me battre pour mes idées permet de créer le débat pour faire avancer puis gagner le camp des patriotes, je ne peux que m’en féliciter.

Certains m’ont reproché d’avoir « retourné ma veste ». A ceux-ci, je répondrai qu’il est incohérent de prôner d’un côté une vision pragmatique des relations internationales, pour, de l’autre, camper sur des positions dogmatiques dès lors que certains mots-clés apparaissent. Ma seule doctrine en matière d’affaires étrangères a toujours été et restera la défense des intérêts de la France, appelée à conserver son rôle de premier ordre dans le cadre d’un monde multipolaire.

Bref, à l’opposé de la névrose quasi pavlovienne de certains lorsqu’ils lisent ou entendent un vocable particulier - « Israël, Palestine, États-Unis, OTAN » - je reste un fervent défenseur de la « realpolitik ».

Le Front National est un parti d’avenir. Pour cette raison, il est bon que des débats aient cours en son sein pour définir, ensemble, ce qui fera gagner la France.
 
R&N : Un élu FN converti à l’Islam a été récemment suspendu puis réintégré après avoir diffusé au sein du FN une vidéo prosélyte. Que pensez-vous de cette affaire ?

A. Chauprade : La France est un pays dont l’identité s’est construite autour de la civilisation chrétienne. Ce qui fait mon engagement en politique, c’est la défense de cette civilisation ; parce que je crois que, défendre cette identité, c’est défendre les Français.

Cette affaire aura eu le mérite de montrer que la déconstruction des repères traditionnels dans la société française pousse des jeunes de plus en plus nombreux à se tourner vers un méta-récit de substitution pour tenter de donner du sens au monde dans lequel ils vivent.

R&N : L’interview de Marine Le Pen sur le grand remplacement a créé de nombreux remous au sein du FN. S’agit il juste d’une divergence sur le vocabulaire à employer (inversement des flux migratoires vs remigration, grand remplacement vs remplacement de population et immigration massive) ou sur le fond ?

A. Chauprade : Au sein du Front National, tout le monde est d’accord sur le constat : l’immigration massive a nettement changé la typologie de la population en milieu urbain. Comme l’a montré Christophe Guilluy dans ses deux ouvrages - « Fractures Françaises » et « La France périphérique » - les banlieues proches des grandes métropoles sont désormais en grande partie peuplées d’immigrés parce que l’adaptation à la mondialisation a transformé le milieu urbain : en métropole, on trouve soit des emplois très qualifiés tenus par des cadres, soit des emplois sous-qualifiés. Résultat, les catégories populaires ont déserté ces lieux de concentration de l’activité sociale et économique et sont les grandes perdantes de la conjoncture globalisée.
 
R&N : Des nouvelles de la création d’un groupe au Parlement Européen ?

A. Chauprade : Nous travaillons déjà en étroite collaboration, au sein de la coordination Europe des Nations et des Libertés (ENL) avec 4 de nos partenaires européens : le FPÖ autrichien, la Lega Nord italienne, le Vlaams Belang belge et le PVV néerlandais.

Les négociations pour la formation d’un groupe se poursuivent, doucement mais sûrement. Si nous acceptions de revoir nos valeurs à la baisse, nous en aurions déjà un. Mais pour le Front National, il était hors de question de « vendre son âme » pour atteindre cet objectif. Nous sommes ceci dit confiants pour la suite.
 
R&N : Les députés FN sont probablement les plus clairs sur la question de la protection de la Famille. La Manif Pour Tous avait exprimé son souhait de travailler sur ces question au Parlement. Êtes vous prêt à travailler avec La Manif Pour Tous sur ces sujets ? Plusieurs élus ont récemment exprimé leur incompréhension du traitement du FN par La Manif Pour Tous. Où en sont les rapports entre Front National et LMPT ?
 
A. Chauprade : Comme vous le soulignez, le Front National a toujours été clair sur ses positions en faveur de la famille. Ce qui est moins clair, ceci dit, c’est celle de la LMPT. Comme l’a souligné, à de nombreuses reprises, le Député de Vaucluse Marion Maréchal-le Pen, la Manif pour Tous crie à la récupération dès que des élus FN se mobilisent en sa faveur ; en revanche, la LMPT ne semble avec aucun problème à être satellisée par l’UMP via Sens Commun.

Ces querelles de chapelle ne remettent ceci dit aucunement en cause l’engagement des élus du FN pour défendre la famille. Nous sommes évidemment prêts à défendre cette cellule de base de la société, surtout que beaucoup d’entre nous ont, avant les élections, signé la Charte de la Manif pour Tous.
 

R&N : La loi sur la restriction de l’avortement en Espagne, que vous aviez qualifiée de "divine surprise" pour le camp de la vie, a finalement été abandonnée. Est-ce le succès d’un lobby ? Ces mêmes groupes de pression avaient échoué en décembre 2013 à faire inscrire au niveau européen un "droit à l’avortement". Où en est la question au Parlement Européen ?

A. Chauprade : Il faut savoir que les groupes de pression féministes sont souvent étroitement liés aux groupes LGBT, et que, si le respect de la dignité de la femme est un principe sur lequel il est évidemment hors de question de transiger, les revendications de ces lobbies conduisent malheureusement bien souvent à une vision consumériste, des êtres en général et de la femme en particulier.

Ce n’est pas un hasard si, au Parlement européen, la commission parlementaire qui dit s’occuper du droit des femmes s’intitule « Droits de la femme et égalité des genres ». La sémantique est importante, et, on s’aperçoit vite dans le cadre du travail de cette commission, de l’influence grandissante des tenants de la théorie du genre sur les institutions européennes.

Si consacrer le « droit » à l’avortement ne semble plus à l’ordre du jour pour le moment, d’autres projets me paraissent alarmants. A titre d’exemple, la commission susmentionnée travaille actuellement sur un rapport sur l’égalité des femmes et des hommes au sein de l’UE, dans lequel il est déclaré la nécessité de lutter contre « la conception limitative de la famille en avantageant les familles mono-actives » et « insiste sur le fait que les femmes doivent avoir le contrôle de leurs droits sexuels et reproductifs, notamment grâce à un accès aisé à la contraception et à l’avortement ; soutient par conséquent les mesures et actions visant à améliorer l’accès des femmes aux services de santé sexuelle et reproductive et à mieux les informer de leurs droits et des services disponibles ; invite les États membres et la Commission à mettre en œuvre des mesures et des actions pour sensibiliser les hommes quant à leurs responsabilités sur les questions sexuelles et reproductives ».

C’est malheureusement le succès des tenants de la théorie du genre et de la négation du droit à la vie. Mais le sursaut espagnol doit nous encourager à poursuivre nos efforts pour défendre les droits de l’enfant et ne pas tomber dans le fatalisme concernant des mesures qui étaient soit disant « entrées dans les mœurs » mais qui sont plus que jamais contestées.
 
R&N : Les conditions pour la livraison par la France à la Russie d’un premier Mistral « ne sont pas réunies » pour le moment, ont déclaré successivement Michel Sapin, Manuel Valls et François Hollande. La France n’est elle pas en train de torpiller ses relations avec la Russie ?

A. Chauprade : En effet, la France se positionne actuellement plus comme vassal des États-Unis que comme tributaire des intérêts du peuple français.

On m’accuse souvent d’être « pro-russe » : en réalité, je suis « pro-français » ! Certes, je ne cache pas mes amitiés envers la Russie ; mais ma défense de la Fédération russe, notamment dans le cadre de la crise ukrainienne, est encore une fois en cohérence avec la vision d’un monde multipolaire que je prône. Actuellement, la Russie est le seul pays à s’opposer avec succès aux prétentions hégémoniques des États-Unis.

Par ailleurs, en suspendant la vente des Mistrals, le Premier Ministre montre une nouvelle fois que, pour la gauche au pouvoir, l’idéologie est plus importante que l’intérêt économique des Français.
 
R&N : Eric Zemmour vilipende mai 68. Au-delà de ce constat, pensez-vous que la racine des maux de la France se situe plus profondément en 1789 et à l’époque des Lumières ?

A. Chauprade : Il est vrai que les Lumières, par leur entreprise de transfert de sacralité – de Dieu vers l’individu – marquent une rupture. Ceci dit, d’aucuns pourraient dire – à la suite du philosophe belge Marcel de Corte – que l’humanisme avait déjà commencé à penser l’individu autonome (pensons à l’Homme de Vitruve, cet être au centre de tout, aux proportions parfaites). On pourrait également ajouter, à la suite de Max Weber, les conséquences de la Réforme, rupture qui a conduit à valoriser le domaine séculaire au détriment de la contemplation.

Tous ces éléments étayent ma conviction selon laquelle, premièrement il n’y a jamais de cause unique à une situation ; et que, deuxièmement, il n’y a pas de fatalité. Certes, notre civilisation est en péril ; mais elle l’a déjà été par le passé. Il s’agit donc de prendre notre destin en main : s’appuyer sur notre identité, notre héritage, pour faire face aux défis d’aujourd’hui et de demain.

 

R&N : La référence aux racines chrétiennes de l’Europe avait été abandonnée dans le projet de Constitution de 2004. Pensez-vous qu’il soit possible de revenir à la charge sur ce sujet de le les faire inscrire dans les années à venir ?

A. Chauprade : A moins que la Commission et/ou les États membres ne mettent à l’ordre du jour une modification des Traités, cela me semble difficile. Il faudrait, pour cela, que les dirigeants nationaux fassent preuve d’une réelle volonté de changement face au diktat bruxellois.
 
R&N : Vous vous êtes plusieurs fois déplacé lors de votre campagne pour soutenir l’agriculture française. Quel est le programme agricole du FN au Parlement Européen ?
 
A. Chauprade : Les députés FN qui siègent dans la commission ENVI (Environnement, Santé Publique et Sécurité alimentaire) ainsi que AGRI (Agriculture et développement rural) font leur maximum pour défendre les agriculteurs français.

Ainsi Philippe Loiseau a-t-il récemment pointé du doigt – et à travers une question parlementaire posée à la Commission – l’accord de libre-échange TTIP entre l’Union européenne et les États-Unis et les risques qu’il présente pour le système européen des appellations d’origine.

Par ailleurs, l’ensemble de notre délégation a voté contre les accords d’association UE-Ukraine et UE-Moldavie qui, en dehors de leurs objectifs géopolitiques insidieux de mise à l’écart de la Russie, mettent en péril notre secteur agricole. L’UE ouvre ainsi son marché intérieur à des entreprises comme MHP – le plus gros producteur de poulet ukrainien et l’un des plus gros exportateurs de viande à destination de l’Europe. MHP produit annuellement à lui seul ½ million de tonnes de viande de poulet et ambitionne de porter sa production à 670, 000 tonnes – soit 37% de la production française de viande de poulet pour l’année 2012. La compagnie agricole contrôle également 250, 000 hectares de terres agricoles et est exportatrice de maïs.

Bref, entre les déséquilibres en termes de coût de la main d’œuvre et ceux en termes de taille d’exploitation, c’est comme si l’Union européenne envoyait nos agriculteurs à l’abattoir. C’est pourquoi, les députés patriotes sont sur tous les fronts pour s’opposer à cette politique de déclassement programmé.

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