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Alexandre del Valle : le Chaos syrien [Partie II]

12 décembre 2014 Rédacteur , ,

Essayiste, chercheur et consultant international en géopolitique, Alexandre del Valle est notamment l’auteur d’un ouvrage publié récemment, Le Chaos syrien : Minorités et printemps arabes face à l’islamisme, paru aux éditions Dhows la semaine dernière.
M. del Valle a bien voulu répondre aux questions du Rouge & Le Noir. Retrouvez ici la première partie de notre entretien.

Le Rouge & le Noir : De quels phénomènes le Chaos syrien est-il la conséquence ?

Alexandre del Valle : L’éclatement syrien, que nous avons appelé « le Chaos syrien », résulte premièrement d’un long et puissant processus de « wahhabisation » (islamisme fanatique et totalitaire propagé par l’Arabie saoudite) des sociétés arabes qui ont été, depuis les années 1970, contaminées par ce virus « totalitaire vert » qui pose comme postulat que tout ce qui est étranger à « l’islam des origines » (« salafiyya » ou salafisme) est « impie » et doit être détruit. L’idée est que « l’islam est la Solution » à tous les problèmes des hommes. De ce fait, le rétablissement d’un Califat transnational sur les ruines des « Etats-nations illégitimes » est une nécessité absolue, selon les islamistes, pour que les musulmans puissent vivent en conformité avec la loi islamique issue du Coran et des Hadith. Il est clair que pour les jihadistes-salafistes adeptes de ce totalitarisme révolutionnaire théocrate, les frontières de la Syrie, de l’Irak, d’Israël, de la Jordanie, du Maghreb, de l’Egypte, etc, sont artificielles, car elles auraient été instaurées soit par des colonisateurs européens (« croisés ») soit par leurs acolytes locaux (« traîtres-apostats »). Ces frontières illégitimes issues des accords Sykes-Picot doivent donc être dissoutes au profit d’un « Califat » sunnite régional, puis mondial. Le moyen d’atteindre ce but stratégique est le « jihad fi sabilallah » (l’effort de guerre sur le sentier de Dieu).
La seconde explication de ce phénomène de dislocation des Etats irakien et syrien, plus récente et factuelle, résulte de l’erreur inouïe de la politique étrangère américaine qui a consisté, en 2003, à faire du passé de l’Etat irakien baathiste table rase, en instaurant volontairement un chaos total à Bagdad puis en donnant aux Chiites revanchards les clefs de l’Etat irakien débarrassé du régime baathiste sunnite-laïque de Saddam Hussein.
Le résultat a été l’implosion du pays, la domination brutale des Chiites pro-iraniens ou pro-américains sur les sunnites, qui ont de ce fait été plongés dans les bras de la rébellion sunnite anti-chiite et anti-US, elle-même vite récupérée par Al Qaïda. La conséquence directe a été la guerre civile entre chiites et sunnites, d’une part, et entre Arabes et Kurdes, de l’autre, ceci sur fond de rivalités régionales entre Etats arabes sunnites du Golfe, inquiets de la progression chiite, et Iraniens-chiites de l’autre. C’est dans ces années 2003-2006 que naît et s’organise autour des tribus sunnites et des anciens militaires sunnites du régime irakien baathiste de Saddam, l’ancêtre de l’actuel Etat islamique, alors encore branche d’Al Qaïda en Mésopotamie dirigée par Zarqaoui, l’homme qui inaugura le « jihadisme 2.0 » dont je parle dans Le Chaos syrien. Après sa mort en 2006 et la transformation de cette branche d’Al Qaïda en un Etat islamique en Irak, le groupe jihadiste profitera, dès 2011, de la révolte contre le régime alaouïte-baathiste de Bachar al Assad pour étendre son influence en Syrie, devenue une nouvelle destination privilégiée du jihadisme mondial. C’est à ce moment qu’apparaît le nom de Da’ech, l’Etat islamique en Irak et au Levant, qui deviendra, au printemps 2014, le leader incontesté du jihadisme mondial et établira son siège-capitale à Rakka (Syrie), puis se nommera très vite l’Etat islamique tout court.

R&N : Votre livre Le Chaos Syrien s’inscrit-il dans le sillage de vos essais précédents sur « La nouvelle christianophobie » et « le complexe occidental ? « 

AdV : Le Chaos syrien s’inscrit parfaitement dans cette réflexion puisque le sous titre de l’ouvrage est « Minorités et printemps arabe face à l’islamisme », se réfère au sort des minorités victimes de l’islamisme radical, à commencer par les chrétiens, mais aussi les chiites, les alaouïtes, les druzes, les kurdes, les yézidis, etc. Avec l’opposante syrienne laïque et chrétienne Randa Kassis, qui a écrit l’essai avec moi, nous avons voulu aborder la terrible question de la Syrie et de Da’ech (Etat islamique) sous l’angle des minorités persécutées et prises en otage.
La christianophobie pathologique et obsessionnelle de l’Etat islamique, qui a massacré de nombreux chrétiens, y compris par crucifixion, en Irak et en Syrie, est au centre de l’idéologie et de l’action totalitaires de tous les groupes terroristes salafistes-jihadistes qui sévissent en Syrie et en Irak et qui ont pour objectifs : 1/ d’unifier les musulmans sunnites de la Oumma (communauté-mâtrie islamique) dans le cadre d’un Califat transnational après avoir détruit les frontières de la région puis liquidé les « mécréants » et les mauvais musulmans « apostats » ; 2/ déclarer la guerre aux Infidèles « insoumis » du monde entier en partant à l’assaut du monde, à commencer par le monde chrétien-occidental, première cible des Jihadistes-salafistes qui le nomme « l’Occident croisé » (« al Gharb al-Salibi »).
J’affirme et explique depuis des années que, de la même manière qu’il n’y a plus de juifs dans la plupart des pays arabes - exceptés les cas de la Tunisie et du Maroc (pour combien de temps encore ?)- on observe une éradication progressive, une véritable « solution finale des chrétiens » du monde arabo-musulman. Il suffit de voir le nombre de chrétiens en Palestine, en Irak, en Syrie avant les années 1920 et après… C’est une véritable hécatombe. Le génocide des Arméniens et assyro-chaldéens de Turquie inaugura ce processus génocidaire en 1915. Il a été poursuivi ensuite en partie en Egypte contre les minorités non arabes (juifs et chrétiens européens), en Turquie et à Chypre dans les années 1960-1970 à l’encontre des Grecs orthodoxes, puis continué par le régime islamiste du Nord Soudan contre le Sud depuis les années 1960-2000, et il se poursuit sous nos yeux en Irak (depuis les années 1990), en Syrie, en Palestine (les pro-palestiniens-antisionistes chrétiens nombreux devraient le savoir…), sans oublier le Liban, seul pays arabe où les chrétiens (essentiellement maronites) ont résisté par les armes. Les chrétiens de Syrie sont de plus en plus dans cette configuration d’autodéfense depuis deux ans. On pourrait aussi mentionner le Maghreb, où le christianisme est hors la loi, l’Arabie saoudite, qui condamne la conversion au christianisme par la peine de mort, comme d’ailleurs le Pakistan et tant d’autres pays qui exigent de nous un combat contre « l’islamophobie »… sans oublier le christianisme en Afrique noire musulmane (Nord Nigéria, Centrafrique, Nord de Cöte d’Ivoire, etc) qui a subi des revers depuis une vingtaine d’années. Etc. Bref, le calvaire des Chrétiens d’Orient et d’Afrique n’est hélas qu’à ses débuts… L’Irak sera bientôt vidée de tous ses chrétiens… et leurs frères de Syrie se battent aux côtés du régime de Bachar al Assad pour ne pas subir le même sort…

Le Chaos syrien, Minorités et printemps arabes face à l’islamisme, Dhows éditions, 28 novembre 2014. 22 euros, Avec cartes, Index et Glossaire.

12 décembre 2014 Rédacteur , ,

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