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Alexandre del Valle : le Chaos Syrien [Partie I]

6 décembre 2014 Rédacteur , , ,

Essayiste, chercheur et consultant international en géopolitique, Alexandre del Valle est notamment l’auteur d’un ouvrage publié récemment, Le Chaos syrien : Minorités et printemps arabes face à l’islamisme, paru aux éditions Dhows la semaine dernière.
M. del Valle a bien voulu répondre aux questions du Rouge & Le Noir.

Le Rouge & le Noir : Da’ech est-il l’ennemi principal pour les pays chrétiens ? Est-ce une guerre totale ?

Alexandre del Valle : Ma thèse – exprimée depuis des années - est que les jihadistes les plus barbares ne sont que la face immergée de l’Iceberg islamiste mondial. En effet, les Etats islamiques totalitaires « alliés » économiques et stratégiques de l’Occident - mais ennemis civilisationnels - comme les pétro-monarchies et gazo-monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Koweït, Qatar, etc) ou la Turquie néo-ottomane du nouveau sultan Erdogan, sont autant en guerre contre nos sociétés affaiblies démographiquement et culpabilisées que contre les derniers Etats musulmans nationalistes non encore soumis à la Charià. Ces Etats soi-disant « amis » financent ou soutiennent de façon plus ou moins directe un processus de réislamisation radicale mondial qui a pour objectif final l’islamisation-soumission totale de la planète… En Occident, ce processus passe surtout par la prédication libre, permise par le politiquement correct, la tolérance à sens unique, l’antiracisme sélectif et une conception suicidaire de la démocratie multiculturelle. Ceci favorise une subversion islamiste chez nous que les fanatiques verts nomment « le jihad du verbe ».
Dans les pays musulmans, ce jihad est tantôt terroriste, tantôt verbal et tantôt électoral. Il passe à la fois par l’éradication des régimes politiques sécularistes arabes liées aux idéologies occidentales (socialisme, laïcité, nationalisme, etc) et par l’extermination des les minorités locales non-sunnites considérées comme des « 5e colonnes » de l’Occident ex-colonial maudit… « L’ennemi lointain » (Occident croisé) doit donc être combattu en même temps que « l’ennemi proche » (mauvais musulmans et minorités non-musulmanes). Dans cette guerre totale, les chrétiens des pays musulmans sont en première ligne puisque « de même religion » que les « croisés occidentaux »… Et la tolérance des sociétés occidentales ouvertes à tous les vents est le meilleur allié, avec notre culpabilisation pathologique, des jihadistes durs comme des propagandistes plus « modérés » à la Tariq Ramadan et aux Frères musulmans.

R&N : Comment avez-vous travaillé ce sujet-cible de la désinformation dans votre nouveau livre, que vous avez d’ailleurs co-écrit avec l’opposante syrienne chrétienne Randa Kassis ?

AdV : Tout d’abord, le décryptage de l’information et de son envers, la désinformation, vont de pair avec toute analyse géopolitique puisque la géopolitique étudie « les rivalités de pouvoirs sur des territoires et les représentations déployées de part et d’autre pour mobiliser ses troupes et démobiliser celles de l’ennemi ». De ce fait, comme l’Ukraine, comme les conflits irakiens et yougoslaves, et comme tous les conflits géopolitiques, la guerre mentale, la guerre informationnelle ou la guerre psychologique font partie de la guerre. La désinformation occidentale a consisté jusqu’à fin 2013 à présenter la rébellion syrienne sunnite comme respectable et l’Etat syrien comme le Diable unique, ceci alors que l’intention était de préparer l’opinion à un énième renversement de régime. Mais les contradictions de nos alliances troubles avec les Etats sunnites qui ont financé les pires jihadistes en Syrie (Arabie saoudite, Qatar, Koweït, Turquie, etc) ont fini par éclater et la présentation manichéenne du conflit (« Bachar méchant » vs « sunnites rebelles gentils ») a fini par voler en éclats face à la montée du monstre totalitaire qu’est l’Etat islamique. On s’est rendu compte qu’il pouvait y avoir pire encore que la dictature sanguinaire de Damas, et que l’on ne pouvait pas renverser ce régime pour voir surgir à la place de ce choléra baathiste la peste verte de l’islamisme totalitaire coupeur de têtes…
Comme tout conflit géopolitique, le chaos syrien est donc complexe et présente une multitude de facteurs et d’acteurs.

R&N : Contrairement à tout ce qui est dit, la Syrie n’est pas seulement divisée en trois camps. La situation est-elle encore plus complexe qu’il n’y paraît ?

AdV : Absolument. Les choses sont rarement binaires, contrairement aux tableaux manichéens et réducteurs qui prévalent. C’est ainsi que sur les ruines de la Syrie post-printemps arabes, on retrouve aujourd’hui en Syrie tout d’abord le régime nationaliste baathiste de Bachar al Assad, que l’on donnait pour mort en 2012 et qui est encore là, après avoir reconquis maints territoires de l’Ouest puis préservé les zones stratégiques et côtières. Ensuite, on retrouve les jihadistes d’al Nosra et de Da’ech dans des poches de résistance du Nord extrême et du Sud et surtout dans les zones surtout désertiques et orientales frontalières de l’Irak contrôlées par les jihadistes de Da’ech. Dans le Nord, frontalier de la Turquie et de l’Irak, on trouve à la fois des jihadistes, des groupes islamistes plus "modérés » (ASL, Hazem, FI) et des autonomistes kurdes que le régime laisse faire pour alléger son effort de guerre face à Da’ech ou à d’autres islamistes, la plupart d’entre eux étant depuis le début objectivement aidés par Ankara. La réalité du camp sunnite rebelle est qu’il est foncièrement éclaté et divisé entre l’ASL, le Front al Nosra, le groupe Hazem, le Front islamique, Da’ech, etc, chacun luttant tantôt contre l’Etat syrien, tantôt contre l’Etat islamique ou d’autres islamistes rivaux, ou tantôt contre les Kurdes sécessionnistes du Nord bien que majoritairement sunnites… Tout cela sur fond de lutte pour les puis de pétrole, les contrôles des villes et des routes des trafics en tout genre… Dans ce contexte totalement chaotique, digne des pires scénarios de Mad Max, les démocrates, les minorités religieuses, (chrétiens, chiites, alaouïtes, druzes, chiites ismaéliens et duodécimains) n’ont guerre d’autres choix que d’être du côté du régime de Bachar, seule entité qui les protège des jihadistes qui veulent les liquider... A cela s’ajoute la dimension internationale et l’ingérence étrangère : d’un côté « l’Axe chiite » (Hezbollah chiite libanais pro-iranien, Iran chiite ; Irak chiite) allié de la Russie honnie et diabolisée par l’Occident car alliée du régime syrien, de l’autre l’Axe sunnite : Turquie du Sultan Erdogan ; Etats du Golfe sunnites, allié de l’Occident. Ces derniers Etats sunnites condamnent Da’ech, mais l’ont co-créé puis armé et financé, et ils continuent à aider et armer des groupes combattants islamistes de toutes sortes, des plus « modérés » de l’ASL aux jihadistes salafistes. Avec des Etats « amis » de ce genre, on n’a pas besoin d’ennemis ! Mais les choses se compliquent encore plus quand on sait que le régime syrien lui-même, certes en guerre contre les jihadistes, a tout de même laissé ces derniers prendre des secteurs entiers, y compris la ville chrétienne de Maaloula, afin de se porter ensuite au secours des minorités menacées. Le régime de Damas a beau jeu de se présenter aujourd’hui en meilleure force anti-Da’ech au sol avec les Kurdes, quand on sait qu’il avait fait libérer des geôles syriennes en 2011 près d’un millier d’islamistes jihadistes… Le but était alors de diviser l’ennemi sunnite en faisant grandir la rébellion jihadiste « infréquentable » afin de concentrer la lutte contre les rebelles les plus « fréquentables » de l’ASL liés à la Turquie et à l’Occident qui ont fini par être submergés par les jihadistes de Da’ech…

6 décembre 2014 Rédacteur , , ,

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