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Abbé Raffray : « Le mythe du progrès n’est qu’une version sécularisée de notre foi »

Le R&N : Pourquoi organiser une conférence avec Patrick Buisson ?

Abbé Matthieu Raffray : L’un des plus grands défis de l’Église aujourd’hui est sa capacité de dialoguer avec le monde. Non pas parce qu’elle devrait s’y adapter ou y puiser une quelconque sagesse, mais parce que pour prêcher l’évangile, sans concession, il faut connaitre et comprendre les préoccupations, les questions et les inquiétudes de ceux auxquels on s’adresse. Car la foi chrétienne n’est pas une idéologie à laquelle l’intelligence devrait se plier sans raisonner. C’est au contraire une Vérité au sens le plus noble de ce terme : un absolu, qui nous est révélé par Dieu lui-même, pour notre bien, c’est-à-dire pour notre salut. La foi s’adresse donc à l’intelligence des hommes – et non à leurs sentiments ou leurs émotions – et c’est pour cela qu’elle peut répondre aux préoccupations non seulement des individus, mais aussi des sociétés : un sentiment ne se communique pas, alors qu’un argument, oui ! Il est donc indispensable de dialoguer avec la société : l’Église a un rôle à jouer dans le redressement moral et social de notre pays, un rôle de premier plan. Tout progrès en ce sens ne pourra se faire qu’avec et même grâce à l’Église catholique, qui a été au cours de l’histoire de France le pilier central de notre société. Certes, l’Église traverse aujourd’hui une crise identitaire dramatique ; mais cette crise n’est que le pendant — et peut-être la conséquence ou même l’une des causes — de la crise identitaire que traverse l’Europe chrétienne. Construire un futur meilleur au niveau politique et social, un futur en harmonie avec l’identité de la France, ne peut donc évidemment se faire que grâce à une collaboration entre l’Église et le monde : une nouvelle alliance sacrée entre le sabre et le goupillon !

C’est dans cette optique qu’un échange d’idées avec Patrick Buisson prend tout son sens : il est l’un des témoins privilégiés des évolutions contemporaines de la société. D’abord en tant qu’historien et politologue, grâce à ses analyses pertinentes et passionnantes des transformations actuelles de la société ; mais aussi en tant que théoricien des idées et praticien de la politique française. Le combat civilisationnel qu’il mène, à sa façon, montre sa préoccupation pour « la cause du peuple », pour reprendre le titre de son ouvrage de 2016. Cette cause, urgente, ce doit être aussi la cause de l’Église : retrouver un langage qui parle aux hommes, qui écoute et reçoit les préoccupations du peuple, afin de les mener vers Dieu. Cette préoccupation appelle évidemment un retour aux racines, dont Patrick Buisson est un grand défenseur, mais elle appellent, plus profondément, à un retour vers le vrai et le bien, face à la décomposition progressive et systématique de notre monde. En quelques sortes, nous voulons ainsi participer à une forme de « convergence des luttes » en faveur d’un renouveau de notre société : un renouveau politique et social, certes, mais d’abord, et nécessairement, philosophique et spirituel !

Le R&N : Comment définiriez-vous le progressisme ?

Abbé Matthieu Raffray : Notre société contemporaine est bâtie sur un mythe fondateur : le mythe du progrès. Cette idée jamais démontrée, reçue comme un axiome, selon laquelle la sagesse globale de l’humanité, le degré de bonheur et de compréhension du monde de chaque individu seraient sans cesse en train de croître, inexorablement, depuis nos ancêtres les singes et jusqu’à nos petits-enfants les robots transhumains, qui seront nécessairement bien plus avancés et bien plus heureux que nous. Selon ce mythe, qui nous est inculqué depuis l’école primaire, il aura fallu attendre les Lumières pour que l’homme s’assume comme tel, se libère des oppressions de toutes sortes, pour devenir enfin l’homme plein de dignité de la Révolution, de la technique, de l’électricité, de la démocratie et de la croissance économique. « Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes », comme disait le philosophe Pangloss, singeant Leibniz dans le Candide de Voltaire : le mythe du progrès, parce qu’il empêche tout jugement rétrospectif, semble devoir aboutir inexorablement au « meilleur des mondes » – au sens cette fois de la société utopique décrite en 1932 dans le roman d’Aldous Huxley comme la dictature parfaite, celle dans laquelle les futurs citoyens, pour être toujours dociles, sont conçus et sélectionnés dans des éprouvettes : il semble que nous y soyons bel et bien.

Il est donc temps de rejeter radicalement cette mythologie, qui d’ailleurs s’effrite d’elle-même. A l’utopie d’un monde meilleur, c’est à nous, catholiques, de proposer le seul futur qui en vaille la peine : un accomplissement surnaturel pour l’éternité ! Revenons à ces fondamentaux de notre bonne vieille foi chrétienne : l’enfer et le paradis, la vie éternelle… L’Église n’est pas une ONG qui devrait lutter contre les inégalités ou pour le climat, et favoriser le multiculturalisme comme solution pour procurer aux hommes un avenir soi-disant radieux… Que les prêtres, d’abord, reprennent leur mission à bras le corps, en prêchant à temps et à contre-temps qu’il n’y a pas de véritable bonheur ici-bas, mais que nous sommes faits pour le Paradis ! Voilà le vrai progrès que nous propose la foi : c’est cette finalité surnaturelle qui a permis à nos ancêtres de construire une société juste et paisible, précisément parce qu’ils visaient la « Cité de Dieu » dont la Chrétienté n’est qu’une antichambre, jamais la réalisation totale. Le mythe du progrès, finalement, n’est qu’une version sécularisée de notre foi. A nous de le « déconstruire » pour retrouver le sens chrétien de notre existence !

La conférence se tiendra au théâtre du Ranelagh (5 rue des vignes, 75016 Paris) le 4 février à 20h30.
Inscription à cette adresse : https://www.institutdubonpasteur.org/

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