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Abbé Philippe Laguérie (IBP) : « Nous possédons en France le seul séminaire international complet »

L’Abbé Philippe Laguérie est le supérieur général de l’Institut du Bon Pasteur (IBP), institut qui fête ce mois-ci ses 10 ans d’existence. Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & Le Noir.

R&N : Vous êtes le supérieur général de l’Institut du Bon Pasteur (IBP). Quelles sont les spécificités de l’Institut et de ses statuts ? Comment les mettez-vous en œuvre ?

Abbé Philippe Laguérie : J’ai rédigé les statuts du futur Institut du Bon Pasteur au cours du printemps 2006, c’est-à-dire une année après l’accession du Cardinal Ratzinger au Trône Pontifical, mais surtout, un an avant le Motu Proprio Summorum Pontificum de Juillet 2007. C’est dire la nouveauté liturgique (et canonique) considérable qu’ils représentent. La célébration exclusive de la messe grégorienne est pour la première fois depuis 1969 reconnue en droit par le Saint Siège. Même si le Motu Proprio reconnaîtra, un an plus tard, que l’usus antiquior n’avait jamais été aboli en droit (du moins c’est affirmé), on sait qu’en fait aucune communauté n’avait joui d’un tel droit, pas même la Fraternité Saint Pie X, du temps de sa reconnaissance diocésaine, dont les statuts ne mentionnent pas même ce rite. Par ailleurs, on sait l’extrême réticence de l’épiscopat vis-à-vis de cette célébration exclusive (pourtant reconnue pour les prêtres du Bon Pasteur comme leur rite propre). Ce fut donc une avancée considérable et qui n’a aucun équivalent encore aujourd’hui…

Pareillement nos statuts reconnaissent un droit à une critique, respectueuse et constructive certes, mais bien réelle, vis-à-vis de textes magistériels qui ne seraient pas en conformité avec la Tradition Catholique. Il ne s’agit pas du Magistère solennel de l’Eglise, lequel, étant infaillible, oblige tout catholique, sans discussion possible. Mais ce Magistère-là est très rare et la plupart des papes récents n’y ont pas eu recours. En revanche, nous pouvons faire savoir et argumenter notre désaccord, comme d’insignes prélats nous en prennent maintenant l’initiative. Les propos d’avion de notre Pape, comme ses affirmations en matière écologique, ou même la doctrine totalement subjectiviste de l’état de grâce développée au chapitre VIII de « Amoris Laetitia » ne sauraient obliger en conscience un chrétien et François serait le premier surpris qu’on prît cela pour du Magistère infaillible ! « In dubiis libertas », disait le grand Augustin.

Il est une troisième caractéristique des statuts de l’Institut du Bon Pasteur qui n’oblige pas moins que les deux autres : c’est la charité du Modèle et patronage qu’il s’est choisi. À commencer par les prêtres entre eux, à prolonger sur les fidèles. La charité pastorale ne saurait être chez nous une option ajoutée, comme les vitres teintées ou l’ABS ! L’Esprit de service, de générosité, d’amour fraternel est statutaire et nous oblige gravement… À l’exemple du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, est venu, non pour être servi, mais pour servir, et intime son ultime commandement : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés… » Les prêtres et séminaristes qui contreviennent à cette ordonnance statutaire doivent savoir qu’ils renient leur promesse d’incorporation ou d’ordination…

R&N : Quelles sont désormais la composition et l’implantation de l’IBP à travers le monde ?

Abbé Laguérie : L’Institut compte à ce jour, depuis cet été, 35 prêtres incardinés et en parfaite situation canonique. Il compte 42 séminaristes à la rentrée de septembre 2016.

Les prêtres sont au nombre de 16 en France (Courtalain 7, Bordeaux 3, Paris 4, Marseille 1, Rolleboise 1), 3 en Pologne (Bialystok et Varsovie), 2 en Italie (Rome), 2 en Ouganda (Kampala), 5 en Colombie (Bogota), 6 au Brésil (Sao Paulo 2, Brasilia 2, Belém 2).

R&N : Quels sont vos principaux moyens d’apostolat ?

Abbé Laguérie : Paroisses et desserte de paroisses occupent la plupart des prêtres, y compris ceux du séminaire. Autour de Courtalain (le séminaire international Saint-Vincent-de-Paul) sont desservies chaque dimanche les paroisses de Manou, au diocèse de Chartres et de Montmirail, au diocèse du Mans. Outre la paroisse personnelle de l’Institut (Saint-Eloi de Bordeaux) sont desservies le Bon Jésus de Marseille, Rolleboise au diocèse de Versailles, Les Chapelles Bourbons au diocèse de Meaux.

Nous avons une école primaire à Bordeaux (Ecole Saint-Projet). Idem en Amérique, en Ouganda et bientôt en Pologne, autour des lieux déjà cités. Nous avons une œuvre de retraite relancée récemment par M. l’abbé Aulagnier (et son site internet), des camps de vacances (Camp Saint-Vincent chaque été, organisé par les séminaristes).

R&N : Vous fêtez cette année le jubilé des 10 ans de l’Institut du Bon Pasteur. C’est, j’imagine, une grande joie de voir l’IBP s’inscrire dans la durée ? Quels sont vos souhaits d’évolution ?

Abbé Laguérie : Oui, l’Institut a soufflé cette année (le 8 septembre, jour de son érection par le Cardinal Castrillon Hoyos sur mandat du Pape) ses dix premières bougies et nous solennisons cet événement à Rome dans quelques jours grâce à nos amis de Summorum Pontificum qui ont bien voulu nous faire la part belle en cette occurrence. Dix ans, c’est très peu et beaucoup. Beaucoup parce que la fondation d’une œuvre surnaturelle comme celle-là est tellement parsemée d’embûches (du diable et de quelques autres…) que beaucoup ne franchissent même pas ce cap. Nous avons résisté par la grâce de Dieu, sans varier d’un pouce, et qu’Il en soit éternellement loué. Mais peu aussi parce c’est encore un âge d’enfant en lequel la jeunesse des jeunes (qui reste cependant l’atout principal) est encore a gérer. Toutes les fondations connaissent nécessairement ce décalage d’au moins une génération entre les fondateurs et les nouveaux venus (les séminaristes qui entrent aujourd’hui ont l’âge de mes petits-neveux !). Parfois, en considérant l’un d’entre eux, je me dis : « Ah, s’il pouvait déjà posséder ce recul de trente ou quarante années de sacerdoce ! » Je fais donc miennes les phrases du Psaume de David : « Lorsque ma force viendra à se déliter, ne m’abandonnez pas, Seigneur, jusqu’à ce que j’ai pu annoncer votre bras à cette génération qui va venir ». Quand je songe aux reproches d’une excessive inexpérience qu’on adressait sans cesse aux « jeunes » prêtres de Mgr Lefebvre… Je souris.

Le Bon Pasteur connaîtra inéluctablement son développement à la mesure de deux critères vitaux pour lui : le rythme des ordinations annuelles (de trois à cinq en ce moment) et la bienveillance épiscopale qui, à de rares exceptions près, se fait plutôt tirer l’oreille.

R&N : Le Centre Saint-Paul, malgré son emplacement en plein centre de Paris, ne dispose que d’une étroite et peu pratique chapelle. Avez-vous l’espoir d’obtenir un jour une église à Paris ?

Abbé Laguérie : Nous y travaillons, selon les opportunités de la Providence… Ce serait évidemment une grâce immense. Pour l’heure, considérons avec reconnaissance que nous possédons en France le seul séminaire international complet et l’une des (seulement) quatre paroisses personnelles.

R&N : L’IBP est attaché exclusivement à la forme extraordinaire du rite romain. Où en est désormais, selon vous, la critique sérieuse et constructive du concile Vatican II ? Observez-vous une évolution des débats au sein de l’Église ?

Abbé Laguérie : Cette critique sérieuse et constructive demeure totale et se trouve même facilitée. Le contexte ecclésial et sociétal s’y prête aisément, avouons le, quand évêques et cardinaux s’adonnent eux-mêmes à relativiser le magistère récent. Vatican II, qui fut pendant quarante ans présenté comme un super dogme (« Plus important que Nicée, » a osé le Pape Paul VI) n’intéresse plus grand monde. Le pape ne le cite presque plus et nombre de jeunes évêques semblent ne par l’avoir étudié (ou même lu ?). Il faut dire que la pastorale est comme la mode qui est la chose au monde qui se démode le plus. Qui peut encore prêter attention au document sur les communications sociales qui n’a pu évidemment évoquer la révolution mondiale du NET ?

Certes le Concile Vatican II contient en germe les erreurs qui nous accablent. Mais la saison s’est furieusement avancée et les graines d’hier sont aujourd’hui des arbres défeuillés aux fruits amers. Ces fruits n’infectent plus seulement la praxis de l’Eglise mais bien sa doctrine la plus fondamentale. Touchant le mariage, le passage récent à une praxis de type orthodoxe affecte évidemment les fondements du droit surnaturel tels qu’enseignés par l’Évangile. Le passage aussi d’un jugement objectif sur l’état de péché à une appréciation purement subjective de « mon » état de grâce constitue une révolution complète de la morale catholique. C’est évidemment la conséquence directe de l’universelle médiation de la conscience telle qu’enseignée par Vatican II…

Dernier exemple d’une brûlante actualité, hélas. Alors que pendant mille ans les papes avaient dénoncé le péril islamique et même organisé eux-mêmes la défense de la chrétienté contre ce péril extrême, le concile Vatican II (Nostra Aetate §3) a littéralement émasculé les intelligences et démobilisé les énergies. « L’Eglise regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes » (Mahomet sans doute ?). « Le Saint Concile les exhorte tous (chrétien et musulmans) à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté ». Quelle réussite !

Encore et toujours cette pastorale à deux balles qui est un déni de la réalité. Chacun sent déjà dans l’air l’odeur de poudre et de sang qui régnait déjà dans les rues fastueuses de Constantinople au début du XVè siècle, avant le désastre de 1453. Les politiques d’alors étaient aussi inconscients que les nôtres et n’ont pas bougé. Mais au moins avaient-ils des papes, des évêques et même un concile (Florence) qui leur prédisaient le désastre. Où sont les Urbain, les Innocent, les Pie… ?

Le concile n’intéresse plus personne mais ses fruits les plus funestes sont encore… devant nous. La chrétienté est en train de creuser sa tombe sur les ruines de la théologie catholique. Raison de plus pour faire de bons prêtres, nombreux et saints ; car Dieu a toujours des solutions inattendues et… le dernier mot !

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