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Abbé Grosjean : « La grandeur de l’homme ou de la femme reste à mes yeux de pouvoir engager sa vie sur une parole »

Curé de Saint Cyr l’Ecole, l’abbé Pierre-Hervé Grosjean est responsable des questions politiques, de bioéthique et d’éthique économique pour le diocèse de Versailles. Il anime également le Padreblog avec d’autres confrères prêtres. Auteur d’Aimer en vérité et de Catholiques, engageons-nous !, il vient de publier Donner sa vie (Éditions Artège, octobre 2018). Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.

R&N : A qui votre livre s’adresse-il ? Aux jeunes en âge de choisir leur vocation ? Aux éducateurs divers et variés qu’ils côtoient ?

Abbé Grosjean : Mon livre s’adresse à tous ! Nous avons tous en commun d’avoir reçu cet appel à donner notre vie, cette intuition que notre vie sera belle si elle sert à plus que nous. Je crois que c’est le désir le plus profond de cœur de tout homme, même s’il est parfois étouffé par beaucoup d’autres choses. Nous sommes faits pour nous donner, nous trouvons notre joie quand nous faisons l’expérience du don, généreux et gratuit, de nous-même. Toute notre vie, nous aurons à renouveler ce choix de nous donner, à rechoisir de nous donner pleinement à travers ce que nous avons à vivre, nos engagements comme notre métier.

Bien sûr, il y a un âge particulier où l’on discerne pour qui et pour quoi on veut se donner. C’est l’âge des fondations, du discernement de notre vocation, quelle qu’elle soit. C’est l’âge des grands désirs et des grands projets. Je serais heureux que ce livre puisse encourager les garçons et les filles qui réfléchissent à la façon dont ils vont engager leur vie. Qu’ils aient le désir de vivre une grande vie… sans se tromper sur ce qui est grand ! Elle sera grande, si on la donne. Ce qui est grand, c’est de servir ! Ce livre peut aussi intéresser ceux qui accompagnent le discernement de ces jeunes : parents, éducateurs, etc…

R&N : Qu’entendez-vous tout d’abord par ’vocation’ ? Quels sont les différents chemins, les différentes vocations, qui s’offrent aux jeunes ? Qu’entendez-vous par le fait que chaque homme et femme est appelé à une vocation spécifique ?

Abbé Grosjean : Une vocation, c’est un appel reçu. Les chrétiens diront que c’est un appel du Seigneur, les non-croyants parleront d’une vocation ressentie, d’une intuition profonde qu’on va s’accomplir à travers tel engagement ou telle mission. Ce que je crois, c’est que chaque vie est précieuse pour Dieu, chaque vie est unique, chaque vie est une mission. Même la vie la plus diminuée est utile dans le projet de Dieu, elle peut trouver une fécondité quand on essaye d’aimer malgré tout, tel qu’on est, comme on est. La vocation commune aux baptisés, c’est la sainteté. Mais il y a de multiples chemins de sainteté. Dieu nous propose un chemin pour notre pèlerinage sur la terre. Un chemin qui sera marqué de toute façon par cet appel à se donner, qui sera une façon de l’incarner. Mariage, vie consacrée, engagements professionnels ou pour tel ou telle cause… tout cela revient à donner sa vie.

R&N : Le don. Ce terme est devenu synonyme, fiscalement par exemple, d’événement ponctuel, qui n’engage que temporairement celui qui le réalise. La définition de ’don’, et même de ’don de sa vie’ n’est-elle pas en contradiction flagrante avec ce que prône la société actuelle ?

Abbé Grosjean : La grandeur de l’homme ou de la femme reste à mes yeux de pouvoir engager sa vie sur une parole. Dans l’évangile, je reste marqué de voir la simplicité des scènes de vocation. Jésus dit « Si tu le veux, viens, suis-moi ». Et le futur apôtre le suit « aussitôt » et quitte tout pour cela. Je suis toujours ému quand je célèbre un mariage d’entendre les deux fiancés se promettre l’un à l’autre, sur une parole. Ils donnent leur vie, en quelques secondes. Sans condition, sans calcul, sans mesure. Tout est donné ! On pourrait dire la même chose du « oui » de l’ordination. Je sais bien qu’il y a parfois des échecs douloureux pour les uns ou pour les autres. Mais je sais aussi que cela reste possible. Raison de plus pour apprendre dès le plus jeune âge la joie du « oui », la persévérance dans le don de soi, la fidélité à nos promesses.

On pourrait aussi évoquer pour répondre à votre question l’exemple offert par nos soldats ou nos forces de l’ordre qui engagent leur vie et la risquent sur un ordre donné. Pour notre pays, pour protéger ceux qu’on aime, pour un camarade pris sous le feu ennemi… on va en quelques secondes accepter de risquer sa vie. Qu’on puisse donner sa vie d’un coup, ou qu’on la donne dans une fidélité du quotidien, jour après jour, il n’y a rien de plus grand que d’être capable de cela…

R&N : La population française n’est désormais plus majoritairement catholique pratiquante. Appeler à discerner sa vocation ne revient-il pas d’une certaine façon à prêcher dans le désert ? En quoi le ’don de soi’, ou le ’choix’ des catholiques se différencie-t-il des ’choix’ des athées ?

Abbé Grosjean : Si les catholiques sont devenus minoritaires en France, raison de plus pour les encourager ! Il ne faudrait pas qu’ils se diluent ou qu’ils se découragent. Même dans nos communautés, on peut avoir du mal à envisager un engagement « à vie ». Nous ne sommes pas indemnes de l’esprit, des blessures et des doutes du monde. Vivre dans une société sécularisée peut nous amener à penser les exigences de l’évangile comme étant trop radicales, trop exigeantes, trop fortes pour un baptisé dans le monde, un couple ou un jeune consacré. C’est le rôle de l’Église d’encourager chacun dans le discernement de sa vocation et dans l’accomplissement de celle-ci. C’est aussi son rôle de raviver la foi dans les cœurs y compris des chrétiens. Il n’y a pas d’abord une « crise des vocations » mais une crise de la foi. Si même dans nos paroisses, nous n’avons plus toujours conscience que ce monde a besoin d’être sauvé, que chaque vie a un poids d’éternité, alors nous ne comprenons plus très bien pourquoi donner sa vie comme prêtre, religieux ou religieuse. La raison d’être de ces vocations consacrées, c’est bien que tous puissent connaître Jésus-Christ et croire en Lui, pour être sauvés. Il s’agit de montrer le chemin du Ciel, pour reprendre la belle expression du Curé d’Ars. Mais si vous ne croyez plus au Ciel, ou si vous ne croyez pas qu’il y a un chemin vers le Ciel… alors vous ne comprenez pas le sacerdoce ou la vie consacrée !

R&N : Le 26 juillet 2016, le père Hamel était tué par un islamiste. Ces derniers mois, plusieurs cas de pédophilie au sein dans l’église ont révolté le monde entier ainsi que les fidèles catholiques. Comment avoir envie de s’engager dans la vie consacrée quand le monde est contre vous ?

Abbé Grosjean : Jésus le promet à ces apôtres : « je ne vous laisserai pas seuls, je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps  ». S’engager dans la vie consacrée, mais au-delà dans la vie chrétienne, c’est s’engager dans une amitié authentique avec le Christ. Cette amitié nous permet de traverser les joies et les peines de cette vie. Notre monde est blessé par le péché, l’Église est blessée douloureusement par le péché de ses membres ; Elle est aussi éprouvée, attaquée, persécutée. Mais elle reste belle et sainte ! Les fruits de sainteté qu’elle porte malgré tout prouve bien que le Seigneur ne l’abandonne pas. La servir, et avec elle servir ce monde, demeure une joie profonde.

R&N : Comment un jeune peut-il s’engager dans une vocation quand son passé (son passif) est parfois déjà bien lourd (sexe, drogue, alcool, ...) et peut ressortir (la technologie aidant) à tout moment ?

Abbé Grosjean : Notre jeunesse est souvent fragile et blessée, mais elle est généreuse ; Jésus n’appelle pas des jeunes parfaits. Ni aujourd’hui, ni hier. Il appelle des pauvres, qui se laisseront aimés et travaillés par le Seigneur. Il en fera de bons instruments… qui n’auront pas de mal à se rappeler qu’ils ne sont qu’instruments ! Le bien que Dieu fait à travers les pauvres que nous sommes vient de Lui, c’est d’autant plus évident que nous sommes conscients de nos faiblesses. Mais Dieu aime faire de grandes et belles choses à travers les pauvres pécheurs que nous sommes !

R&N : Certains jeunes catholiques, parfois fort brillants, font le choix d’une carrière (et de l’argent) pour élever une famille. Comment conjuguer ce choix d’un métier (d’un devoir d’état ?) qui permet d’assurer une stabilité financière et sociale à une famille avec un engagement catholique dans la cité sur le long terme ?

Abbé Grosjean : Il est légitime de vouloir « sécuriser » son parcours ou sa vie, pour assurer le nécessaire. Mais ce besoin de sécurité ne doit pas nous empêcher de rester libres, d’entendre les appels du Seigneur qui sont parfois bousculant. La vraie question pour nous tous est de garder notre liberté intérieure et de servir à notre juste place.

D’autre part, tout métier peut être l’occasion de servir, de servir le bien commun, un bien plus grand que nous, que notre propre réussite. C’est d’ailleurs un besoin que beaucoup ressentent : ils aspirent à exercer un métier qui certes leur permettra de gagner leur vie, mais aura aussi du sens. Ils ont besoin de sentir qu’ils servent à quelque chose de bien, de grand et d’utile. Ils veulent mettre leurs talents et leur compétence au service d’un objectif, d’un produit, d’un service, d’une œuvre qui a du sens pour eux. Le travail est aussi l’occasion de servir ceux qui nous y sont confiés, en permettant à chacun, à travers sa mission, de grandir et de s’accomplir.

Enfin, je suis persuadé que l’évangile que nous essayons malgré nos pauvretés de vivre est « contagieux ». Là où s’engage, vit, prie et travaille un chrétien, quelque chose va changer. Ce qu’il porte le dépasse, la foi qui inspire ses gestes et ses paroles peut donner à son engagement un rayonnement et une fécondité étonnant… Voilà pourquoi il faut des chrétiens partout !

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