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À la rencontre de Village Karenni

31 octobre 2016 Aloysia Biessy

Le peuple Karenni compte parmi l’une des multiples ethnies birmane. À l’Est, l’État Karenni (aussi appelé État Kayah) constitue l’une des plus petites entités du territoire en termes de superficie. Son peuple lutte depuis près de soixante-dix ans contre l’armée du gouvernement. Le projet Village Karenni, né en 2014, souhaite contribuer au développement des villages reconstruits dans le pays. Olivier Frèrejacques, Président de l’association, a accepté de répondre aux questions du Rouge & le Noir.

R&N : Votre association, née il y a plus de quatre ans, a décidé d’œuvrer au service d’une population et d’un État plutôt méconnus du grand public. Pourquoi avoir décidé de vous tourner vers cette population en particulier ?

OLIVIER FREREJACQUES. Jean Marie, le fondateur de l’association a beaucoup voyagé pour des raisons professionnelles en Asie du sud-est : en Thaïlande, au Laos et en Birmanie. C’est là qu’il a découvert le peuple Karenni. Il a noué des liens d’amitiés avec plusieurs d’entre eux dans l’Etat Kayah mais en aussi en Thaïlande dans les camps de réfugiés. Il y a quelques mois, il m’a proposé de faire parti de l’aventure Village Karenni, qui avait débuté en 2012 après le cessez le feu entre la junte et la guérilla karenni. Ayant aussi voyagé dans cette région d’Asie (Malaisie, Laos, Cambodge) et soucieux de m’investir dans une association, j’ai immédiatement été séduit par le projet qu’il m’a présenté.

R&N : L’État Karenni a-t-il jamais entretenu des relations avec la France qui auraient pu motiver un tel choix ?

O.F. L’État Kayah n’a jamais vraiment eu de lien avec la France puisque la Birmanie était partie de l’Empire Britannique jusqu’en 1948. En revanche les rebelles karens et karenni constitués en guérilla ont reçu le soutien de combattants français dans leurs guerres contre la junte, notamment dans les années 90. Ces combattants ont apporté leur soutien, le plus généralement pour des raisons idéologiques et non financières, puisque les ressources de ces armées ont toujours été limitées.
Pour notre part notre choix relève plus d’une affection pour le peuple culture karenni. Un peuple qui a par exemple toujours refusé de participer au trafic de drogue qui sévit dans d’autres États du pays. Un peuple où la majorité animiste entretient de bonnes relations avec l’Église catholique locale - qui n’a jamais voulu attaquer les traditions locales contrairement à certaines Églises évangélistes.

R&N : En termes religieux, quelle est la part qu’occupent les confessions au sein de la population ? La religion occupe-t-elle une grande place en État Karenni ?

O.F. La religion, ou la religiosité, est omniprésente dans l’État Karenni comme dans le reste de la Birmanie. La quasi-totalité de la population est imprégnée de la culture animiste. On compte environ 50% de bouddhistes, essentiellement en ville, 25% de chrétiens et 25% de karenni qui ne sont qu’animistes, essentiellement issus des campagnes. Parmi les chrétiens, les catholiques sont majoritaires mais l’on retrouve quelques Églises protestantes ou évangélistes héritées en partie du passé colonial britannique. Ces chiffres sont cependant à prendre avec des pincettes, aucun recensement récent ne pouvant nous donner un aperçu clair de la cartographie religieuse.
Dans l’ensemble de l’État on peut admirer de magnifiques totems traditionnels témoins de l’importance de la religion. Les croyances animistes font des karenni un peuple très attaché à la terre, ce qui explique pourquoi ils ne veulent pas quitter l’État Kayah. Cette religiosité dominante n’entre pas en conflit avec l’Église, qui ne rejette pas les traditions des karenni. Par ailleurs, les catholiques conservent très largement leurs racines animistes. Comme l’ensemble du peuple karenni, les catholiques ont souffert de la guerre avec la junte et leur foi en est aujourd’hui renforcée, ainsi que leur place dans la politique et le rôle qu’ils tiennent dans l’aide aux plus démunis.
Les moines bouddhistes sont eux parfois mal vus de la population karenni. Souvent suspectés d’accointance avec le pouvoir central d’Aung San Su Kyi, même s’ils ont souvent lutté contre la junte (notamment dans la capitale économique, Rangoon), leur image en a pâti. Les bouddhistes qui jouissent d’une cote sympathie importante en Occident n’ont en effet pas toujours un comportement d’ascète comme certains peuvent l’imaginer : ils vivent de l’aumône alimentaire auprès d’une population déjà très pauvre et ne s’inscrivent pas dans une démarche de charité auprès des leurs.
Dans le nord de la Birmanie, les bouddhistes sont en conflit avec les musulmans (très minoritaires) mais cela n’est pas le cas en pays karenni où les musulmans ne sont qu’une poignée, dans la capitale Loïkaw notamment.
Plus généralement et comme dans beaucoup de pays non-occidentaux, la religion guide les comportements et la vie quotidienne des autochtones.

R&N : Votre projet semble surtout relever de l’action humanitaire ; les domaines agricole et éducatif semblent en être les deux grandes perspectives. Est-ce là un caractère inhérent aux contingences du territoire ou s’agit-il d’un choix délibéré de l’association ?

O.F. Les deux ! Historiquement l’État Kayah est une terre de cultivateurs avec évidemment le riz mais aussi le sésame, le maïs, l’arachide, l’ail, le légume… Les ressources forestières, notamment le teck et le pin, ont quant à elles été épuisées par la surexploitation de la junte.
L’engagement sur la question agricole fait aussi parti de l’ADN de Village Karenni car nous attachons une réelle importance à l’autonomie du peuple. En se réappropriant la culture, les karenni pourront subvenir eux-mêmes à leurs besoins sans risquer la famine ou avoir recours à l’État central.
Concernant l’aide éducative, il s’agit aussi d’une nécessité d’autonomie — par la lecture, l’écriture et plus généralement la connaissance. L’aide auprès de pensionnats où vivent aussi des orphelins est une nécessité pour permettre à la jeunesse karenni de se construire un avenir et faire les bons choix dans la perspective du développement économique... et peut être un jour de l’indépendance.

31 octobre 2016 Aloysia Biessy

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