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Entretien avec Clotilde Noël : « Aimer un enfant, sans condition »

Clotilde Noël est mère de sept enfants. Son témoignage, Tombée du Nid (publié aux éditions TerraMare en 2015), retrace le chemin qui les a conduit, elle, son mari Nicolas et leurs six enfants à adopter Marie, une petite fille trisomique. Elle a bien voulu répondre aux questions du Rouge & Le Noir.

R&N : Comment est né puis a muri ce choix d’adopter un enfant trisomique ?

Clotilde Noël : Nous sommes partis, au début, sur l’idée d’aimer un enfant de plus, d’être à nouveau parents. Nous nous sommes posé des questions un peu plus en profondeur pour savoir si nous étions prêts à être, pourquoi pas, parents d’un enfant qui était déjà là et qui avait besoin d’une famille.

Nous sommes partis sur un réel désir d’enfant, et non sur un désir de handicap. Un enfant avec tout ce que cela englobe, avec toute sa complexité : un enfant qui peut être différent, d’une autre ethnie, qui peut avoir un handicap ... Tout simplement, un enfant. Au même titre, que lorsque l’on attend un enfant dans sa propre chair, on ne pose pas de conditions. Il est devenu clair que nous ne voulions pas poser de choix sur l’adoption. C’était vraiment notre point de départ, notre étincelle de départ : Aimer un enfant, sans condition. Aimer avec des conditions c’était, pour nous, mal aimer.

R&N : Comment vous êtes-vous préparée à cet accueil ?

Clotilde Noël : Quand ce projet a commencé à germer, il est devenu indécollable ; il commençait à germer au plus profond de notre cœur. Mais nous ne sommes pas dans l’angélisme, il nous fallait être sûrs de ce choix, sûrs d’aimer cet enfant toute notre vie. Alors que nous avancions vers cette enfant, nous comprenions que nous n’aurions pas une retraite classique, que nous pouvions commencer ce chemin à deux et finir seul. C’était une décision de couple mais aussi une décision individuelle. De plus, nous embarquions nos enfants dans cette folle aventure, il fallait donc vérifier que l’on était bien ancré dans le réel, que ce projet était réalisable, pas uniquement les matins où l’on était de bonne humeur, mais aussi les jours où l’on était fatigué !

Ce qui nous a vraiment fait basculer c’est de se dire que l’on aime nos enfants comme ils sont ; que c’est nous qui nous mettons à leur niveau. Quand vous vous mettez à ras le sol, au niveau de l’enfant, les choses paraissent beaucoup plus simples parce que l’on fait voler tous les principes, tout ce qui est marqué dans les livres. C’est bien cela la vie, se mettre au niveau de l’autre et l’aimer comme il est. Un enfant, même s’il est "normal" évolue à son rythme. Je pense que toute éducation, si elle est basée sur un rêve et non sur l’enfant, ne peut pas marcher.

C’est la philosophie de base qui change en réalité. Nous sommes parents au service de nos enfants. Cet enfant, comme tous les enfants, a besoin d’être aimé sans condition, sans obligation de résultat. Prendre conscience de cela nous a ouvert les yeux sur l’amour que l’on peut se porter en couple, sur l’amour que je peux porter à nos autres enfants, sur l’amour que je peux porter à mes amis.

Nous avons réfléchi pendant six ans entourés de certaines personnes extérieures à la famille nous aidant à cheminer. Des personnes que l’on était capable d’entendre. Nous n’en avons pas parlé à tout le monde car nous voulions être libres de prendre une vraie décision avec notre cœur, pas de promesse mondaine ! Plus les années passaient, plus on se rendait compte que cet appel était réel, qu’il était fait sur-mesure pour nous.

R&N : Comment expliquez-vous les problèmes que vous avez rencontrés avec l’administration ?

Clotilde Noël : Nous nous sommes rendu compte que nous étions dans une lutte d’idées. « Pourquoi aller vers un enfant qui ne sert à rien ? » nous a-on dit. On ne s’attendait pas à de telles difficultés. On nous a dit que nous étions jeunes, que nous avions déjà beaucoup (trop) d’enfants. Pour eux, c’était un risque trop important de casser l’équilibre familiale existant.

Ce qui déstabilisait surtout les professionnels que nous avions en face de nous, c’est que nous pouvions avoir des enfants naturellement et en bonne santé. C’était difficile pour eux de comprendre pourquoi nous faisions ces démarches d’adoption.

R&N : Comment les gens ont-ils réagi ?

Clotilde Noël : Pour le coup nous avons eu de sacrées surprises. Les gens avec qui Nicolas joue au foot toutes les semaines, par exemple, ont été incroyables. Ils nous ont soutenus. Au contraire, nous avons vu des gens proches de nous qui l’ont très mal pris. Les gens n’accueillent pas forcément la différence avec des grands bras ouverts. Les gens se projettent souvent dans les choix des autres, et se retrouvent confrontés à leurs propres peurs.

Mais nous n’avons aucune leçon à donner. On sera jugé sur l’amour qu’on porte au jour le jour dans tout ce que l’on a à faire. Moi, est-ce que j’aime suffisamment ma fille Marie ? Marie, c’est un début, un commencement d’aimer, pas une fin.

Les gens ont tendance à juger quand ils ne se retrouvent pas dans les choix que font les autres. Mais en réalité toute vocation, pour l’autre, est folle quand ce n’est pas la sienne. C’est ce que j’ai compris aussi de la notion de l’appel. Ce qui est aussi totalement fou dans l’amour que le Christ nous porte, c’est qu’il nous fait un appel qui est spécifique à chacun. Qui d’autre pouvait avoir l’appel de Mère Teresa ? Il y a beaucoup de gens autour de nous qui font des choses dont je suis incapable. C’est ça la richesse de la vie !

R&N : Êtes-vous surprise par la vie que vous menez depuis que vous avez accueilli Marie ?

Clotilde Noël : Le plus difficile en fait a été tout le chemin jusqu’à elle, cette attente qui a été vraiment longue. Mais à son arrivée, les choses se sont passées naturellement, dès les premiers instants où elle a été dans nos bras, Marie nous a choisis, c’est elle qui nous a adoptés et nous, nous avons été instantanément ses parents, exactement comme une naissance.

Oui, je suis extrêmement surprise par la vie que Marie nous offre. Marie nous apprend à aimer tout simplement l’autre comme il est. C’est elle qui nous mène vers l’essentiel, elle nous éduque. Marie nous oblige à prendre du temps, à redécouvrir les bonheurs simples mais si intenses que l’on ne les voit pas quand tout va trop vite. Chaque petits progrès que Marie fait sont des immenses victoires !

R&N : Votre livre a-t-il atteint une audience plus large que celle du monde catholique pro-vie ?

Clotilde Noël : Concernant la promotion du livre, il y a eu quelque chose de plus qui nous dépasse. L’idée d’écrire le livre nous est venue sans que l’on sache trop comment, puis les portes de l’édition se sont poussées très rapidement, et ensuite l’engouement a été incroyable. Aujourd’hui il y a plus de 10 000 exemplaires vendus alors que le livre est sorti depuis un an et qu’il est sans diffuseur.

Nous touchons tous les milieux, toutes les religions, tous les styles et tant mieux car l’amour n’est pas réservé aux catholiques, l’amour traverse les frontières, l’amour rassemble.

Nous nous sommes retrouvés embarqués dans une certaine exposition médiatique. Il y a un engouement, mais il faut savoir que les gens fonctionnent aussi comme un feu de paille et que ça peut très bien s’arrêter du jour au lendemain. Nous ne maîtrisons rien, nous sommes des passeurs.

R&N : Votre page Facebook ne raconte plus désormais l’histoire unique de Marie, mais s’est enrichie de nombreux témoignages d’autres familles ayant choisi d’aimer et d’élever des enfants différents. Quel est le but de cette page qui s’enrichit jour après jour ?

Clotilde Noël : C’est en fait une communauté qui s’est créée. Quand le livre est paru, des amis nous ont donné quelques conseils et la page Facebook a été créée. Puis les choses se sont emballées. Au début, nous cherchions les témoignages, mais maintenant les gens nous en envoient en permanence.

On a eu des témoignages de personnes qui ont adopté il y a vingt ans et qui nous disent qu’ils ont vécu exactement les mêmes choses.

Il y a aussi des parents qui attendent un enfant trisomique nous disant qu’ils ont été rassurés par le livre. D’autres expliquent qu’ils souhaitent se lancer vers le chemin de l’adoption.

Ce qui est vraiment important c’est de voir comment chacun raconte son histoire - souvent difficile au début - mais comment ils en ont fait une réelle chance, comment ils ont dépassé leurs souffrance (comme l’explique Martin Steffens dans son livre La vie en bleu). Ces témoignages sont plein d’espérance. Les gens ont pris ce livre comme une bombe de joie, et c’est ce qui est vraiment génial. Les gens nous ont suivis comme ça, en comprenant qu’il n’y avait rien d’exceptionnel, que l’on était juste heureux et que l’on avait voulu partager notre bonheur, tout simplement.

R&N : La foi chrétienne est-elle nécéssaire pour comprendre ou vivre votre témoignage et les autres témoignages donnés sur la page Facebook ?

Clotilde Noël : Non, beaucoup de gens qui nous suivent et déposent leur témoignage ne sont pas catholiques. Après, moi personnellement, je le dis tout net : sans la foi, je n’étais pas capable de faire ce chemin vers notre Marie, sans la foi, impossible de faire ce saut-là, de changer mon quotidien.

Pour les témoignages, ce sont les parents qui nous disent leur histoire, de manière très incarnée. Ils ne disent pas que c’est facile ou qu’ils ne pleurent pas. Malgré les souffrances la vie, même courte, peut avoir ses joies. Mais la problématique de fond, c’est qu’on passe notre vie, en France, à théoriser les choses. A théoriser l’adoption, à théoriser la souffrance. On refuse tout ce qui n’est pas maîtrisable, mais on ne maitrise pas la vie, on ne maitrise pas l’amour et l’on ne maîtrisera pas notre mort ...

Il y a un refus de la prise de risque en réalité. C’est un risque de se marier, c’est un risque d’avoir un enfant, tout comme c’est un risque de s’occuper d’une personne malade. Oui c’est un risque, parce que l’on donne de sa personne. C’est le problème de fond que soulève Gustave Thibon, nous sommes dans une société on l’on regarde en permanence la porte de sortie dès que l’on veut s’engager. On se marie, on prépare déjà son divorce. Il n’y a pas de don total donc forcément il n’y a pas de résultat sur le don total. On est enceinte, mais on prévoit déjà que s’il y a un problème, on ne le gardera pas. On se prive ainsi d’une grossesse et d’une parentalité sereines. Tout est vécu à moitié.

R&N : Comment lutter contre ? Est-ce que ces témoignages peuvent faire évoluer les choses ?

Clotilde Noël : Il vaut vivre ce que l’on a à vivre en cohérence. C’est lorsque l’on est cohérent entre ce que l’on vit et ce que l’on dit, que l’on est humain, que le témoignage est audible. Avant de changer les autres, il faut déjà être cohérent dans sa vie, dans son couple.

Le livre n’avait pas pour but de faire passer un message. C’était gratuit. Nous racontons juste notre vie et ce que l’on a vécu avec Marie. Et les gens l’ont compris. On voulait juste dire que l’on a tous en soi des capacités que l’on ne soupçonne pas.

Après, si notre témoignage fait changer les gens, tant mieux ! Si on me demande de me fatiguer pour témoigner, je le ferai toute ma vie, mais c’est quand même très bizarre de voir des gens qui se déplacent expressément pour venir vous écouter alors que l’on raconte juste notre vie de tous les jours. Je n’ai rien fait : j’aime juste un enfant trisomique.

R&N : Tombée du nid est aussi une association. Quels en sont les buts et les actions ?

Clotilde Noël : L’association a été créée dès le début, sans savoir si le livre allait marcher, pour que l’argent du livre puisse servir à quelque chose. L’association a été créée pour pouvoir relayer les dons. Les bénéfices du livre n’ont pas encore été versés, mais l’on a déjà pu relayer deux dons, l’un pour le film d’Anne-Dauphine Julliand « Et les Mistrals Gagnants », un autre don va être relayé pour la ferme de Tobie (qui est une branche de l’Arche). Le but de l’association est de crééer des ponts entre les causes, d’aider tout ce qui va dans le sens de favoriser le regard sur le handicap ou d’aider les plus fragiles, les moins « rentables » (!).

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