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Vatican II, un enseignement à recevoir

10 novembre 2015 Benjamin ,

Cet article se veut une réponse succincte à la série d’articles consacrés à l’analyse de l’ouvrage de Roberto de Mattei sur le concile Vatican II, « Vatican II, une histoire à écrire ». Cette réponse nous a paru nécessaire dans la mesure où l’ouvrage, si l’on en croit l’analyse qui en est faite, et malgré sa grande qualité au plan historique, n’est pas exempt de partis-pris dangereux et de graves contradictions.

Nous analyserons donc en deux temps les erreurs et les risques que nous avons pu déceler à la lecture des articles précédemment cités. Dans un premier temps en effet il nous faudra clarifier notre approche, ainsi que manifester en quoi la méthode avec laquelle on aborde un tel sujet conditionne la lecture que l’on peut en faire. Et ce sera donc le lieu de la critique sur un plan général. Ensuite nous tenterons de clarifier brièvement un certain nombre de difficultés et de contradictions fréquentes au sujet du second concile du Vatican et dont cet ouvrage n’est manifestement pas exempt.

Le concile, histoire et théologie.

L’ouvrage du professeur de Mattei est résolument historique. Il l’affirme et le revendique, et ce avec raison. Cependant notre vigilance ne doit en être que plus grande concernant les jugements apportés, dans la mesure où ceux-ci se présentent parés de l’objectivité du fait historique alors qu’ils peuvent être directement liés à la manière dont on les considère, et donc dépendants du point de départ de la réflexion. Il est en effet facile de voir dans certains faits une confirmation de ses propres avis bien marqués, sans voir le caractère souvent partiel de telles considérations. Ainsi le fait de considérer le concile Vatican II comme un concile en radicale discontinuité avec tous les précédents, et par conséquent à rejeter (ou presque) ne saurait être justifié par l’histoire seule, qui ne présente qu’une suite de conciles tous différents les uns des autres et plus ou moins bien documentés, et qui oublie nécessairement le dogme de l’infaillibilité pontificale, qui n’est certes pas une vérité historique, mais qui doit être accepté a priori dans toute réflexion catholique sur l’histoire, et en particulier sur celle du concile.

Nous ne pouvons certes pas nier le caractère nouveau et parfois étonnant (ou inquiétant) du concile Vatican II. Un grand nombre de faits et d’anecdotes rapportées par Roberto de Mattei l’attestent, il ne fut pas exempt de manœuvres politiques et de compromissions, et certains de ses membres ne cachaient pas des intentions novatrices, pour ne pas dire révolutionnaires. Mais en substance il s’agit toujours d’un concile œcuménique de l’Église catholique, dont les textes ont été donnés par le Pape Paul VI enseignant dans la chaire de saint Pierre. Ainsi est-il absolument indispensable de distinguer le concile dans sa dimension historique et le concile dans sa dimension de texte du magistère extraordinaire, c’est à dire les actes des pères synodaux d’une part et le texte final tel qu’il est donné aux fidèles d’autre part. En effet l’assistance de l’Esprit Saint ne repose sur aucun père conciliaire individuellement, mais passe à travers tous et parfois en des chemins impénétrables, guidant quoi qu’il en soit l’expression du magistère. Les paroles échangées ou données à la presse n’ont d’autre valeur que celle d’avoir été prononcées par un père conciliaire, ce qui n’est pas toujours gage de qualité. En revanche les textes définitifs, écrits avec beaucoup d’attention, maintes fois revus et ensuite soumis au vote des pères sont ensuite marqués du sceau du magistère extraordinaire. Et il est d’ailleurs très significatif que beaucoup de textes ou de passages ayant été beaucoup discutés, ou à l’occasion desquels de graves tensions se manifestaient entre différents groupes, aient été votés avec bien peu de non placet (par exemple la constitution Lumen Gentium qui n’en a reçu que cinq). Quant au caractère radicalement nouveau du concile, il est tout-à-fait contestable même sur un plan historique dans la mesure où tous les conciles ont été réunis dans des périodes troublées ou tendues, certains ont été paisibles et d’autres non, mais il s’agit toujours à la fois de théologie et de politique, et jamais une assemblée d’hommes fussent-ils d’Église n’est exempte de coups bas ou de subtiles stratégies lorsqu’il s’agit de se mettre d’accord sur un point un tant soit peu litigieux. Ainsi toute critique historique d’un concile doit garder en mémoire qu’elle ne saurait pouvoir être transposée aux textes rédigés, puis signés par le Pape, qu’avec infiniment de précaution.

Nous en arrivons donc à la principale clef de compréhension tant du concile (en tant que texte) que des dangers de sa critique, clef qui n’est autre que l’obéissance. En effet c’est la vertu d’obéissance qu’appellent de manière générale tous les enseignements de l’Église, à des degrés divers selon ce de quoi il s’agit (voir à ce sujet le récent article sur l’infaillibilité). Et il s’agit de l’obéissance en tant que vertu intellectuelle, qui consiste non à faire mais à croire ce qui est dit, pour ensuite chercher à mieux le comprendre. Il est toujours possible de faire dire à un texte autre chose que ce qu’il veut dire, si l’on s’appuie sur un passage séparé de son contexte ou sur une méthode d’interprétation qui ne serait pas légitime. Mais il est possible de comprendre ce que dit vraiment le texte si l’on cherche d’abord à en tirer un enseignement, sans vouloir même en faire la moindre critique. Et il ne s’agit pourtant pas d’un abandon de l’intelligence puisque, se laissant guider, elle ne saurait adhérer à ce qu’elle ne comprend pas bien ou refuse. L’obéissance ne sera alors que l’aiguillon qui la poussera à creuser la compréhension en un sens plus profond et plus juste. Et c’est d’autant plus pertinent lorsqu’il s’agit d’un texte du magistère, qui appelle une adhésion certes non pas aveugle mais sans demi-mesure. Et comme le magistère ne saurait se contredire, toute interprétation du concile qui contredirait les autres ne saurait être conforme à ce qu’il dit. Sans cette clef, une analyse, une revendication ou une critique qui se fonderait sur le concile le manquerait à coup sûr, ou du moins ne serait pas très catholique.

Nous avons donc ici l’erreur fondamentale, celle qui est au fondement de toutes les autres faites au sujet du concile, et qui consiste à voir en lui une révolution. Ceux qui affirment le bien-fondé de la modernité sous prétexte qu’elle serait légitimée par le concile et ceux qui le critiquent et le rejettent en tant que constituant une rupture par rapport à l’histoire séculaire de l’Église commentent la même erreur, en ne comprenant pas le concile comme il le faudrait. D’ailleurs souvent les premiers ne s’appuient pas sur le concile, mais sur ce qu’ils appellent « l’esprit du concile », ce qui leur permet de dire ce qu’ils veulent. Quant aux second ils s’appuient plus sur le texte mais c’est en général avec une lecture partielle et en faisant droit aux interprétations biaisées et absolument contraires au texte. Et si leur volonté de préserver la Tradition est louable et nécessaire pour tout catholique, sa mise en œuvre est maladroite. Car c’est justement en s’appuyant sur le concile Vatican II et en montrant qu’il contredit s’il est bien compris toutes les lubies révolutionnaires des modernistes que l’on pourra vraiment les réfuter. Cependant l’ouvrage de Roberto de Mattei manifeste bien le fondement de ce qu’on appelle l’« esprit du concile », à savoir les intentions modernistes affichées par certains pères conciliaires. Il peut donc paraître légitime de considérer que le concile en serait marqué inéluctablement. C’est pourquoi nous allons maintenant nous attacher à analyser les différentes critiques qui sont couramment faites vis-à-vis du concile, pour étudier leur bien-fondé et leurs limites.

Les poncifs de la critique

Un concile pastoral, et non dogmatique

Nombreux sont ceux qui affirment le côté pastoral du concile Vatican II, que ce soit pour louer son caractère moderne ou pour se justifier de ne pas adhérer à ses conclusions sans pour autant être hérétique. Et il est vrai que ce concile a une dimension pastorale peut-être plus marqué que beaucoup d’autres, et ne condamne pas explicitement les hérésies modernes qui sont malgré tout rejetées de facto. Cependant il reste difficile d’affirmer qu’il ne serait pas dogmatique, à moins bien sûr de ne l’avoir ni lu ni même ouvert. Car la première page du texte porte le titre « Constitution dogmatique sur la Révélation divine ». Parmi les différents textes du concile, les deux premiers (Dei Verbum et Lumen Gentium) sont des constitutions dogmatiques. Quant aux autres, le fait qu’ils ne s’appliquent pas directement aux dogmes, mais concernent la vie de l’Église dans son ensemble, de la liturgie aux différentes dimensions pratiques de son ministère, ne saurait justifier que l’on puisse ne pas y adhérer tout en se prétendant bon catholique. Cependant il n’y a là rien de particulièrement inadmissible dans la mesure où le concile Vatican II doit être lu dans la continuité de toute l’histoire de l’Église, avec laquelle il ne constitue en aucun cas une rupture.
Un autre argument avancé consiste à dire que le concile ne serait pas dogmatique dans la mesure où il n’aurait pas prononcé de condamnation explicite. Notre rôle n’est pas ici de nous prononcer sur la question de savoir s’il aurait été préférable que de telles condamnations soient prononcées, ceci étant l’affaire d’un jugement prudentiel. Mais le fait qu’il ne formule pas explicitement de condamnation n’empêche pas soient condamnés de facto ce qui est présenté comme hérétique ainsi que ceux qui s’opposeraient aux conclusions du concile en matière de dogme. Par ailleurs l’infaillibilité ne saurait s’appliquer à autre chose que ce qui a été dit, donc quand bien même il aurait fallu ajouter des choses, la validité de ce qui est déjà présent ne saurait être remise en question sous ce prétexte. Tout au plus peut-on ici critiquer le concile en tant que réalité historique, mais la récurrence des critiques de Roberto de Mattei vis-à-vis du texte lui-même nous oblige à répéter ici les limites dans lesquelles son analyse doit rester.

Des textes flous et sujets à des dérives interprétatives.

Il est vrai que le concile a donné lieu à des interprétations très diverses, parfois opposées les unes aux autres, et dont certaines ne sont pas très catholiques, car fort peu traditionnelles. Mais ce que l’ouvrage de Roberto de Mattei manifeste bien est que les intentions de certains, tant parmi les pères conciliaires que parmi les observateurs ou les média, étaient à la base déjà contraires à l’enseignement de l’Église. Ainsi certains par la suite ont voulu interpréter les textes dans le sens de ce qu’ils voulaient leur faire dire. Autant dire que leur interprétation, faussée dès le départ, ne saurait être tenue pour une interprétation valide des textes du concile. Et par suite l’interprétation faite par certains dans le but de critiquer le caractère soi-disant moderniste des textes du concile en est tributaire, et est également très partielle et discutable quand elle n’est pas franchement caricaturale. Car fondamentalement aucune interprétation n’est adéquate si elle ne prend pas chaque texte dans son ensemble et dans la continuité de la tradition millénaire de l’Église. Ces conditions réunies, les débats d’interprétation pouvant subsister ne sauraient qu’être sur quelques points de détail, ou de l’ordre de la nuance, les textes ne manquant pas de clarté. Et rien dans le problème de l’interprétation n’est donc insoluble pour peu que l’on regarde ce qu’il faut interpréter, à savoir un concile œcuménique de l’Église catholique.

Une liberté religieuse dangereuse, relativiste et anti-catholique

La question de la liberté religieuse est très souvent remise sur la table par ceux qui tiennent à voir dans le concile une rupture avec le passé. Et il y a là quelque chose d’étonnant, contrairement à ce que l’on tend ordinairement à penser. Car même si des dérives ont été commises, le texte est des plus clairs et ne présente rien qui soit inadmissible pour peu que l’on sache lire, et que l’on lise. Ainsi Roberto de Mattei (comme cela est analysé au début de cet article achevant la série), après avoir rappelé avec justesse que ce que le concile nomme liberté religieuse est une liberté négative ne consistant qu’en l’exemption de toute contrainte en matière religieuse, le critique-t-il sous prétexte qu’il s’agirait de conférer un « droit de pratiquer n’importe quel culte et de professer n’importe quelle erreur [1] ». Il critique donc un droit « négatif » sous prétexte qu’il serait un droit « positif ». Et comme la contradiction ne suffit pas à justifier sa position, il lui faut y ajouter (comme souvent malheureusement) un discours virulent contre le concile, prétendant s’appuyer sur l’analyse qu’il en fait, et manifestant la volonté qu’il a de le critiquer à tout prix. Il y aurait donc dans la déclaration Dignitatis Humanae des éléments par lesquels « [serait] anéantie la distinction fondamentale entre le “for intérieur”, qui concerne le salut éternel de chaque fidèle, et le “for extérieur” qui concerne le bien public de la communauté des fidèles [2]. » Il est évident que cette distinction est fondamentale, mais rien dans la déclaration ne l’anéantie ni ne la critique. Au contraire c’est justement en vertu de cette distinction que l’on peut affirmer la nécessité de l’absence de contrainte en matière religieuse : chaque homme est libre en for interne, et aucune contrainte ne peut s’y appliquer. C’est donc sur le for externe que le pouvoir politique peut et doit avoir une action, et ce pour favoriser la vraie religion, qui nécessite en elle-même une adhésion au for interne. Mais dans la mesure même où l’homme a une dignité et une liberté inaliénable au for interne, toute contrainte au for externe même en faveur de la vraie religion ne pourrait qu’en éloigner celui sur qui elle s’exerce. Loin de constituer une révolution vis-à-vis de la doctrine traditionnelle, la déclaration Dignitatis Humanae ne fait qu’en réaffirmer la pertinence en en tirant les conséquences pratiques. Et elle l’affirme d’ailleurs dès le préambule :

« Or, puisque la liberté religieuse, que revendique l’homme dans l’accomplissement de son devoir de rendre un culte à Dieu, concerne l’exemption de contrainte dans la société civile, elle ne porte aucun préjudice à la doctrine catholique traditionnelle au sujet du devoir moral de l’homme et des sociétés à l’égard de la vraie religion et de l’unique Église du Christ [3]. »

On pouvait difficilement affirmer de manière plus claire l’attachement à la tradition ! Et il y a peut-être là l’explication de ce fait qui met tant Roberto de Mattei dans l’embarras, et qu’il ne peut expliquer que par un soi-disant « mystérieux mécanisme psychologique qui liquéfiait les oppositions », à savoir que le texte soit passé avec une écrasante majorité, (1997 placet contre 224 non placet et un bulletin nul).

Beaucoup d’erreurs ou d’équivoques tirent leurs sources des fondements mêmes de la réflexion. Nous nous sommes limités ici à ce qui nous a semblé être les points les plus importants, mais cette analyse pourrait être conduite sur nombre d’autres points du concile.


[1MATTEI (Roberto de), Vatican II. Une histoire à écrire, Paris, Muller Éditions, 2013, p 295

[2Ibidem

[3Concile VATICAN II, déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis Humanae, texte intégral, Perpignan, Éditions Artège, 2012, p. 326

10 novembre 2015 Benjamin ,

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