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Réponse à Bougainville & autres catholiques libéraux

26 novembre 2011 Tancrède

En guise de réponse à l’exposé d’opinions fausses de Bougainville : « Que veux-tu donner ? »

Une chose me perturbe beaucoup dans votre prose : vous êtes obsédé par les apparences. Ce qui vous préoccupe par-dessus tout, c’est l’image que la « communauté catholique » doit renvoyer : « à nous de choisir l’image que nous voulons donner. » C’est ce que vous déclarez à la fin de votre exposé, et c’est aussi ce que je craignais lire : le jugement des médias et des autres vous importe et vous effraie davantage que Le Jugement de Dieu.

1. Blasphème & réparation

Le caractère blasphématoire de la pièce de Roméo Castellucci intitulée Sur le concept du visage du Fils de Dieu n’est pas douteux, contrairement à ce que vous laissez entendre en suggérant que ce serait l’Institut Civitas qui l’aurait « jugée » telle (« spectacle [...] jugé blasphématoire par l’Institut Civitas »). Cela n’est pas douteux pour cette simple raison : les conditions pour qu’il y ait blasphème sont remplies ; il suffit pour cela de se reporter à n’importe quel catéchisme de l’Église catholique. Ainsi le plus récent précise au § 2148 :

« Le blasphème s’oppose directement au deuxième commandement. Il consiste à proférer contre Dieu – intérieurement ou extérieurement – des paroles de haine, de reproche, de défi, à dire du mal de Dieu, à manquer de respect envers Lui dans ses propos, à abuser du nom de Dieu. Saint Jacques réprouve « ceux qui blasphèment le beau Nom [de Jésus] qui a été invoqué sur eux » (Jc 2:7). L’interdiction du blasphème s’étend aux paroles contre l’Église du Christ, les saints, les choses sacrées [...] Le blasphème est contraire au respect dû à Dieu et à son saint nom. Il est de soi un péché grave. »

Et le Canon 1369 du Code de Droit canonique de préciser plus justement :

Qui, dans un spectacle ou une assemblée publique, ou dans un écrit répandu dans le public, ou en utilisant d’autres moyens de communication sociale, profère un blasphème ou blesse gravement les bonnes moeurs, ou bien dit des injures ou excite à la haine ou au mépris contre la religion ou l’Église, sera puni d’une juste peine.

Que l’on s’entende. Le blasphème est pardonnable, au même titre que le péché (Matthieu 12:31 ; Luc 12:10). La grâce surabonde là où le péché abonde. Cependant, le blasphème dont nous parlons ici n’est pas un simple blasphème subjectif, mais un blasphème contre l’Esprit-Saint, seul irrémissible, seul impardonnable (Matthieu 12:32). Comme disait le pourtant contestable Mgr Podvin : « La liberté d’expression est à respecter comme sacrée ? Qu’elle respecte donc aussi ce qui est sacré ! »

Le blasphème contre l’Esprit-Saint consiste, non pas seulement à s’en prendre au nom ou à l’image sacrés du vrai Homme, vrai Dieu, mais à nier sa sacralité en associant sa dignité à une injuste bassesse. Dieu associé à l’idée de merde, par exemple. Et qu’on ne vienne pas nous parler de « Passion moderne » car le sang est encore le principe de la Vie, terrestre et éternelle, répandu pour nous ; la merde est l’excrétion, le contraire absolu du sang. La merde, c’est le sang de Satan.

2. Légitimé & légalité

À cette erreur s’ajoute une grave inexactitude, conséquence logique de vos imprécisions. Vous suggérez entre les lignes que l’épiscopat français incarné par, je vous cite, « le cardinal-archevêque (sic [1]) de Paris, Mgr André Vingt-Trois », a désavoué d’une seule voix l’Institut Civitas qui aurait, toujours selon vous je le répète, porté seul l’accusation de blasphème (« spectacle [...] jugé blasphématoire par l’Institut Civitas »).

Outre cette évidence que l’Institut Civitas n’a fait que relayer publiquement (il n’a donc pas « jugé ») les conclusions de l’instruction du contenu de ce spectacle par les clercs (seuls habilités à déterminer la nature blasphématoire d’un acte ou d’un événement), j’ajouterais que l’épiscopat catholique de France est divisé en tendances et que Mgr Vingt-Trois ne représente personne sinon lui-même et la frange la plus anti-traditionnelle de l’Eglise catholique, c’est-à-dire la clique gallicane et moderniste.

À l’opposé d’un Mgr Vingt-Trois, on trouve ainsi l’évêque de Vannes (Mgr Centène), l’évêque du Puy (Mgr Brincard), l’évêque de Fréjus-Toulon (Mgr Rey) ou encore l’évêque de Bayonne (Mgr Aillet) ; s’il est vrai que certains ont les mêmes positions que Mgr Vingt-Trois (style Mgr d’Ornellas), il est beaucoup d’évêques et d’archevêques français qui expriment leur solidarité avec les catholiques qui prient et manifestent à la fois (ainsi l’archevêque de Tours, Mgr Aubertin).

Donc évoquer un « désaveu officiel » est proprement inexact : l’exercice de l’autorité est assuré (dans les dispositions actuelles en vigueur depuis Vatican II) par les évêques, et il n’est par ailleurs pas besoin de « mandat » pour défendre spontanément la Foi, car c’est la Foi qui nous mandate. Je vous signale aussi vos propres contradictions : vous refusez d’un côté à l’Eglise la légitimité d’exercer un pouvoir temporel et d’un autre côté vous vous offusquez de ce que les chrétiens ne rompent pas les rangs aussitôt l’ordre de l’archevêque de Paris proféré. Il faudrait savoir. Ou vous obéissez à votre évêque comme au préfet, ou non. Par ailleurs, autre imprécision, Mgr Vingt-Trois n’a pas dénoncé la mobilisation contre Golgota Picnic [2].

3. Pouvoir temporel & pouvoir spirituel

Vous dites que la fête du Christ-Roi est « une exigence spirituelle et non politique ». Relisez Quas primas.

Depuis longtemps, dans le langage courant, on donne au Christ le titre de Roi au sens métaphorique ; il l’est, en effet [...] On dit qu’il règne sur les intelligences humaines [...] qu’il règne sur les volontés humaines [...] qu’il est le Roi des cœurs [...] Mais, pour entrer plus à fond dans Notre sujet, il est de toute évidence que le nom et la puissance de Roi doivent être attribués, au sens propre du mot, au Christ dans son humanité ; car c’est seulement du Christ en tant qu’homme qu’on peut dire : Il a reçu du Père la puissance, l’honneur et la royauté [3] ; comme Verbe de Dieu, consubstantiel au Père, il ne peut pas ne pas avoir tout en commun avec le Père et, par suite, la souveraineté suprême et absolue sur toutes les créatures.

Pie XI prolonge cette réflexion au cours de trois séries d’arguments :

  • Arguments scripturaires ;
  • Arguments liturgiques ;
  • Arguments théologiques.

Cette lettre encyclique du pape Pie XI du 11 décembre 1925 dit bien ce qu’elle veut dire :

  • Il faut chercher la paix du Christ par le règne du Christ ;
  • Le Christ règne sur une société dans la mesure où il impressionne les lois civiles de l’essence de la Loi divine.
  • Le Christ sanctionnera ceux qui L’auront soustrait aux affaires temporelles de l’exercice du pouvoir.

Pie XI dans Quas primas dit en effet :

Le Christ, à son tour, ne cesse d’appeler à l’éternelle béatitude de son royaume céleste ceux en qui il a reconnu de très fidèles et obéissants sujets de son royaume terrestre.

Et Pie XI met en garde les sujets moins fidèles et moins obéissants :

Les Etats, à leur tour, apprendront par la célébration annuelle de cette fête que les gouvernants et les magistrats ont l’obligation, aussi bien que les particuliers, de rendre au Christ un culte public et d’obéir à ses lois. Les chefs de la société civile se rappelleront, de leur côté, le jugement final, où le Christ accusera ceux qui L’ont expulsé de la vie publique, mais aussi ceux qui L’ont dédaigneusement mis de côté ou ignoré, et tirera de pareils outrages la plus terrible vengeance ; car sa dignité royale exige que l’Etat tout entier se règle sur les commandements de Dieu et les principes chrétiens dans l’établissement des lois, dans l’administration de la justice, dans la formation intellectuelle et morale de la jeunesse, qui doit respecter la saine doctrine et la pureté des mœurs.

4. Interprétation personnelle & doctrine officielle

Vous avez à juste titre relevé les épisodes bibliques attestant la royauté du Christ. Mais votre interprétation en est libérale et peu scrupuleuse. Quand Jésus déclare « Ma royauté n’est pas d’ici », il ne dit pas « Ma royauté n’est pas ici ». De même il dit « Mon royaume n’est pas de ce monde », et non pas « Mon royaume n’est pas dans ce monde ». Le Grec est plus précis encore (Jean 18:36) :

Ἡ βασιλεία ἡ ἐμὴ οὐκ ἔστιν ἐκ τοῦ κόσμου τούτου.

I.e. la royauté qui est mienne n’est pas issue de ce monde-ci. La particule ἐκ, équivalent du ex latin, désigne l’origine, l’extraction, et ne désigne pas la portée, l’objet, ni la fin. Le royaume du Christ sur le monde terrestre n’est donc pas nié ; ce qui est nié en revanche, c’est l’idée que sa royauté viendrait de l’ici-bas, comme celle de César, comme celle d’Hérode. Tout ce qui est du monde est le produit de la race du premier Adam, et est donc le produit de la corruption. Ce qui est du ciel est divin, et descend dans ce monde via le second Adam. « C’est ainsi que Dieu nous a arrachés de la puissance des ténèbres, et nous a transférés dans le royaume de son Fils bien-aimé » (Col 1:13). Sa réponse à Pilate est une réponse aux Juifs qui l’accusent de s’être prétendu leur roi : son pouvoir n’a rien d’humain ; il est plus éclatant, car il vient de Dieu.

Le Christ vient de démontrer que l’origine de sa royauté était surnaturelle et non naturelle, qu’elle était d’origine divine, et non d’origine humaine :

« Alors Pilate lui dit : Vous êtes donc roi ? Jésus répondit : Vous le dites, je suis roi. »

Certes, j’imagine que cette fête du Christ-Roi, vous l’avez célébrée selon le rite ordinaire, rite dans lequel ont précisément été supprimées trois strophes sans doute un peu trop explicites, que Pie XI rappelle à votre bon souvenir :

II.
Une foule scélérate vocifère
Du Règne du Christ nous ne voulons,
Mais c’est Toi que nos ovations
Proclament souverain Roi de tous. [4]
 
VI.
Qu’à Toi les chefs des nations
Apportent public hommage !
Que T’honorent maîtres et juges,
Que lois et arts Te manifestent ! [5]
 
VII.
Que brillent par leur soumission
Des rois les étendards à Toi consacrés
Et qu’à Ton doux sceptre se soumettent
Des citoyens la patrie et les foyers. [6]

Quant à ce que vous faites de l’évangile de saint Matthieu, c’est assez lamentable. Vous dites que Jésus a repoussé Pierre qui voulait défendre l’honneur du Christ, parce que le Christ n’a pas d’honneur. Reprenons.

(Matthieu 26:51-54) Et voici, un de ceux qui étaient avec Jésus étendit la main, et tira son épée ; il frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui emporta l’oreille.
Alors Jésus lui dit : Remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée.
Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges ?
Comment donc s’accompliraient les Écritures, d’après lesquelles il doit en être ainsi ?

Que dit Jésus ? Délivre-t-il là un message pacifique ? Non : il peut surenchérir au glaive et dépêcher plus de douze légions d’anges pour assurer sa protection.
Prouve-t-il son impuissance ? Non : là encore, le pouvoir et la puissance Lui appartiennent.
Pourquoi, alors, se laisse-t-il faire ? Ça n’est ni par impuissance, ni par pacifisme : car il faut, pour le salut des hommes, qu’il soit crucifié. Jésus est donc allé volontairement à Sa Croix, qui fut Son terme, et non pas faute d’avoir pu s’y soustraire. Leibniz est donc de mon côté.

Il est bien regrettable que vous vous soyez refusé à « entrer dans des détails théologiques », car « cette affirmation du Christ », comme vous dites, est totalement contraire à l’interprétation que vous en faites.

Je vous laisse méditer sur les demandes deuxième et troisième du Pater Noster.

Advéniat regnum tuum.
Fiat volúntas tua, sicut in cælo, et in terra.

Conclusion

Je déplore généralement l’inconscience toute protestante avec laquelle vous vous emparez sans précaution des saintes Ecritures. Sous-entendre que le Christ n’a pas d’honneur, parce que ce n’est pas écrit est tout autant stupide que d’écrire que le Christ n’a pas interdit le port du préservatif, parce que ce n’est pas écrit, tout aussi pathétique que de chercher à justifier le sacerdoce féminin en disant qu’aucune obstruction du Christ à cette évolution n’a été livrée dans les textes. Prenez garde, c’est le conseil d’un frère dans la foi :

« Si quelqu’un dit, qu’il pourrait se faire que, selon le progrès de la science, on pourrait attribuer aux dogmes proposés par l’Eglise un autre sens que celui que l’Eglise lui donne et lui a donné, qu’il soit anathème » (Vatican I, Canons sur la foi catholique, Ch. 4, Dentzinger 1818).

La minorité de catholiques que vous fustigez, c’est la majorité de ceux qui vont à la messe tous les dimanches ; la minorité de catholiques que vous brocardez, c’est la majorité des jeunes catholiques de notre temps. Et laissez-moi rire quand je vous entends tourner en dérision cette « minorité réfugiée derrière des remparts confortables », car qui prie dans la rue, qui affronte la République répressive, agnostique, avorteuse et athée ? Vous ? Qui est confortablement installé quand éclate le blasphème, quand meure le sang français dans les avortoirs, et quand périt le sang chrétien en Orient ? Alors soyez ouvert, oui, soyez ouvert aux autres plus qu’à vos frères, aux Castellucci, aux Garcia, aux Simone Veil, aux Christianicides orientaux, qui vous raillent, qui vous chient dessus, qui avorteraient votre femme et tueraient vos frères pendant que vous leur souririez gaiement avec les mots Paix, Ami, Amour, Monde à la bouche plutôt que Christ, Seigneur, Gloire, Ciel. Nous ne méprisons pas le monde, c’est le monde qui nous hait, vous comme moi. Si vous n’avez pas cette lucidité, je ne peux que prier pour vous.

+ Vobis in Christo Rege.


[1Mgr André Vingt-Trois est cardinal-prêtre, archevêque de Paris

[2Et non « Golgota Pic Nic » comme vous l’écrivez

[3Daniel, 7:13-14

[4Scelesta turba clamitat / Regnare Christum nolumus, / Te nos ovantes omnium / Regem supernum dicimus.

[5Te nationum praesides / Honore topant publico / Colant magistri, judices / Leges et artes exprimant.

[6Submissa regum fulgeant / Tibi dicata insignia, / Mitique sceptro patriam / Domosque subde civium.

26 novembre 2011 Tancrède

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