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À Saint-Wandrille, le 4 mai 2013



Il est difficile et un peu hardi de vouloir dresser un bilan d’étape de la lutte actuelle autour du mariage gay. D’abord parce qu’elle est toujours en cours, et ensuite parce qu’il est nécessaire de prendre du recul. Ces lignes ne prétendent pas offrir un jugement d’autorité, mais de modestes réflexions d’un jeune ayant suivi et participé à sa mesure aux batailles de cette année sur les enjeux qui s’imposent au mouvement de défense du mariage homme-femme.

La violence du gouvernement à l’égard des manifestants du 24 mars, niés, méprisés et pour certains physiquement bousculés, et l’épisode du vote au Sénat, mascarade à main levée digne de Tintin au Pays des Soviets, ont accompagné un tournant de la mobilisation pour défendre le mariage. Le 13 janvier, les foules n’étaient qu’un amas de gens, heureux et surpris de se compter aussi nombreux. Le 24 mars, elles étaient conscientes de leur force, et déterminées à se faire entendre. Lorsque le temps de l’Occupation était compté, le journal Témoignage chrétien avait défini ainsi le mot « résistance » : « Hier, c’était une attitude, aujourd’hui, c’est une armée ».

Mais cette Grande Armée du 24 mars est aussi ardente que fragile. Le tempérament gaulois, les rivalités personnelles et la fièvre aidant, les énergies se sont dispersées, et on a eu droit à toutes sortes d’initiatives, des sublimes aux plus douteuses. Certains esprits à Paris se sont échauffés. Ils ont vécu l’agitation de ces derniers mois comme une mode, ou une occasion de retirer un peu de gloire personnelle. Ils ont épaté les jolies filles en apostrophant un ministre, ou ont entraîné ces mêmes demoiselles à jouer les martyres devant les CRS en les faisant scander « dictature socialiste ! » Tous les sursauts collectifs ont leurs doses d’ivresse ; il ne s’agit pas de juger les actions de certains, mais de se demander si notre action est efficace.

Le combat nous dépasse

Les cadres de La Manif Pour Tous (LMPT) pressentent depuis le début que les enjeux du mouvement vont au-delà de la simple loi Taubira. Celle-ci n’est qu’un symptôme de la société malade. Le véritable fond de la question est le regard porté aujourd’hui sur la sexualité. Elle concerne aussi bien les hétéros que les homos. À côté de quelques ecclésiastiques, Philippe Ariño fut un des seuls à évoquer en premier et clairement ce sujet. Prophète isolé dans ses deux « pays », la communauté gay, et le mouvement de défense du mariage, il affirme inlassablement que « l’homosexualité n’est que la partie immergée de l’iceberg social ». Les personnes homosexuelles sont les marionnettes d’une société qui ne croit plus en l’amour, et qui est en passe d’avaler que la différence des sexes est factice. Pour combattre le mariage gay, prévenait-il, il faut parler d’homosexualité, et plus largement de sexualité. Mais pouvait-on le dire aux foules ? Pouvait-on rassembler un million de personnes avec un tel programme ?

A court et moyen terme, le choix de LMPT de se focaliser sur la filiation, le droit de l’enfant à avoir un père et une mère, a été payant : la mobilisation et les derniers sondages ont confirmé cette stratégie. Les Français sont en effet favorables à une amélioration du PACS ou à une union civile parce qu’ils s’imaginent faciliter la vie à des individus, mais font preuve d’une opposition constante dès qu’il s’agit de l’adoption ou de la création d’enfants, via la PMA. La filiation touche à l’âme de ce qu’est la famille. Aux États-Unis, les « défenseurs du mariage » s’étonnent de ne pas susciter l’engouement populaire alors qu’ils ont capitulé sur l’adoption, la PMA et les mères porteuses : ils ne défendent plus qu’un mot.

Mais sur le long terme, le camp adverse voit plus large que nous. Citons, parmi ses représentants les plus francs, Daniel Borrillo et Didier Eribon, intellectuels actifs au sein de la mouvance LGBT. Ces deux dynamiteurs parlent en public d’une « redéfinition » de la société, à l’aide d’un changement des « normes sexuelles ». D’autres sont davantage explicites : le mariage gay, m’a-t-on confié en privé, est un outil pour détruire la famille. Au nom de quoi, en effet, se justifie le schéma « parents-enfants » ? Dans la mesure où il n’est qu’une construction sociale imposée par une culture donnée, hétérosexuelle et judéo-chrétienne, pourquoi refuser les familles avec trois parents ? Pourquoi ne pas envisager une nouvelle forme de conjugalité entre enfants et beaux-parents ? Pourquoi continuer de mettre sur le même pied pédérastie et pédophilie ? Le drame de cette pseudo-élite marginale n’est pas seulement qu’elle soit prisonnière de son idéologie, mais qu’elle soit hélas influente.

Le combat est mondial

Ceci étant dit, notre mouvement n’a pas à rougir outre mesure de ses tâtonnements et de ses erreurs. En effet, personne n’a fait mieux que les Français en termes de mobilisation et de réactivité pour défendre le mariage, dans le combat mondial qui est en train de se jouer. Nous vivons l’aboutissement d’une offensive générale mûrie depuis quelques années. Ce n’est pas un hasard si, en l’espace de quelques mois, les deux vieilles puissances d’Europe, Royaume-Uni et France, ont changé la définition du mariage, à côté de la Nouvelle-Zélande, de l’Uruguay et du Rhode Island.

En 2009, un sommet sur le genre rassemblant la France, les Pays-Bas et la Norvège à Oslo accoucha d’une proposition de résolution à soumettre aux Nations-unies. Travestie en dépénalisation mondiale de l’homosexualité (ce que soutient le Vatican, n’en déplaise à Civitas), cette résolution avait en réalité pour but de diffuser la théorie du genre à l’échelle de la planète, d’où la mise en place d’une alliance objective entre le Saint-Siège et des États islamiques et africains pour la repousser. En 2010, le Conseil de l’Europe adopta la Recommandation 1915, intitulée « Discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre », qui encourageait un travail de sape dans les écoles et les administrations des États membres.

La Fondation Rockfeller et la diplomatie américaine sont très actives pour promouvoir une vision du monde cohérente, qui va de la fécondation in vitro (le Costa Rica subit actuellement des pressions folles de la part des États-Unis pour la légaliser) au mariage gay (l’Irlande a été « invitée » à soumettre cette mesure à référendum l’année prochaine, et la Pologne est actuellement « encouragée » à introduire une sorte de PACS en attendant mieux). Le gouvernement britannique de David Cameron les imite en Afrique anglophone, en menaçant de couper l’aide économique aux pays refusant d’accorder des droits spécifiques aux homosexuels. Si le monde islamique est imperméable à cette déferlante, et que la Russie orthodoxe résiste – on se demande dès lors pourquoi les Femen et autres excitées ont fait des revendications LGBT leur cheval de bataille, et pourquoi elles disposent d’un tel soutien matériel – l’Afrique francophone, très liée à la France, pourrait subir le contrecoup de notre « mariage pour tous ».
Quant à l’Asie, son approche de la question est très différente de l’Occident. Le Vietnam communiste est ainsi capable d’annoncer son intention de légaliser le mariage gay, dans le but avoué d’attirer les investisseurs étrangers, et dans le même temps, de renforcer la législation anti-adultère.

Seule dans la tempête, une partie de la France a fait preuve d’une résistance qui fait honneur au pays tout entier. Nous devons en être fiers.

Le combat est spirituel

La bataille n’est cependant pas uniquement humaine, elle est profondément spirituelle. Le don des personnes dans le mariage est une manière d’accéder au mystère de l’intimité de la Trinité à travers le don de soi. Le mariage est une expérience humaine concrète par laquelle Dieu devient compréhensible et accessible. L’attaque contre la famille, là où l’homme révèle la Présence de Dieu dans l’union du couple, est donc signée. Dans son homélie lors de la veillé de prière au Sacré-Cœur de Montmartre en janvier dernier, l’évêque auxiliaire de Paris, Mgr Renaud de Dinechin, a évoqué « la lutte contre les forces invisibles du Bien et les forces invisibles du Mal » qui passait par les hommes politiques.

Le devoir de ceux qui s’engagent dans le mouvement est donc de s’investir autant, sinon davantage, sur le plan spirituel que sur le plan matériel : « aide-toi, le Ciel t’aidera », oui, mais le Ciel doit avoir la première place dans nos actes. On ne peut pas prétendre défendre le mariage sans prier, avoir une vie sacramentelle et une relation personnelle avec le Seigneur (tout comme on ne peut pas prétendre défendre la famille et exporter les excès de la vie étudiante dans le mouvement LMPT – mais c’est un autre sujet).

Certaines Églises évangéliques américaines, spécialistes des actions coup de poing et des initiatives pour défendre le droit à la vie ou le mariage, sont victimes de deux écueils : elles sont d’une part, obsédées par ces questions, alors que la foi chrétienne est un mystère autrement plus vaste, et d’autre part, elles se surinvestissent dans le militantisme, en oubliant parfois de « se mettre à l’écart pour prier ». Elles ont tendance dès lors à devenir, non pas des ONG, comme le met en garde le Pape François, mais des entreprises de professionnels des valeurs morales. Évidemment, cela ne doit pas inciter à l’extrême inverse, la fuite des responsabilités de chrétiens dans le monde et la logique de ghetto à l’abri de la société pécheresse, mais un équilibre – belle caractéristique du catholicisme – est nécessaire à trouver.

Il y a enfin dans la lutte actuelle un double témoignage à rendre de la part du chrétien : le respect de la dignité des personnes, qui ne se réduisent pas à leur seule sexualité, et dans le même temps, le refus du moindre mal, car le disciple du Christ vise le meilleur, il ne se contente pas des accommodements relativistes pour plaire à la société. Les propositions d’union civile ou de « Gay Pride light » avancées comme compromis au camp adverse sont donc erronées, et nuisent à la cohérence de notre témoignage.

Il est vrai que témoigner de la vérité n’est pas exactement pareil que le combat politique.

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