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Castellucci, le Règne social : réponse à Tancrède

18 décembre 2011 Bougainville

Ci-dessous, la réponse dûe à Tancrède, pour son article "Réponse à Bougainville & autres catholiques libéraux".

Cher Tancrède,

Tout d’abord, je vous présente mes excuses pour le retard inqualifiable qu’a pris ma réponse.

Mea Culpa, mea maxima culpa.

Sachez que je ne vous « snobe » pas, et que je prends vos considérations très à cœur, ce qui explique en partie le temps que je prends pour réfléchir et vous répondre.

Sachez également que le brevet de « catholique libéral » que vous me décernez m’a fait sourire. En ce qui me concerne, j’essaie de ne pas accorder trop d’importance aux apparences, et je n’attends pas grand-chose du jugement des médias envers la religion chrétienne. Quant au Jugement de Dieu, je lis saint Jean de la Croix, qui écrit : « Au soir de cette vie, vous serez jugés sur l’amour ».

Vous me prêtez des intentions « libérales » là où je me préoccupe, non de l’image de l’Église et de la foi, mais de la mission : annoncer le Christ est notre essence même et notre raison d’être. Or, la confusion politico-religieuse opérée par Civitas et consorts lors des manifestations contre la pièce de Castellucci s’oppose à la mission, et sème le trouble dans l’Eglise.

Un blasphème ou un malentendu ?

Vous m’accusez de relativiser le blasphème perpétré par la pièce de Roméo Castellucci. D’abord, le caractère blasphématoire de cette pièce n’est pas évident. J’en veux pour preuve les avis nuancés de plusieurs personnes venues voir la pièce (était-ce le cas de beaucoup de ceux qui manifestaient ?), dont le Père Pierre-Hervé Grosjean, qui fut odieusement traîné dans la boue sur Internet par ses propres frères en Christ, parce qu’il avait osé émettre un autre jugement que celui de l’Institut Civitas.

En outre, les propos du metteur en scène, interrogé dans Le Monde du 27 octobre 2011, montrent qu’il ne s’agit pas d’un provocateur malfaisant comme Garcia :

«  Vous placez sous le regard du Christ une situation triviale et éprouvante, qui voit un vieillard incontinent se répandre à plusieurs reprises...

Il est bien évident qu’il s’agit d’une métaphore. Je mets en place une stratégie spirituelle, un piège, qui consiste à commencer par une scène hyper-réaliste pour arriver à la métaphysique. Il faut passer par cette matière, par cette porte étroite, pour aller vers une autre dimension. C’est une matière théologique : même la merde a été créée par Dieu, il faut l’accepter sinon on reste dans une dimension unidimensionnelle de Dieu. A partir de cette situation hyperréaliste, le spectacle devient peu à peu une métaphore de la perte de substance, de la perte de soi, qui est à mettre en parallèle avec la condition du Christ, qui a accepté de se vider de sa substance divine pour intégrer la condition humaine jusqu’au bout - y compris la merde...

Vous semblez mettre en scène une interrogation, avec cette phrase extraite du psaume 22 de la Bible, "You are my shepherd" ("Tu es mon berger"), qui devient "You are not my shepherd"...

Le doute est le noyau de la foi. Même Jésus a douté, sur la Croix ("Mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ?"). On est loin de la caricature terrible qu’offrent ces extrémistes, qui font montre d’une forme de certitude purement idéologique. Or la foi est à mille lieues de l’idéologie : une chose purement personnelle et intime, fragile, intermittente, qui consiste à croire en l’incroyable - la résurrection...

Quelle est votre relation à la religion chrétienne, qui occupe une grande place dans votre travail ?

Dans mes spectacles, que je parle du diable ou de Dieu, c’est toujours pour parler de l’homme. Sur le plan personnel, c’est tellement intime... Un jour je crois, le lendemain non, mais j’ai toujours été fasciné par l’image du Christ, par le mystère de cette beauté, par cet "Ecce homo" qui fait de Jésus un homme. Le visage du fils de Dieu, à travers l’histoire de la peinture, a modelé celui de l’homme. L’invention du visage par la peinture, c’est le Christ.

Vous lisez beaucoup de textes religieux ?

La théologie, c’est une forme de philosophie, c’est toujours la confrontation de l’homme avec Dieu. J’aime énormément la Bible, qui est un livre d’une beauté formelle extraordinaire, le livre qui est à l’origine de tous les livres - on ne peut pas comprendre la littérature américaine si on ne l’a pas lue, par exemple. Je lis aussi beaucoup les textes des premiers âges du christianisme, ceux des Pères du désert.  »

Le blasphème est une agression délibérée contre Dieu, mais nous ne connaissons pas les intentions de Castellucci. En outre, si la simple évocation du blasphème vous alarme tant, pourquoi ne pas commencer par proscrire la lecture du Livre de Job ?

Evidemment, nous aurions préféré, et moi le premier, qu’il mette son inspiration au service d’une mise en scène moins ambigüe, et que sa pièce évoque la gloire de Dieu, mais il s’agit de sa liberté d’artiste.
Loin de moi de dire qu’il s’agit là d’une œuvre chrétienne, que j’aurai certainement vue avec un certain malaise si j’avais pu me déplacer dans la capitale, ni d’une « Passion moderne », mais, dans son genre, Castellucci est un individu du monde, qui interroge l’Eglise.

Je vais même plus loin : en associant Jésus à l’idée bien répandue d’un Christ "homme admirable" ou "bon gars compatissant", en distillant dans sa pièce et son interview ci-dessus une vision du Sauveur mâtinée de spiritualité mondaine, Castellucci est en situation d’égarement, car il professe tout simplement l’arianisme, qui fut condamné par l’Eglise.

Son évocation de la "merde crée par Dieu" est typique de cette hérésie, qui fait du Christ un homme, admirable, mais totalement liée à notre pauvreté humaine, sans essence divine : l’excrément est produit par la biologie. Son odeur et son aspect appellent la putréfaction, la décomposition et la mort. La mort n’a pas été crée par Dieu, c’est la conséquence du péché (évidemment, le Seigneur a fait ses besoins comme tout homme, le nier serait tomber dans l’hérésie inverse de Jésus-pur-esprit : il s’est a revêtu la pauvre condition humaine).

L’Eglise doit répondre à Castellucci. Elle doit dialoguer avec le monde de la culture, ainsi que le propose le collectif de laïcs Culture et Foi [1], et non aller à la confrontation, surtout avec des militants politiques en quête de divertissement pour compagnie.

Les évêques contre la subjectivité de chacun

Vous opposez les manifestants vertueux, défenseurs de la Foy catholique, contre « la clique gallicane et moderniste » représentée par Mgr André Vingt-Trois. Que cela vous plaise ou non, l’archevêque de Paris n’a pas démérité jeudi dernier, lors de la veillée de prière pour l’Immaculée Conception. Dans son rôle de pasteur, il a entendu la douleur des chrétiens, et y a répondu, tout d’abord, lors de son sermon :

« Nous n’avons pas honte de la croix du Christ.

Cette croix est notre fierté.

Nous n’avons pas honte de Jésus de Nazareth cloué sur le bois.

L’offrande qu’il fait de sa vie est notre Salut.

Nous savons qu’aux yeux du monde il a été vaincu et assimilé aux bandits et aux fauteurs de troubles. Nous savons qu’il a été exposé aux moqueries et à la vindicte des hommes. Et pourtant, « défiguré par la souffrance » (Is 53, 10), déchiré par les tortures, couronné d’épines, « n’ayant plus apparence humaine » (Is 52, 14), il est celui qui apporte à l’humanité la vie et le Salut. »

Mais aussi dans le cadre d’une interview avec Le Parisien-Aujourd’hui en France, le 8 décembre :

«  Pourquoi avoir organisé une veillée de prière, ce soir, au moment de la programmation de la pièce « Golgota Picnic » ?

Mgr André Vingt-Trois : Ce spectacle n’est pas du même ordre que l’oeuvre Piss Christ ou la pièce « Sur le concept du visage du fils de Dieu  », de Romeo Castellucci. Elles prêtaient à interprétation, mais n’étaient pas à mon sens délibérément offensantes. Cette fois, avec Golgota Picnic, nous sommes face à un spectacle caricatural par rapport à la personne du Christ et à sa Passion, qui induit des interprétations assez grossières.

Certains ont déjà annoncé leur intention de manifester de façon moins pacifique…

Mais enfin, cela n’est qu’un spectacle ! Pour nous, il ne s’agit pas simplement d’exprimer notre désaccord et notre tristesse, mais aussi notre amour à la personne du Christ, d’une manière ajustée. Le Christ, lors de sa Passion, n’a pas eu un mot d’accusation, de condamnation ou de violence. Nous avons, à son exemple, à exprimer une attitude de miséricorde, non-violente. Et comme Notre-Dame de Paris est dépositaire de la couronne d’épines porté par le Christ au moment de son procès, nous avons choisi d’y organiser une veillée de prière et de méditation autour de la Passion. Quant à l’Institut Civitas, c’est une initiative particulière, sans mandat de l’Eglise catholique.

[…]

Pensez-vous qu’en France il existe une quelconque « christianophobie » ?

Ceux qui parlent de "christianophobie" utilisent un vocabulaire inadapté. Sommes-nous un lobby qui essaye de se poser en victime ? Non ! Nous sommes une Eglise qui se croit assistée par la force de Dieu. Considérons plutôt les vraies victimes d’attaques anti-chrétiennes : au Moyen-Orient ou au Pakistan. Oui, là-bas les chrétiens paient de leur vie leur appartenance à l’Eglise. Mais en France, de grâce, ne mélangeons pas tout. Même si elle fait souffrir, la dérision n’est pas une persécution physique… »

Le cardinal-prêtre et archevêque de Paris, était, ce soir, du côté de la dignité et de la décence. J’ajoute qu’il est terrible d’entendre certains mettre sur le même pied d’égalité les « pièces » crapuleuses pour Occidentaux déphasés et « le sang chrétien en Orient », comme si la douleur physique des vrais persécutés avait quelque chose à voir avec notre honneur bafoué : merci donc, à Mgr André Vingt-Trois, d’avoir remis les choses à leur place.

Sans doute que s’il n’avait pas été confronté à une telle opposition des fidèles et à leur besoin de répondre aux insultes, l’archevêque de Paris n’aurait pas convoqué un tel rassemblement : mais il l’a fait, et il faut s’en réjouir, sauf si l’on considère que tout ce qui a trait « la clique gallicane » ne le mérite pas.

Je me souviens, en tant qu’étudiant, les grimaces et les moues pleines de mépris de certains fringants catholiques lorsqu’on parlait de Mgr André Vingt-Trois. Pour moi, qui n’a pas l’honneur de le connaître, il est l’archevêque de Paris, et rien que cela devrait inspirer à tout chrétien conséquent, quelle que soit sa sensibilité ou son sentiment, ce qu’il considère comme la plus haute forme de respect qui sied à son statut.

L’Eglise, c’est le peuple catholique autour de ses évêques. En tant que catholique, je ne permettrais pas qu’on insulte le cardinal André Vingt-Trois (ou le Bienheureux Jean-Paul II). Si nous voulons chercher une source officielle, c’est chez lui que nous pouvons le chercher, de par sa fonction de pasteur des catholiques de France, sinon, nous ne sommes plus dans le sillage de l’Eglise.

« Vous refusez d’un côté à l’Eglise la légitimité d’exercer un pouvoir temporel et d’un autre côté vous vous offusquez de ce que les chrétiens ne rompent pas les rangs aussitôt l’ordre de l’archevêque de Paris proféré… Ou vous obéissez à votre évêque comme au préfet, ou non. »
Vous mélangez tout ! L’Eglise travaille pour le Royaume spirituel, elle répond des âmes ! En mon âme et conscience, je ne considère l’archevêque de Paris non comme un « préfet » ou un chef de guerre, mais comme mon pasteur. Alors que le représentant de l’Etat peut exercer sur moi la violence légale, ni l’archevêque ni le Pape n’a de pouvoir coercitif sur moi. Mon lien à l’Eglise est celui de la liberté, parce que je l’ai choisi, et bien que cela ne soit pas facile, c’est ma joie.

Ma foi chrétienne n’a rien à voir avec une allégeance politique ou partisane, c’est là le drame de beaucoup de vos collègues, qui se voient comme un parti, et non comme le troupeau des brebis de l’Eglise.

La Royauté sociale : ce qui s’est passé depuis Vatican II…

C’est d’abord le Règne social du Christ qui est « une exigence spirituelle et non politique », et non la fête du Christ-Roi.

Les papes n’ont pas fait du règne social de Jésus-Christ un dogme. Les chrétiens ne sont pas contraints sur ce domaine précis de la foi. La concile Vatican II a réinterprété et complété cette « royauté sociale » défendue par Quas Primas, qui relève de la théologie politique, et non de la théologie dogmatique. Le Magistère actuel peut et doit parfois rectifier certaines affirmations ou même les réinterpréter parce qu’elles étaient trop liées à un contexte historique précis, ainsi que l’a expliqué le cardinal Ratzinger.

Si vous ne reconnaissez pas le Concile Vatican II, à ce moment-là, ne dîtes pas que l’Eglise fait encore aujourd’hui de l’établissement de régimes chrétiens une priorité, mais qu’il s’agit d’une doctrine défendue par certains catholiques ; sauf si vous estimez que « Rome n’est plus dans Rome », et que le dépôt de la foi de la Sainte Eglise est en Suisse.

Rejouer Camerone ou annoncer l’Evangile ?

Vous avez raison de dire « Le royaume du Christ sur le monde terrestre n’est donc pas nié », mais c’est un royaume spirituel, appelé à se traduire dans le monde par nos actes. Je n’ai en outre pas dit que le Christ « n’a pas d’honneur » et que son acceptation de la Croix était une « impuissance » ou un « pacifisme » ; le Christ S’est laissé outrager car c’était Sa volonté, malgré Sa Toute-Puissance. Mais justement, cette attitude qui fut la Sienne doit-elle être modifiée aujourd’hui par des catholiques rejouant les Saint Pierre un peu sanguins ? [2].

Que retirer de nos luttes intestines ? Je crois que deux voies s’offrent à nous.

Ou bien nous nous enfermons dans une logique de ghetto et de conflit, contre « la République répressive, agnostique, avorteuse et athée » (on se demande bien ce qu’elle vient faire sur les planches de Castellucci ou Garcia ; ce n’est pas évident, mais passons), sans se soucier de la mission, ou bien nous osons sortir de nous-mêmes pour évangéliser.

Les remparts dont je parle ici ne sont pas forcément matériels : ils existent dans les têtes, dans les cœurs, quand on érige des nostalgies comme des barricades pour se protéger. « Nous ne méprisons pas le monde, c’est le monde qui nous hait »… Certes, mais ce constat ne doit nous empêcher ni d’être de bons citoyens, ni d’être prêts à « répondre de l’espérance » qui est en nous, ni d’aimer nos frères et d’en faire des disciples.

Le monde appartient à Christ, et nous avons le devoir de l’évangéliser, de proposer la Bonne nouvelle du Sauveur envers et contre tout. A condition de ne pas se tirer dans les jambes, et de ne pas se tromper de cible.

Respectueusement,

Bougainville


[2J’aime beaucoup Saint Pierre, parce que précisément il agit comme nous : prompts à nous enflammer, coupables des pires trahisons, et ne pouvant dire que des « je t’aime » à Jésus sur le ton de l’amitié et non du don total

18 décembre 2011 Bougainville

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