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Officiellement résistante : pérégrinations d’une bretonne gardée à vue

Les témoignages de jeunes gardées à vue affluent, après les arrestations des Invalides de dimanche dernier.
Solenn, jeune bretonne, a fait les frais de la police politique. Nos lecteurs se souviennent sans doute de son très bel article écrit il y a trois semaines, appelant à ne rien lâcher.

Cette fois, elle nous livre le compte-rendu de vingt-quatre heures mémorables...


Cela fait maintenant 3 jours que je suis sortie de garde-à-vue mais j’hésite encore à prendre la plume. Vais-je trouver les mots ? Les plus difficiles sont les premiers, allez, je me jette à l’eau.
Les images de la Place des Invalides ce dimanche 26 mai resteront à jamais gravées dans ma mémoire. C’était surréaliste ! J’avais le sentiment de vivre un moment historique : est-ce cela une révolution ? La foule, les drapeaux, le cordon des forces de l’ordre, puis les gaz à travers lesquels filtraient les derniers rayons du soleil. L’air était devenu irrespirable mais unis dans l’adversité, convaincus de la légitimité (ne pas confondre avec légalité) de notre présence, nous sommes restés. Ici, les images parleront mieux que les mots…


A ce moment, je savais que je ne lâcherai rien, et que je n’étais pas seule. Les veilleurs et nous nous soutenions mutuellement. Lorsque la foule en silence s’est levée et s’est déplacée entre nous et les forces de l’ordre, nous les avons tous applaudis, c’était magique ! Entourée de mes amis, connus et inconnus, je me sentais en confiance malgré la tension qui régnait chez les sbires du gouvernement. Je me disais : « Ils peuvent charger, nous lancer des bombes lacrymogènes par dizaines, nous faire courir, mais ils ne pourront pas écraser la jeunesse de la France, fière de ses valeurs et forte de ses convictions, ils ne pourront pas nous faire taire ! »

INTERPELLATION

Vers 22 heures, alors que nous étions un peu moins nombreux, nous avons rejoint un groupe qui chantait des chants traditionnels, à une cinquantaine de mètres des CRS. La bonne humeur et la franche camaraderie régnaient, où étaient les groupuscules extrémistes et violents ?
La violence, tiens, parlons-en ! Alors que nous voulions sortir des Invalides, tout simplement pour aller dormir après une longue journée, des policiers de la BAC (Brigade anti-criminalité) sans doute contents de trouver un terrain de jeu moins dangereux que celui des banlieues, sont sortis de nulle part. Ils nous ont violemment chargés pour nous rassembler contre un mur. Je n’ai pas vu le visage de celui qui m’a donné un coup de matraque télescopique dans les cotes, ni celui du garçon qui m’a entourée de ses bras dans la course pour éviter que j’en reçoive un autre. J’ai à peine eu le temps de réaliser ce qui arrivait que déjà nous étions agglutinés et entourés par des forces de l’ordre plus nombreuses que nous. Combien étions-nous ? Soixante peut-être ? « A genoux ! …A genoux j’ai dit ! » Le gouvernement se dit démocratique mais il met son peuple à genoux… Dans la ruée, j’avais perdu mes amis de vue mais je n’ai pas été longue à les retrouver, ils étaient là aussi : Benoît, Xavier, Jean, Gabriel, Martin etc. Et puis, dans cette situation, nous sommes tous amis ! Nous étions soudés et calmes. La paix et la détermination sont des forces bien plus durables que la violence !
Devant nous, un drapeau français, symbole de notre pays, avait été piétiné, sans doute lâché par un jeune surpris. D’une seule voix, nous réclamions qu’il soit ramassé. L’image du drapeau piétiné me renvoyait l’image de la France insultée, bafouée, ignorée. Aucun des gendarmes et policiers présents n’a eu l’envie, ou le courage de le ramasser. Ce courage, l’un de nous l’a eu, il s’est levé et est allé le chercher, calmement. Moment inoubliable : nous nous sommes tous levés en chantant la Marseillaise ! Comment ont-ils pu ne pas être touchés, ou honteux ?
Nous avons tous attendus là, en chantant, que les fameux paniers à salade viennent nous chercher. Le gendarme (ou CRS, je ne sais plus), qui m’a accompagnée jusqu’au bus s’est refusé à m’empoigner le bras. Je n’avais pas l’air d’une délinquante virulente, malgré mon sweat au logo subversif, du coup, il m’a pris par la main, c’était plutôt original. Il me semble même que je gardais le sourire. A ce moment, je n’avais qu’une inquiétude, celle de ne pas monter dans le même bus que mes amis. J’ai entendu : « Ils sont déjà soixante, on va jusqu’à soixante-dix ? » Ils étaient tous dedans, j’ai été la soixante-troisième, ouf ! Durant le trajet jusqu’à rue de l’Evangile, nous avons chantés. Il n’y a rien à faire, c’est la meilleure façon de garder le moral, et des chants, nous en connaissons suffisamment pour tenir des heures !

RUE DE L’EVANGILE

Et heureusement, car en effet, nous aurons des heures à tenir, parqués dans la cour, attendant dans le froid de décliner notre identité à des policiers débordés par l’affluence. Dans la cour, l’ambiance était bonne, cela me faisait penser à une cour de récréation. Des jeunes dans leur duvet (ils avaient prévu de rester la nuit avec les Veilleurs), des groupes qui chantaient, (merci au guitariste !), un jeune déguisé en insecte, d’autres qui discutaient, entre eux ou avec les CRS. Certains parmi ces derniers étaient tout à fait conscients du ridicule de la situation. Petite photo souvenir, on nous rassure. « Vous ne finirez pas en GAV, vous êtes trop nombreux. » Mais deux heures plus tard : « Finalement vous allez en GAV et être répartis dans les commissariats de Paris et de banlieue. » Derniers conseils de CRS compatissants avant de rentrer pour de nouveau attendre, mais cette fois assis dans le couloir. Je sais que je ne serai pas avec mes amis dans ma cellule, on ne mélange pas les filles et les garçons (la théorie du genre n’a pas encore atteint les prisons !)
Finalement, on m’appelle. Pour ma part, mon nom est assez simple pour ne pas être écorché par les agents qui nous appelaient. Mais il semblait qu’ils n’avaient pas l’habitude de tous ces noms et de ces prénoms… Comme ils n’avaient pas l’habitude de tant de calme, de sourires, de politesse !
Je dois suivre trois policiers qui m’emmènent à toute vitesse dans le commissariat du XVe, je suis ravie car c’est le plus proche de l’endroit où je devais dormir ! Dans la voiture, on discute un peu. Le débat s’engage, et, comme d’habitude, les arguments en face sont faibles. Je dis que j’ai reçu un coup de matraque et que, tout de même, les policiers en civil frappent n’importe comment et n’importe où ! Pour plaisanter, je dis : « Ils n’ont pas appris qu’on ne frappe pas une fille ? » Cinglante, la réponse qui tue : « Bien sûr que si ! En manifestation, il n’y a ni fille, ni garçon, il n’y a que des manifestants ! » Je suis scotchée ! La circulation gêne le conducteur, il met le gyrophare et l’alarme. Je ne peux m’empêcher de dire : « Wahou, j’ai l’impression d’être une criminelle ! » Je ne pensais pas dire si vrai…

COMMISSARIAT DU XVe

A l’intérieur, on m’emmène pour la fouille. Une des agentes met sa main dans mes poches de pantalon pour retirer ce qui s’y trouvait : un mouchoir. « Je peux le faire toute seule, merci ! » Fouille classique, je dois retirer tout ce qui pourrait être dangereux. Je pense intérieurement : « Ou plutôt tout ce qui nous permet de garder un minimum de dignité ».
Là, on m’emmène dans ma cellule…. Son état était déplorable. Le pire, c’était l’odeur d’urine. Les couvertures étaient inutilisables. Je préférais encore avoir froid que les toucher. Les matelas étaient imprégnés, les murs et les sols étaient tachés. Une jeune femme était déjà là depuis l’après-midi, psychologiquement marquée. Elle me dit en me voyant arriver : « Prisonnière politique aussi j’imagine ? » Et oui… Une autre nous rejoint très vite, elle venait du même endroit que moi. On discute, ça permet de passer le temps puisque, pour ma part, il est hors de question que je touche un centimètre carré de ce cloaque et donc, que je dorme. Mais à l’intérieur, je suis en paix, j’ai la conscience tranquille : je n’ai rien fait, comme la majorité de ceux qui ont été arrêtés. Car les vrais casseurs ont réussi à s’enfuir… ou à rejoindre leurs collègues de la BAC.
La sonnette est cassée, nous dit-on, pour appeler les agents, nous devons taper sur les vitres… Mais nos coups ne sont apparemment pas assez forts pour être entendus. A un moment, j’ai voulu demander un seau et une éponge ! Quitte à rester là, autant faire le ménage !
Je tiens à remercier nos voisins de cellules, trois garçons venant aussi des Invalides, pour leur bonne humeur, leur humour et leurs chants.
Je passe rapidement (j’ai peur d’être déjà trop longue à lire) sur le premier entretien pour prise d’identité, empreintes (je les défie de les retrouver un jour sur une scène de crime tiens !)… J’étais contente de voir que le logo de mon sweat apparaissait sur les clichés, pour la postérité ! Puis, retour en cellule, je respire le moins possible pour ne pas sentir cette odeur insupportable.

AUDITION

Je n’avais pas demandé de médecin mais un avocat choisi par mes soins ou, le cas échéant, un commis d’office. On m’a d’abord dit que mon avocat s’était désisté. Ensuite on m’a dit juste avant de m’auditionner que l’avocat commis d’office ne répondait pas au téléphone. Ils l’ont appelé devant moi et m’ont dit qu’ils tombaient sur la messagerie. L’OPJ m’a donc recommandé de faire mon audition sans avocat pour éviter que je reste trop longtemps en GAV (il est déjà 17h...), j’ai fini par accepter... et j’ai été obligée de faire changer plusieurs fois ma déclaration car elle transformait "légèrement" mes propos. Quand je lui ai rappelé que Mitterrand avait reculé en 1984, elle m’a dit : « ha oui, pour le CPE ! » Que faire contre quelqu’un qui est si peu cultivé ? Sous ses airs faussement compatissants, elle faisait tout pour que je commette une faute dans ma déclaration…
18h, j’ai raté mon covoiturage qui devait me ramener en Bretagne. Je sais maintenant que je ne pourrais pas être sur mon lieu de travail le lendemain… Et on commence tous à envisager une éventuelle prolongation qui ne nous enchante pas du tout. Pitié, pas une deuxième nuit blanche !
Vers 19h30, on est revenu me chercher en cellule. Mon avocat commis d’office était arrivé, bien décidé à me défendre et totalement en accord avec notre combat. Quand je lui ai expliqué pourquoi j’avais été auditionnée sans lui, il m’a dit que je n’aurais pas dû accepter, que c’était une technique policière typique, que jamais son portable n’était éteint, qu’ils l’ont prévenu très tard et n’ont pas attendu qu’il arrive. Notre police ressemble au KGB (j’en profite pour vous conseiller le livre « j’ai choisi la liberté » de V. Kravtchenko, très formateur). Le portable de mon avocat a sonné pendant notre entretien, preuve qu’il disait la vérité... Du coup, il a demandé à ce que je sois ré auditionnée pour préciser et accentuer certains points importants... notamment le fait que je n’avais pas entendu les sommations. J’espère lui avoir suffisamment montré ma reconnaissance, car avec la fatigue, j’étais sans doute moins expressive que d’habitude. Le deuxième OPJ qui m’a auditionnée était très différent du premier. Certaines phrases ne trompent pas : « cela vous aura au moins appris qu’à l’heure actuelle, il vaut mieux voler et casser que participer à certaines manifestations.. » ou encore : « J’ai le devoir de me taire mais … vous auriez pu nous apporter des sweats ! » Ces petits riens qui font chaud au cœur…

FIN DE GAV

Je suis en train de signer ma deuxième déclaration quand soudain, la nouvelle tombe : je ne retournerai pas en cellule ! Notre GAV est terminée, nous écopons « seulement » d’un rappel à la loi. On nous fait comprendre que si on se fait arrêter à nouveau, on sera déféré. Valls ne nous lâchera pas si facilement ! Mais là, je ne pense pas à tout ça, je ne pense qu’à une chose : la douche ! Je me sentais tellement sale !
En attendant mes compagnons d’infortune dans le hall du commissariat, je retrouve un des policiers qui m’a emmenée ici quelques heures plus tôt : « Encore là ? »…et oui, c’est assez incompréhensible je vous l’accorde.
23h de GAV pour le motif absurde d’avoir participé à une manifestation après sommations de dispersion.
Nous sommes entre 200 et 300, je peux vous affirmer Monsieur Valls, que ces 200 ou 300 qui devaient servir d’exemple et que vous pensiez calmer ne lâcheront jamais rien !

Solenn

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