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« Si les pierres sont détruites ou transformées, qui criera pour les victimes face au silence des hommes ? »

En 2020, les forces azéries ont bombardé la cathédrale Ghazanchetsots (Saint-Sauveur) qui avait déja été détruite lors du pogrom de la population arménienne de la ville de Shusha en 1920. Soutenue par la Turquie, l’Azerbaïdjan cache mal sa volonté d’éradiquer la population arménienne de l’Artsakh et d’effacer toute trace de la présence arménienne dans cette région. On peut noter que le plus grand cimetière de Khatchars arméniens, celui de Djoulfa situé dans le Nakhitchevan a été rasé entre 1998 et 2005 par la dictature chauviniste et raciste d’Aliev et qu’avant la population arménienne vivant dans le Nakhitchevan a été sujette à une épuration ethnique. Cela nous permet d’imaginer ce que feraient les troupes azéries et les mercenaires syriens envoyés par la Turquie en Artsakh.

Cependant, cela ne se comprend pas sans une mise en perspective plus longue du rapport qu’a la Turquie (qui influence nettement l’Azerbaïdjan) par rapport aux traces historiques de la population chrétienne sur son sol. Pour cela un petit détour par Sainte-Sophie est nécessaire.

En 1453, les Ottomans ont pris Constantinople. Beaucoup de sites islamistes récemment ont tenté d’expliquer que Sainte-Sophie avait été achetée légalement par le Sultan sur sa cassette personnelle, le tout en montrant une immense tolérance envers les chrétiens. Cela a été aussi un argumentaire des thinks thanks liés au gouvernement turc [1]. Voyons un peu ce qu’il en est de cette immense tolérance. Le compte rendu de Kritovoulos grec au service des Ottomans pourtant note que « Un grand massacre arriva à ceux qui étaient là … et la Cité fut réduite en esclavage. D’autres soldats allèrent voler les églises et d’autres encore se dispersèrent dans les maisons du peuple volant, pillant, tuant, des belles et aimables jeunes filles de familles splendides et renommées, certaines non encore vues par des yeux masculins furent tirées de force de leur chambre et transportées de manière pitoyable et déshonorable. » Akpaazade chroniqueur turc le note en des termes joyeux « Pour les guerriers, les pillages furent excellents et satisfaisants… Ils ont pris captifs les habitants… Les ghazis (combattants de la foi) embrassèrent les belles femmes. » Dans les deux cas ce qui est décrit est le pillage d’une cité, le massacre ou la réduction en esclavage de ses habitants et le viol des femmes.

Maintenant arrivons à Sainte-Sophie ; Dukas, un historien byzantin note que « Le sanctuaire entier était plein d’hommes et de femmes assis debout et dans les places autour, une multitude incommensurable. Et en fermant les portes, ils espéraient avec ferveur la délivrance par les anges. Puis se battant, tuant, prenant les prisonniers, les Turcs vinrent à l’église alors que la première heure du jour n’était pas encore levée. Et quand ils trouvèrent les portes closes, ils les démolirent à la hache. »

Ce qui s’est passé ensuite est connu : les hommes ont été tués dont les prêtres et les moines qui chantaient les matines, les femmes et les enfants réduits en esclavage et Sainte-Sophie fut pillée, ses objets de culte étant profanés. Le Sultan Mehmed rentra dans la cité, puis dans Sainte-Sophie, un iman dit l’azaan et la prière musulmane du milieu du jour eut lieu dans Sainte-Sophie. Il n’y eut pas de « vente » ou de « compensation ». Il y eut un pillage en règle, des massacres et de l’esclavagisme.

On pourrait dire que cela est du passé et que ce qui est passé est passé. Certes. Sauf que le régime turc commémore chaque année la conquête de Constantinople, que les blockbusters turcs sont sur ce sujet (en se livrant à un révisionnisme historique assez net [2]) et que la Fatih (la conquête) a une telle importance en Turquie qu’un certain nombre de mosquées turques y compris en Europe sont nommées ainsi. Que telle est la propagande d’un conseiller en communication d’Erdogan islamiste turc [3] qui d’ailleurs a été dirigeant d’un think thank avec des contacts assez larges en Europe [4] où étaient présents des intellectuels « décoloniaux » que le colonialisme ottoman et son exaltation actuelle ne semblent guère gêner. Les mêmes pouvant parler des crimes de la colonisation exaltent concernant Constantinople, en suivant un hadith, « quel excellent commandant que celui qui la conquerra et quelle excellente armée que la sienne ». Apparemment toutes les statues mentales des colonisations ne sont pas à déboulonner dans leur vision qui se révèle bien peu décoloniale et très identitaire (ce qui est leur droit mais on peut se demander pourquoi certains compagnons de route n’y voient pas d’objection).

La Turquie vient de retransformer en mosquée Saint-Sauveur-en-Chora, magnifique église du début de l’empire byzantin, et la basilique Sainte-Sophie, centre spirituel du monde chrétien. L’argument des Ottomans comme ayant « préservé » Sainte Sophie zappe qu’elle fut préservée comme symbole de la conquête. Au contraire l’Eglise des Saints Apôtres qui abritait les tombes des empereurs byzantins fut détruite pour bâtir la mosquée de la … Conquête. On peut d’ailleurs noter que la fonction symbolique du changement de statut de Sainte-Sophie est également comprise par les kémalistes. Ceux-ci pouvaient faire des photos d’art dans Sainte-Sophie mais le droit d’y tenir une messe orthodoxe aurait été impensable car cela serait allé contre la Fetih/Conquête (dont la célébration cache la Fetih/Conquête de l’extermination des chrétiens vivant dans le territoire de l’actuelle Turquie en 1915).

Certes elles avaient été transformées en mosquée après la conquête de Constantinople ou peu après, on a vu dans quelles conditions d’ailleurs. On pourrait se demander pourquoi s’indigner de ce retour au statut post invasion turque. Car entre-temps la Turquie a génocidé sa population chrétienne arménienne, assyrienne ou grecque pontique et a soumis les grecs de la côte orientale de la mer Egée à une épuration ethnique accompagnée de nombreux massacres comme ceux de Smyrne (actuellement renommée Izmir) [5]. Le Christ a dit « Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront. Mais qu’en est-il si les pierres sont modifiées ? » Plus de deux mille églises et monastères arméniens en Turquie ont été détruits ou ont eu leur usage transformé parfois pour en faire parfois des étables ou encore des bidonvilles [6]. Certaines comme les cathédrales de Kars ou d’Ani sont d’ailleurs devenues des mosquées. L’église Sainte-Croix d’Aghtamar n’a été sauvée que par l’intervention de l’écrivain Yachar Kemal et a été restaurée mais transformée en musée avec un nom turc et l’interdiction d’y prier hors une fois par an. On a vu que des églises phares du patrimoine byzantin sont devenues des mosquées auxquelles on peut ajouter par exemple Sainte-Sophie de Trébizonde, Sainte-Sophie d’Izmir et bien d’autres églises. L’invasion accompagnée encore une fois d’atrocités de la Turquie à Chypre Nord [7] a entraîné la transformation de lieux importants de la mémoire grecque chypriote en en mosquées ou en des églises couvertes de propos turquistes voire pornographiques. L’inscription de propos dans les lieux conquis étant d’ailleurs visible dans les inscriptions des forces spéciales turques lors de la répression du mouvement kurde entre 20915 et 2016 marquant la « conquête » des villes dirigées par le HDP [8].

Le résultat de cela est simple. C’est un ethnocide dont le but est de faire disparaître la mémoire de la présence de populations chrétiennes sur les terres appartenant actuellement à la Turquie. Même les cimetières des chrétiens (et des juifs d’ailleurs) ne sont plus en sécurité en Turquie. Et même s’il ne reste plus beaucoup de chrétiens actuellement en Turquie cela les met aussi en danger vu qu’ils sont de plus en plus définis comme des étrangers au pays qui était pourtant celui de leurs ancêtres [9]. D’autant que le discours des médias dominants, de la pop culture turque et des réseaux islamistes nationalistes et islamo-nationalistes a tendance à les diaboliser. Cela n’étant pas noté dans le discours médiatique des pôles économiques et politiques du monde actuel par ceux qui se veulent les défenseurs des opprimés.

Donc non, la conquête de Constantinople et sa commémoration ne sont pas du passé. C’est un passé exalté avec des conséquences directes sur le présent [10]. La célébration de la Fetih permet d’exalter la Fetih inavouable, celle ayant induit le génocide des populations chrétiennes au sein de l’espace actuel de la Turquie (inavouable car niée ou présentée comme l’expulsion d’une population étrangère).

Et ce discours a toujours des conséquences actuelles. Non seulement, on a pu voir comment il allait avec une oppression systémique des populations chrétiennes en Turquie mais le néo ottomanisme va de paire avec un projet d’extension de l’espace maritime grec qui amènerait à un déplacement forcé des populations grecques vivant dans les îles enclavées par ce nouvel espace maritime. En outre, il sert de modèle pour l’expansionnisme actuel de la Turquie. L’oppression systématique des Kurdes dans le Sud-Est va avec une volonté d’effacer l’histoire kurde de la région (renforcée par un discours identifiant turcs à musulmans non arabes et donc définissant les kurdes comme des « turcs des montagnes »). On peut penser au barrage engloutissant la ville antique d’Hasankeyf. On peut penser à Sainte Sophie de Bursa qui a arrêté d’être une église lors de l’épuration ethnique des grecs de la Mer Egée laissée à l’abandon et maintenant détruite par le ministère des affaires religieuses de Turquie [11].

On peut penser aux sanctuaires yézidis et alévis détruits à Afrin de même que les cimetières [12]. Nous pouvons du coup voir le rapport avec l’invasion de l’artsakh par les troupes azéries avec le soutien de la Turquie.

Tout cela permet de comprendre le message derrière la transformation de Sainte-Sophie et de Saint-Sauveur-en-Chora en mosquée. Celui d’une Turquie néo ottomane, impérialiste et expansionniste. On peut noter qu’assez peu d’anti-impérialistes ou de décoloniaux en Europe occidentale et aux États-Unis ne protestent contre cette vision de l’histoire alors qu’il ne s’agit même pas d’exalter des personnalités au bilan controversé et parfois criminel mais d’exalter spécifiquement les crimes en question. Voilà ce que pense un des principaux cadres du salafisme français de cet expansionnisme au moment où la Turquie envahissait le Rojava [13].

Voilà ce que les propagandistes d’Erdogan exaltent ou que les naïfs refusent de voir. Une question demeure : Quand la menace sera-t-elle perçue et contrée ? Avant ou après qu’il ne soit trop tard ? Les survivants du génocide arménien sont appelés par l’extrême-droite islamo-nationaliste turque les « restes de l’épée ». Cette expression odieuse permet de comprendre la symbolique du sabre brandi lors du premier sermon musulman à Sainte Sophie pour commémorer la Fetih c’est-à-dire si on regarde l’histoire en face le sang versé par les sabres dans Sainte Sophie. Pour lutter pour la justice et la réparation des crimes historiques, il faut lutter. Pour la libération de Constantinople, de Smyrne, de l’Arménie occidentale et du Kurdistan, le combat sera aussi nécessaire. Sainte-Sophie, basilique dont la transformation en mosquée témoigne de l’épuration ethnique du christianisme dans un de ses foyers originels, aux mosaïques témoins de la tentative par les hommes de parler au Christ, la messe qui y sera célébrée un jour symbolisera la renaissance de la Chrétienté. Et pour l’autre Turquie qui existe malgré tout, celle ayant reconnu le génocide arménien et réouvert l’Eglise Surp Giragos de Diyarbakir, pour celle qui continue à se battre en exil ou sur place, pour celle luttant pour l’autonomie des Kurdes et la chute du gouvernement AKP-MHP incarnant la synthèse turco-islamique, celle qui se bat pour la dignité des femmes et pour qu’heureux soient les assoiffés et les affamés de justice car ils seront rassasiés, pour aider celle-là la lutte ne sera pas non plus inutile.

Qu’importe l’ennemi pourvu qu’on ait la cause.

Rainer Leonhardt

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